LA PAIX CHEZ LES BÊTKS
— Donnez-lui du lait dans le wagon !
— Non, non ! ne lui donnez pas de lait en route! Elle aura le mal de mer !
— Et ne la lâchez, là-bas, qu'au bout de deux jours ! Sans quoi, elle filera à travers champs, et vous ne la reverrez plus.
— Quelle plaisanterie ! N'en croyez rien, et lâchez-la dès votre arrivée à la campagne : un chat — à plus forte raison une Shah — reconnaît toujours sa maison...
Lourds de responsabilités, accablés sous les recommandations contradictoires, nous emmenons le démon familier et tyrannique, le joyau fragile, la précieuse Shah, vers la mer grise et verte, vers le printemps de Bretagne, si pressé de fleurir qu'il devance parfois le printemps du Midi.
Mars commence à peine et déjà le chèvrefeuille accroché aux rochers, suspendu au-dessus de la vague blanchissante,
ouvre ses feuilles brunes et vertes., comme autant de rondes oreilles guetteuses... Il y a des primevères pâles, comme dédorées, et des fragons piquants à fruits rouges; il y a des violettes et du gazon d'Espagne, sec et rose, qui sent la fleur d'abricotier... Ilya...
Mais il y a aussi, sur le toit de notre maison, une équipe de couvreurs, et dans la chambre à coucher, des parqueteurs à demi nus ; et dans le cabinet de toilette, deux plâtriers goguenards font un puzzle avec des carreaux de faïence blanche et bleue. 11 y a aussi, dans la cour, de diaboliques jeunes garçons qui remuent un lait épais de chaux vive, une crème pralinée en ciment, qui activent la flamme d'une forge...
— Mon Dieu! et la Shah! La Shah avec tous ces gens ! Elle ne va plus manger, ni boire, ni dormir... Elle va mourir de peur, elle est si délicate ! Et d'ailleurs,
où est-elle? Où est la Shah? où est la Shah?
La Shah est perdue — naturellement! Lamentons-nous, avant toute chose. Puis courons, volons, précipitons-nous. Interrogeons le puits, le bois profond, le grenier ténébreux, la cave moisie, l'écurie, le garage, les rochers du Grand-Nez, ceux du Petit-Nez ! Promettons des récompenses aux mitrons plâtreux qui gâchent le mortier! Accusons le chien de garde, et lançons la bull sans flair sur une piste imaginaire! Ecoutons le vent, qui sèche nos larmes muettes ! Exhalons notre tourment en reproches amers :
— Je vous l'avais bien dit! il ne fallait pas laisser sortir si tôt la Shah !
— Pourquoi crier ? la Shah est perdue. D'ailleurs, en venant ici, j'avais un pressentiment... Elle n'aurait pas dû quitter Paris, cette Shah d'une essence supérieure, cette Shah que tout blesse, une
lumière trop vive, un coup de vent, un éclat de voix... cette Shah qui mangeait dans un bol de Chine et qui buvait dans un verre de Venise...
— Assez ! rentrons, et laissez-moi pleurer tranquillement ma Shah, ma belle Shah !
Revenons, en effet, vers la maison. Et taisons-nous soudain, au tournant de l'allée, taisons-nous, pour regarder « de tous nos yeux » !
Au milieu d'un cercle d'ouvriers qui déjeunent, assis par terre. — parmi les godillots empâtés de boue, les « grimpants » raidis de plâtre, les cottes bleues, les bourgerons déteints, — entre les litres de cidre et de vinasse, les papiers gras et les couteaux à manche de buis, — très à l'aise, souriante, la queue en cierge et les moustaches en croissant, dans un vacarme de jurements et de gros rires, — la Shah, la divine Shah, lestée de croûtes de fro-