‹ La paix constantinienne et le catholicismeChapitre 14 sur 274 · Tf.rtlll. Ad Scapul · texte numérisé non relu

Tf.rtlll. Ad Scapul

-2. Tertull. De idolol. 15 (éd. 'vVissowi, p. 49). Cf. Neiîmann, p. 1-21-1-2-2. E. BKiru.iFR, Culte impérial flSOl?, p. 271--278.

Les lois sont l'œuvre des hommes; elles ne tombent pas du ciel toutes faites ; elles sont réformables. Est-ce que vous ne réformez pas chaque jour par les rescrits et les édits du prince la législation, qui, vieillie, est entrée en contradiction avec l'expérience et le progrès? Le législateur peut se tromper. Je puis estimer bien ce que sa loi déclare interdit. Quand des lois sont reconnues iniques, on doit les condamner. Et que dire de lois qui sont, non pas iniques seulement, mais absurdes? Une loi ne se justifie qu'autant qu'elle s'accorde avec la conscience des hommes qu'elle doit assujettir et dont elle réclame le respect : « Niilla lex sihi soli conscientiani iustitiae suae débet, sed eis a quibiis obsequium exspectat '. »

Les écrivains chrétiens dont nous venons de rapporter les déclarations ont défini avec une remarquable constance l'attitude des fidèles en face de l'État païen, en face de son intolérance théorique et de sa tolérance incohérente. Ils ont maintenu le principe posé dès les premiers jours du christianisme que l'autorité civile est établie par Dieu, parce que Dieu veut l'ordre dans la société, donc la sujétion au prince, aux magistrats, aux lois. Ils n'ont pas accepté que la royauté pût être considérée en soi comme une chose du démon, même la royauté persécutrice : ils se sont contentés de dire qu'il y a de mauvais princes et de bons princes, et qu'il faut se

1. Tektull. Apologet. i : « Si lex tua erravit, puto, ab liomiiie con- •cepta esl; ne(|ue enitn de caelo ruit... Nonne et vos cotidie experimenlis illuminantibus tenebras aiitiquiiatis totam illaiu velerem et squalentem silvam legum novis principalium roscriptorum et edictorum securibus truncatis et caeditis? Nonne vanissimas Papias leges..., post lantae auctoritatis seneclutem, heri Severus constantissiinus priucipiiin exclusil?... El iJeo cum iiii(|uae recognoscuntur, merilo datnnanlur, licet damnent. Quomodo ini(iuas dicinius? ininM, si nomen puniunl, etiam stultas ... Nulla lex ■•, etc. Voyez id. G, sur la correction des lois. Cl. Nf.imann, p. )i!J-lï!3.

soumettre aux uns et aux autres, en priant Dieu pour les uns et les autres, La soumission n'a qu'une limite, qui est la conscience des fidèles : en cas de conflit entre la loi civile et la loi divine, le chrétien n'hésite pas : il ne se révolte pas, il se sacrifie. Mais à une telle solution du conflit, pour qui est le dommage, sinon pour l'Etat qui décime ainsi ses meilleurs, ses plus vertueux, ses plus fidèles sujets ?

L'équité serait donc dans un régime qui reconnaîtrait aux chrétiens le droit d'être et ne leur imposerait aucune obligation civile blessante pour leur foi. Les apologistes chrétiens du temps des Antonins en appellent à la « philosophie » des princes régnants ; ils ne sollicitent d'eux qu'une justice de droit commun, la liberté pour le chrétien de servir Dieu comme il croit que Dieu veut être servi. Sous les premiers Sévères, Tertullien et Hippolyte ne réclament pas davantage, n'espèrent pas davantage. Aucun écrivain n'a encore entrevu la possibilité de la conversion d'un empereur romain au christianisme. Tertullien semble même l'exclure^. Clément d'Alexandrie définit le roi parfait celui dont la royauté s'exerce « selon Dieu et selon son saint Fils, par qui sont assurés les biens de la terre, et de l'au-delà, et la félicité parfaite » ; mais Clément ne dit pas que cette royauté « divine », que Moïse a exercée sur le peuple de Dieu, ait chance d'être revue sur terre -.

Je ne sache qu'un écrivain chrétien qui ait sollicité

1. Tertlll. Apologet. 21 : « Sed et Caesares credidissent super Christo, si aut Caesares non essent, saeculo necessarii, aut si et christiani potuissent esse Caesares ».

2. Clem. Al. Slromat. i, 24 (éd. St.vkhi.ix, t. I, p. 99) : Toû 8è (îaffi/.ixoû xb |xèv Oeîov (j.épo; èorTiv, olov tô xaTa xov ôeàv y.al tov ocyiov ulôv aÙTOù, Tiap" wv ta xe àno yïi; àyaôà xal xà éxTÔç xat ■/] tsXeia eùôat- (AOVta xwpïlYEÏTsit.

les empereurs de se convertir : c'était un provincial, il écrivait en syriaque, et il composa son livre à Hiérapolis de Syrie (Maboug), vraisemblablement sous le règne de Caracalla (211-217). Voici comment il s'exprime^ :

Tel prince dira peut-être : « Je ne suis pas libre de faire le bien : étant chef, je suis obligé de me conformer à la volonté du grand nombre. » Celui qui parle ainsi est vraiment digne de risée. Pourquoi le souverain 71 aurait-il pas l'initiative de tout ce qui est bien, ne pousserait-il pas le peuple qui lui est soumis à bien faire, à connaître Dieu selon la vérité, et n'offrirait-il pas en lui l'exemple de toutes les bonnes actions? Quoi de plus convenable? C'est chose absurde qu'un prince qui se comporte mal et qui néanmoins juge, condamne ceux qui commettent des actes pervers. Pour moi, Je pense qu'un Etat ^efli' saurait être bien gouverné que quand le souverain, connaissant et craignant le Dieu véritable, juge toute chosr en homme qui sait qu'il sera jugé à son tour devant Dieu, et que les sujets, craignant Dieu de leur côté, se font scrupule de se donner des torts envers leur souverain, elles uns envers les aut)'es. Ainsi, grâce à la coiinaissanceet à la crainte de Dieu, tout le mal peut être supprimé, de l'État... Le premier devoir du souverain, ce qui le rend le plus agréable à Dieu, est donc de délivrer de l'erreur le peuple qui lui est soumis.

Le chrétien qui parle ce langage imagine un prince indépendant de toute tradition, indépendant aussi de l'opinion du grand nombre de ses sujets, capable de prendre « l'initiative de tout ce qui est bien ». Un

I. Je cite la traduction donnée par Renan Marc-Aurèle, p. 18t)-lS7), du morceau qui nous intéresse. Pour l'identité de l'auteur syriaque. Tixr.RONT, Les origines de l'Er/lise d'Edessc (1888), p. 9, et Hahnu:k,. Chronologie, t. I, p. .V>2-rii'*. cf. A. Pif.ch, Les apologistes grecs (n>l-2 , 1». ■27.)-2';9.

26 LA PAIX CONSTANTINIENME.

Etat ne peut pas être bien gouverné si le prince n'est pas converti à la connaissance et à la crainte de Dieu. Et le devoir du prince, parce que c'est le bien de l'Etat, est d'amener tous ses sujets à « connaître Dieu selon la vérité ». Si vraiment ce discours a été écrit pour Caracalla, l'auteur connaissait bien mal l'Empire romain et l'esprit du prince régnant. Mais peut-être pensait-il seulement à l'exemple donné par le royaume d'Édesse, dont le roi, Abgar IX Bar-Manou (179-214), s'était converti au christianisme, et son peuple avec lui, sinon avant lui. C'est, aux environs de l'an 200, le premier roi chrétien et le premier royaume chrétien. Notre apologiste proposait candidement à l'Empire romain d'imiter le petit royaume dOsroëne. C'était prématuré sous Septime Sévère ou Caracalla. mais cela devait arriver sous Constantin.

Nous avons à marquer les étapes de l'évolution qui, des empereurs romains d'ancien style, aristocrates, conservateurs, persécuteurs, qu'ont été les Antonins, amènera leurs successeurs à l'édit de Milan.

Renan fait coïncider avec le règ-ne de Marc Aurèle (161-180] la fin du monde antique, et cette vue est juste au moins en ce sens que, quelques années plus tard, — à dater de l'avènement de Septime Sévère (193-211) et sous les princes syriens qui se rattachent à lui, Caracalla (211-217), Elagabale (218-222 , Alexandre Sévère (222-235), — un esprit va prédominer, un esprit étranger à la tradition proprement romaine.

Le stoïcisme qui disparaît comme philosophie intégrale, se survit en quelques conceptions morales et sociales. L'idée d'un droit se confondant avec la nature de l'humanité et s' 3ssayant à définir les droits de l'homme, est une idée stoïcienne qui va dominer l'élaboration du droit romain. C'est l'âge des grands jurisconsultes de Rome, dont on a dit qu'ils font prévaloir sur les maximes « d'une législation primitivement étroite et implacable, un code susceptible d'être adopté par tous les peuples civilisés' ». L'égalité humaine s'affirme^. Caracalla étend le droit de cité romaine à tous les sujets de l'Empire. On lui reprochera de lavoir fait par expédient fiscal, la mesure n'en a pas moins une signification humaine, saint Augustin l'a admi-

1. Renan, Marc-Auréle, p. 22-23. — K. Vf.hnon Ahmh d, liomait Stoicis7n (Cambridge 19M), p. 402. ,I. IU'.vm.li;, La religion à Rome sous les Sévères (188ti|, p. 12-i;i.

2, Arnold, p. 274.

rablement dit^, elle étend à tous ce qui était jusquelà le privilège du petit nombre, elle fait du monde romain une cosmopolis visible.

Dans VOctavius de Minucius Félix, le païen Caecilius fait honneur à Rome victorieuse d'avoir vénéré les dieux des peuples vaincus : les Romains, dit-il, en accueillant les niunina de tous les peuples, ont mérité par surcroît leurs régna-. Cette tolérance, qui était de bonne politique, suppose à la fois de la superstition et de l'incrédulité : tel était l'esprit romain ancien. Au contraire, lesprit cosmopolite a subi l'influence des grands courants religieux, venus de l'Orient : une religiosité nouvelle pénètre, au ii-' et au m"^ siècle, le monde romain. Et cette pénétration provoque un effort de coordination des cultes : les cultes officiels font sourire leurs propres dévots ^, on est en quête de Yun transcendant qui est au fond de tous les symboles, on pressent un culte universel ', le svncrétisme ^

Septime Sévère compte peu dans cette évolution, il faut noter pourtant qu'il n'est pas un romain de

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