Ibid. 8 el
'A. P. B., •■ L'épitaphe d'Eugène, évéquo de l.aodicée », Bv.U. dam. lilt. et d'archcol. chn-t. 1911, [.. iV34.
ques martyres ; et moins liéroïques ne furent pas les confesseurs qui, condamnés aux mines de Phêno, y subirent toutes les misères avec une persévérance qui dura des années sans se démentir.
En 311, la situation générale est la suivante : l'Italie, la Sicile, l'Afrique, l'Espagne', la Gaule, ont la paix, grâce soit à Constantin, soit à Maxence; au contraire, la persécution continue de sévir en Libye, en Egypte, en Orient, c'est-à-dire dans les Etats de Maximin Daia, et en Asie, en Tlirace, en Illyricum, c'est-à-dire dans les Etats de Galère-^. Maximin Daia et Galère sont demeurés fidèles à la politique de l'édit de février 303, Galère sans y rien changer, Maximin en dégageant, pour l'atteindre plus eOlcacement, le but visé par le législateur, qui a été de supprimer le christianisme et de restaurer la religion oOicielle. La persécution perd le caractère qu'elle a eu jadis, par exemple au temps de Dèce et de Valérien, où elle était dans la pensée des princes une mesure d'ordre public; elle revêt celui de guerre de religion, le prince, tuteur des dieux, restaure leurs cultes et les protège contre la concurrence chrétienne. L'Egypte et l'Orient soutiennent cette politique avec une passion où il entre une ferveur de « réveil « païen : l'Egypte et l'Orient donneront ainsi à l'édit de 303 sa pleine signification et s'y tiendront avec une vio-
i. L'Espagne a appartenu à Maximien Hercule jusqu'à son abdication en 305, et donc a subi la persécution jusque-là. Puis, aux mains de Maxence, elle bénéficie de la même tranquillité (|ue l'Italie et l'Afrique. Au début de 30!», elle (>asse aux mains de Constantin. Maurice, Nuniism. consinnt. t. H, p. 197-208. t s>. EusEB. Mart. Pal. 13, 11-1-2 (p. 9i9).
DIOCLETIEN. 181
lence tenace, tandis que, avec Constance Chlore, avec Constantin, avec Maxence, l'Occident et l'Afrique y ont renonce, et que Galère lui-même ne mourra pas sans avoir désavoué la politique dont il est l'auteur.
Ce revirement tardif de Galère fat peut-être amené par un officier à qui il était lié d'une amitié de longue date et en qui il avait une confiance entière, Licinius * . Il avait voulu le faire César et lui donner la Gaule à la mort de Constance Chlore, l'Italie à la mort de Sévère : il n'y avait pas réussi. Licinius était resté aux ordres de Galère, qui en 3U8 (11 nov.) lui avait donné le titre d'Auguste, l'avait fait son égal ou tout au moins l'égal de Maximin Daia, car il gardait sans doute l'illusion d'être au-dessus de la tétrarchie théoriquement le maître du monde romain. Mais sa fin était proche, et elle fut si horrible qu'à elle seule elle aurait pu suggérer à Lactance le titre de son De mortibas persecutorum : Galère mourut, le 5 mai 311, après dix-huit mois environ d'une maladie dont les péripéties furent connues de tous"-. C'est quelques jours avant l'horrible mort de Galère, que, le 30 avril 311, fut publié à Nicomédie l'édit qui dans l'Empire romain mettait fin officiellement à la persécution inaugurée en 303.
Le texte de l'édit de Galère a été conservé par Lactance^. On ose à peine l'attribuer au moribond, et
1. Lactant. Mort, persec. 20, 3 (p. 196) : « Uahebat ipse Liciniuin veteris contubernii amiciim et a prima militia faïuiliarem, cuius consiliis ad omiiia regeiula utcbatur <>. Eutikjp x, 4, 1 (p. 71) : • [Licinius] Dacia orluiidus, uotiis ci aiiUiiua consueludiiic ».
2. I.Af.TANT. 33, I ip. mO) : . lani ileciiims et oclavus annus agebatur, cuiii percussit eum Deus insaiiabili pla^'a... » La dix-liuiticinc année de Calcre coiri'spond à 310.
3. Lactant. Mort, persvc. 3i. Traduit en grec par Eiisrn. //. /•-'. vni, n, 3-10.
sans doute Tédit est-il un acte posé par Licinius de concert avec Constantin en vue de préparer la restauration générale de la tolérance. Le législateur commence par une justification de Tédit de 303; porté en conformité des vieilles lois et de l'ordre public romain : on a voulu ramener les chrétiens à la religion traditionnelle, la religion qui fut celle de leurs pères et qui fait corps avec les institutions anciennes de FEtat. L'aberration [stultîtia] des chrétiens consistait en ceci qu'ils abandonnaient les « s'eterum instituta « établis par leurs pères et qu'ils prétendaient se donner euxmêmes des lois en ne consultant que leur libre choix et leur bon plaisir ' . On avait donc édicté qu'ils reviendraient aux « \>eterum instituta », c'est-à-dire aux cultes officiels. En grand nombre ils sont revenus, en effet, mais en grand nombre aussi ils ont été déconcertés-. Galère, ou le législateur qui parle pour lui, se tait sur le nombre des victimes qu'a faites l'édit de 303; il voudrait laisser croire que l'édit n'a opéré que par intimidation; il marque peut-être ainsi le désaveu de la persécution. Puis, surgit l'idée neuve par laquelle le législateur va essayer de justifier sa propre conversion. Il ajoute, en effet : Il est résulté que, les chrétiens pour la plupart restant fidèles à leur sentiment, nous les avons vus ne pas s'associer au culte des dieux, et ne plus pratiquer le propre culte de leur
1. « ... sed |>ro arbitrio suo atque ut isdem erat libitum, ita sibimet leges lacèrent quas observarent, et per diversa varios populos congregarent, » dit Galère. On rapprociiei'a les termes de l'édit de Dioclétien contre les Manichéens : « ... et quaedam gênera... superstitionis inducere suadenl. ut sui erroris arbitrio pertraiiere et alios multos videantur ».
2. Déconcertés : • ... multi etiam deturbati suni ■ . Eusebe a traduit : 7t)£T(jTt/i ôè Tapa/,6£VT£i; (et c'est l>ien cela, mais il ajoute :) navrotou; 6avâT0-jç ((jtlçEpov (qui est une glose de son cru . llufin retraduisant Eusélte en latin aggravera le contre-sens.
DIOCLETIEX. 183
Dieu. En d'autres termes, le législateur suppose que leffet de l'édit de 303 a été de créer une catégorie de citoyens sans culte. Le fait invoqué là est vrai ou faux, il n'importe ; l'intérêt pour l'historien est qu'il soit allégué par le législateur comme un fait intolérable, parce que se manifeste ainsi chez le législateur la pensée, d'abord, que des citoyens sans culte sont une anomalie, et, secondement, que le Dieu des chrétiens est à tout prendre un dieu valable.
Il ne reste plus à l'édit qu'à conclure. Considérant notre clémence, considérant notre habitude d'être indulgents envers tous les hommes, voulant que cette indulgence s'applique à ceux-ci, nous accordons aux chrétiens le droit d'être derechef et de tenir des assemblées de leur culte ' , à condition qu'ils ne troublent pas l'ordre public : «... denuo sint christiania et conventicula sua componaiit, ita utnequid contra disciplinam agant ». Nous retrouvons dans cette formule celle de la liberté du christianisme telle qu'elle a été octroyée par Alexandre Sévère et Gallien. Car Galère ne dit pas : In posteram sint christiani. Il dit : Denuo sint christiani ». La formule implique la liberté comme ci-devant-.
L'édit de Galère s'achève sur une clause très nouvelle : il demande aux chrétiens de prier leur Dieu pour le salut des princes et de l'Etat, en même temps
1. Teair des assemblées : « ... conventicula sua componant ■•. I.e mot conventiculum revient à i-/.v.lt](7iy.. componere peut sisnifier ri'unir, et aussi avoir en commun, et enfin rebâtir. Eusébe a traduit : ■/.ai Toùç oiy.o-j; èv oî; o-jv^^yovro o-jvÔwffiv. Et Rufin traduisant Euscbc a mis : « ... conventicula in quihus orare consucrunt extruant et rcaediOcent ■. Eusèbe et Uufin ont glosé.
•2. Elle implique aussi l'amnistie. Aussi bien les prisons relacliécentelles immédiatement les clirétiens (|u'elles détenaient. « l'une aperli.s carceribus, Donatc carissimc, cum ceteris confessoribus cuslodia liberatus es, cum tibi carcer sec aunis pro domicilio fueril ». Lmtant. Mort, persec. 35, -1 p. -21 i.
que pour leur propre salut : « ... dehehunt deiim suum orare pro sainte nostra et rei publicae ac sua, ut undique versum res publica praestetur incolumis et securi vwere in sedibus suis possinl ». Cette clause n'a pas le sens qu'on lui a souvent prêté! Si l'on veut bien examiner ledit de sang-froid, on y verra que le législateur y parle un langage très impersonnel, et que d'ailleurs ledit porte le nom de Constantin et de Licinius à la suite du nom de Galère '. Il n'y est fait aucune allusion à la maladie de Galère, puisque le salut dont il est parlé est celui des trois Augustes en même temps que de lEtaf-. Le législateur par cette clause a voulu dire que la prière que les chrétiens adresseraient à leur Dieu pour les princes et pour l'Etat est une prière qu'on attend d'eux [debebunt], et qui tiendra lieu des actes du culte païen en l'honneur des princes qu'on leur a vainement jusqu'ici demandés^. Le culte des chrétiens est licite, leur Dieu reconnu : qu'ils prient ce Dieu pour les princes et pour l'Etat, on les tiendra quittes de tout autre hommage.
L'édit du 30 avril 311, qui porte, avons-nous dit, le nom de Galère, de Constantin et de Licinius, est une préparation trop prochaine à l'édit que vont publier bientôt ensemble Constantin et Licinius, pour qu'il ne soit pas déjà leur œuvre commune, avec cepen-
\. Ceci dans Euseb. vin, 1", 3-4 (éd. ScinvAUTz, p. 792). Chacun des trois empereurs a dans la liste de ses titres celui de souverain pontife.
2. Prier pour le salut, même pour le salut éternel, des princes, est une expression usuelle. Voyez dans l'inscription (citée plus loini d'Arikanda : Onèp Tri; v;J-(J5v twv ôî'jiro-wv alwviou cwTripi'aç.
3. Et'SEB. Mari. Pal. \, 1 p. 90"., le martyr Proco|)e somme de faire une libation aux quatre empereurs (toTç paerùeÙGi T£i7ffap(7tv ffTtévSetv £X£),eÛcto). Passio s. PhiUppi Heracl. M (p. "ii"), le diacre Hermès sommé par le praeses : « SacriDca vel domiiiis et imperatoribus nostris, et die : Valete, principes magni •.
DIOCLETIEN. 185
dant pour les chrétiens des invectives brutales ' (jui attestent combien le législateur est loin encore d'être chrétien. Le nom de Maxence n'y figure pas, parce que Maxence était tenu à Nicomédie pour un usurpateur. Le nom de Maximin Daia n'y figure pas davantage, parce que, peut-on supposer, Maximin Daia répugnait à s'associer aussi nettement à la politique de tolérance inaugurée par Constantin et acceptée maintenant par Licinius.
Cependant, de même que Constance Chlore en 303 n'avait pas pu repousser carrément l'édit de persécution, Maximin Daia en 311 dut suivre malgré lui ses collègues et accorder, sinon la tolérance, du moins une trêve"-. Il gagna du temps, il ne céda que sur la fin de 312, mais il céda. Il fit écrire par le préfet du prétoire, Sabinus, aux gouverneurs de provinces, qui enjoindraient aux magistrats municipaux d'éteindre toute action contre les chrétiens. Le texte de la lettre de Sabinus (elle était en latin comme toutes les pièces de la chancellerie impériale) s'est conservé en grec dans certains manuscrits de V Histoire d'Eusèbe.
On y peut lire que « la divinité de nos seigneurs les très divins empereurs » avait décidé naguère encore de ramener les esprits des hommes « à la sainte et droite voie de la vie », afin que ceux qui s'étaient attachés à des usages étrangers aux Romains rendissent désormais aux dieux immortels le culte qui leur est du. Ceci est un rappel des motifs d(» 303, et aussi bien un rappel des premières lignes
1. '< ... ut cliristiani ad honas mentes redirent,... cliristiaiios tanta stultitia occupasset... »
2. Laotanco Morl. poser. 371 siigKfn' que lettc tièvc fut obtenue de Maximin à la suite d'une inlerveiiliini de Constant m : « Hacc ille
\ moliens, Constantini litteris deicneiur. Dissimulavit crgn ...
de l'édit de Galère. Mais, tandis que le législateur de Galère allègue le fait que la persécution a détourné nombre de gens de tout culte au lieu de les amener aux cultes officiels, le préfet du prétoire de Maximin Daia avoue que la résistance des chrétiens a été intraitable, que ni la persuasion, ni l'intimidation n'en ont eu raison, et que le nombre a été grand des hommes qui ont été par là <■ mis en danger ». Laveu pénible à faire est fait sans fierté. Donc, <( la divinité de nos seigneurs les très puissants empereurs », estimant étranger à son « très divin dessein » que des hommes soient ^< mis en danger pour une telle cause », a ordonné de faire savoir aux magistrats que « si quelque chrétien était trouvé professant le culte de sa race », il n'encourrait plus aucune « poursuite », et ne serait plus ni molesté, ni condamné, car une longue expérience prouve qu'aucun moyen ne réussit à détacher ces gens-là de leur culte ' .
La circulaire du préfet du prétoire eut pour conséquence de libérer aussitôt les chrétiens qui étaient en prison ou relégués dans les mines. Le culte chrétien recouvra le libre exercice, dans les Etats de Maximin Daia. Eusèbe a décrit en quelques mots rapides et pathétiques le retour des confesseurs de la foi revenant des mines où ils avaient si courao-eusement souffert, et rentrant dans leurs villes au milieu des acclamations et des chants de psaumes de la foule. « Ceux-là même, ajoute-t-il, qui naguère encore
1. EuSEB. //. E. IX, !), -2-0 éd. SciiwAUTz, p. 80-2-804;. Atiianas. Hist. Arian. di, rapporte qu'il lient de ses grands-parents que, du temps de la persécution de Maximin Maximen, dit le texte grec), on \it des païens • cacher nos frères chrétiens recherchés (par les magistrats) et subir l'amende de la i)rison plutôt que de trahir les (chrétiens) en fuite ».
vociféraient contre nous, voyant ce miracle inespéré [de la liberté rendue], se réjouissaient avec nous * . » La vertu qui opérait ici était la même qui avait imposé à la société païenne malgré elle au cours des premiers siècles le respect du christianisme. Les chrétiens étonnaient le monde antique par leur constance, et on découvrait que tout le secret de leur constance était dans leur foi : l'admiration qu'on ne pouvait refuser aux martyrs et aux confesseurs, on était amené à l'accorder à la doctrine qui les inspirait.
1. EusEB., ibid. \0-li. Il convient de ne pas nul)lierqu'Eusèbe montra dans la persécution un médiocre courage : les confesseurs l'accusaient d'avoir sacriûé aux idoles pour sauver sa vie. Athan.vs. Apoloy. c. Arian. 8.
ExGURSUS B
Summus deus.
La conversion de Constantin au Dieu des chrétiens en 312 pose la question de savoir si, antérieurement et concurremment, il ne s'était pas formé dans la religion romaine une tendance au monothéisme, non pas que pareille tendance, si elle a existé, explique la conversion de Constantin, mais simplement parce qu'il serait intéressant de noter des symptômes monothéistes païens convergents à cette conversion '.
Je laisse de coté la question élucidée par d'autres du Gs'oç u(|;iCTxo; et des •j'];;aTtavo(-, pour me tenir au terrain exclusivement romain.
Voici une première observation. Lactance parle des dévots du polythéisme, deovum cultores. qu'il voit invoquer un Dieu supérieur ou unique : « Nam et rum iuvanl, et cum optant, et ciim grattas agunt, non lovem aut deos multos, aed deuiii nominunt, adeo veritas ipsa cogentr natura eliam ab invitis pectorihiis enunpit^. » Si la guerre éclate, si une épidémie sévit, si la sécheresse crée la famine, si la tempête fait rage, si la grêle menace, on se tourne vers Dieu au singulier, « ad deum cnnfugitur, a
i. Cet excursus est une communication laite par nous au congrès international des études historifjues, à Londres. 3 avril 1913.
•2. Voy. G. Kruegeii, art. « Hypsistarier » de la Realcnajl<lopMie de Haick, et K. CiJioNT, Utjpsistoa (Bruxelles 1897;.