SCÈNE PBEHIËRE
Le conseil du roi à Versailles.
LE ROI, LE CARDINAL TENGIN, LE MARÉCHAL DE NOAILLES, M. DE MAUREPAS, M. D'ARGEN- SON, M. DE PUISIEULX.
M. DE p u I S I E u L X (/<7 fin papier écrit comme il suit :)
J*ai à demander à Votre Majesté ses ordres sur quelques points principaux de Texécution de la paix.
1. Scène tirée d'une tragédie anglaise à Timitation de Shakespeare, traduite de l'anglais en prose par le S. R.
Nous revenons au traité d'Utrecht et à celui de Londres, nous allons même plus loin encore quanta la proscription de la maison Stuart; mais cette extension n'est qu'une intégrité plus complète des premières stipulations. Le feu Roi s'était attiré la guerre de 1688, pour avoir reçu en France le roi Jacques II, pour l'avoir traité comme seul roi légitime et pour avoir refusé de reconnaître le roi Guillaume; à la paix de Ryswyck on reconnut le successeur sans pour cela dégrader le prédécesseur et sans lui rien ôter du traitement qui lui avait été accordé; mais à la paix d'Utrecht, l'Espagne, conservée dans la Maison de France, les temps difficiles, un heureux accord terminèrent tant de calamités; l'obligation enfîn que nous en eûmes à l'Angleterre, tout fit supporter facilement la dégradation et la proscription de la Maison Stuart; on renvoya à Rome le chevalier de Saint-Georges, on ne reconnut plus sa Maison comme Maison royale. Pendant la minorité de Votre Majesté, le Régent acheva la paix générale ; l'Espagne n'était pas encore paciQée avec l'Empereur ni l'empire ; Albéroni commençait de nouvelles entreprises qui eussent enflammé l'Europe; on se servit de l'Angleterre pour contraindre l'Espagne et par là on ajouta encore de nouvelles perfections à l'exclusion des Stuart. Il est né des fils au prince malheureux que ses partisans nomment Jacques III ; le roi d*Angleterre demande qu'on traite les fils comme le père, qu'ils n'habitent aucune des terres enclavées dans le royaume, qu'ils résident à Rome, cour non seulement fort distante de l'Angleterre, mais dont l'air même infecte pour ainsi dire leurs droits sur un royaume protestant. Votre Majesté l'a accordé ainsi par le
traité d'Aix-la-Chapelle; il n'est plus question d'en peser ici la justice ou la dignité. Cette proscription des Stuart, ainsi que la démolilion du port de Dunkerque, ne sont plus aujourd'hui des sujets d'humiliation pour la France; elles furent accordées dans des temps où elles rachetaient par là de grands malheurs et acquéraient beaucoup de bien et de gloire; il est beau de garder sa parole en tout temps; la guerre dont nous sortons n'était pas pour notre compte. Votre Majesté n'a jamais prétendu y rien gagner, elle n'a fait que suspendre les conventions précédentes; la paix les rétablit. Certainement les Anglais ont plus à cœur Téloignement du fils du Prétendant que du Prétendant lui-même, Jacques III fils de Jacques II. Ils ne regardent plus ce Jacques III que comme mort et canonisé ; mais plus son fils, le prince Edouard a montré de valeur et d'opiniâtreté, plus ils ont à souhaiter de le voir hors de portée d'inquiéter la Grande-Bretagne. Ce sont ces mêmes grandes qualités qu'admirent les uns, que rabaissent les autres, qui nous jettent aujourd'hui dans un très grand embarras et dont il y a peu d'exemples dans l'histoire.
{M. de Pui$ieulx dit ce qui suit sans lire).
Votre Majesté connaît elle-même quels défauts accompagnent et font haïr malheureusement ces vertus du prince Edouard ; elle a su quelle vie il mène ici depuis son retour d'Ecosse, son peu de docilité, enfin son manque de respect pour un Roi, son bienfaiteur et son appui. Le père de ce prince se montra tout autrement Français dès qu il sut quelle était la paix d'Utrecht; il se fit honneur de l'obéissance; le sacrifice de ses droits lui parut une trop légère preuve
de la reconnaissance. Le prétendu duc d'York, son second fils, aujourd'hui cardinal, a imité son père, et a même prévenu d'abord les ordres qu'il pressentait. Pour le prince Edouard, Jl affecte la conduite la plus indécente en toutes choses; je dis qu'il Vaffecie^ car ses actions peuvent-elles être regardées comme les suites d'une opinion raisonnable ou de quelques espérances prétextées et colorées? Tout a été employé pour rappeler sa raison, négociations, prières, ordres, menaces, lettres de son père et de son Roi; rien ne l'a pu fléchir; tout l'irrite, tout accroît sa résistance et le plonge dans une insolence qui brave le souverain dans le centre même de son empire.
Sitôt après la signature des préliminaires, je l'avais fait pressentir de ce qui allait arriver ; connaissant sa mutinerie naturelle, je prévis bien qu'il résisterait; cette raideur de caractère lui aurait profité si elle eût connu des bornes, car j'avais imaginé de lui procurer un asile en Suisse ; le canton de Fribourg le recevait; les Anglais s'y prêtaient, même en secret, connaissant notre embarras; et rien n'était plus heureux à tous égards. Mais le prince Edouard refuse tout, il veut rester & Paris malgré Votre Majesté; il blesse le droit des gens, il viole l'hospitalité accordée, il donne aux sujets de Votre Majesté le terrible exemple de résistance ; son hôtel paraît une citadelle ennemie au milieu même de votre capitale ; je dis une citadelle, car il est rempli d'armes et de munitions; tous les lieux où il promène son audace paraissent soumis à sa puissance; il y traîne une cohorte de partisans et de sujets ; spectacles, promenades publiques, églises, il se montre partout avec la hauteur d'un souverain
et le dédain d'ua rebelle; il insulte la puissance publique, il affecte et il augmente tout ce qui peut blesser Votre Majesté. Cependant, les otages anglais nous en font des reproches ;- ils crient avec raison à Tinfraction des traités ; eux qui répondent sur leurs têtes de l'exécution qu'y doit l'Angleterre. De quelle injustice ne trouvent-ils pas nos manquements? Ainsi Votre Majesté se doit à elle-même, à ses alliés, à ses voisins et à ses peuples la un d'un spectacle si scandaleux.
Mais il y a plus, Sire; pourvoyons aussi à la conservation de ce même prince, seul reste, pour ainsi dire, de sa triste Maison, seul capable de la faire prospérer, seule espérance de ses droits ; on sait qu'il en veut à ses propres jours; il y attentera si on le contraint sans précaution, il porte sur lui nuit et jour des armes à feu et un poignard; c'est la folie qui déshonore le courage.
Dans ces circonstances, quel parti conseiller à Votre Majesté pour terminer tant d'embarras? Il y a plus de trois mois que dure cette conjoncture. Tout a été tentéy mais tout accroît le mal ; je ne puis donc proposer que le parti de la force. Il faut faire arrêter ce prince violent par le régiment des gardes quand il arrivera à l'Opéra, lui faire traverser le Palais Royal et de là l'enfermer à Vincennes, mais la plus essentielle de toutes les précautions est de lui lier les mains et les pieds et de le désarmer ; voilà mon avis.