LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Puisque Votre Majesté me permet de parler dans un lieu si respectable par la Majesté qui y préside et par l'importance de ce qui s'y délibère, je dirai ce que mon père et madame de Maintenon disaient souvent au feu Roi dans le secret de leurs conversations familières : tout ces Stuart ne sont que des iraîne-potence qui filent leur corde \ les uns ne sont pas plus raisonnables que les autres; comment Dieu les aiderait-il puisqu'ils ne savent pas s'aider eux-mêmes?
M. de Lauzun qui était à la bataiille de la Boyne, où fut tué le pauvre maréchal de Schomberg, m'a dit que le Roi Jacques lisait son bréviaire au lieu de combattre ; il n*en n'est pas ainsi véritablement de son petit-fils; il sait se battre, et on a tort de mal parler de son courage à la guerre, mais il est encore plus mauvais politique que son père n'a été mauvais soldat. Pour moi, je voulais qu'on le soutint en Ecosse et qu'il ne fût jamais question de porter nos armes en Angleterre; j'en ai dit souvent ma pensée à Votre Majesté dans son conseil et dans le particulier
OÙ elle me fait Thonneur de m 'admettre. Depuis que ie Prince Edouard est de retour en France, quelle vie mène-t-il? du libertinage, de la débauche même, à ce que m*a dit le duc d'Agen qui lui trouve d'ailleurs peu d'esprit. Non, Messieurs, ce n'est pas par une telle conduite qu'on s'acquiert la protection de Dieu et le secours des hommes ; je vous le dis, il aura une mauvaise fin ; il sera donc aussi bien à Home qu'ici. Quand nous aurons besoin de lui, nous saurons bien le trouver et Tavoir à nous. Ce n'est pas entendre la politique que de se livrer à un seul parti : il faut donner à penser aux hommes, à espérer à nos ennemis et à craindre à nos amis. Voici un temps nouveau depuis la paix ; les Anglais nous recherchent, ils ont besoin de nous plus qu'on ne croit pour des raisons que je sais bien ; il faut aujourd'hui leur plaire et les servir. Le temps viendra de leur nuire, je le dirai; d'ailleurs l'Impératrice reine de Hongrie s'intéresse beaucoup à eux : on ne connaît pas encore ici toutes les vertus de celte Princesse; j'ai beau le dire : j'ai prédit juste qu'elle serait impératrice, je ne me suis trompé en rien; je sais qu'elle est remplie d'amitié pour la France; ce serait un grand trait de malhabileté de ne pas profiter de cette occasion pour servir ses intérêt^ en toutes choses... Je n'en dirai pas davantage, je pense comme M. le marquis de Puisieulx; c'est un ministre fort éclairé; il me croit, il me consulte autant que son prédécesseur s'éloignait de moi sans savoir pourquoi; aussi lui est-il arrivé malheur. Je suis donc du même avis.
M. DE MAUREFAS.
Ce qui vient d'être proposé à Votre Majesté étant de mon département quant à l'exécution, je signerai
ce que Votre Majesté ordonne pour le régiment des gardes et le guet de Paris. La matière est épuisée, et Votre Majesté nous a assez marqué d avance quelles étaient ses dispositions dans cette affaire; il faut cependant s'attendre à des gazettes anglaises fort choquantes de la part du parti de l'opposition; j'en ai déjà traduit plusieurs et je rendrai compte des autres ; attendons-nous aussi à bien des satires et des chansons françaises; je songe à tout : j'ai déjà pré-» venu M. Berryer de ce qu'il avait à faire pour contenir les criards, les nouvellistes et les mauvais Français; ce ne sera pas par moi que le service manquera. Je prévois que madame de Talmont défendra son héros du bec et des ongles, elle le couvrira de son égide; pour elle, elle se pendra à l'anglaise ou se jettera du haut du Pont-Royal. J'ai dit.
M. d'argenson * dun air triste et embarrassé.
Sire, je n*ai pas assez bien suivi cette affaire dans ses différentes phases depuis la paix pour donner mon avis à Votre Majesté avec l'exactitude que mérite son importance; je vois toute la nécessité de faire obéir un grand Roi et de faire cesser un scandale public déjà trop long; mais d'un autre côté, je sais combien le Prince Edouard est digne de compassion. Il serait à souhaiter que sa prudence fût égale à sa valeur; sa situation passée et future doivent toucher également; il a été utile à nos armes pendant le siège de Bruxelles. M. le maréchal de Saxe qui exécuta ce projet avec beaucoup de secret en dut principalement le succès à la diversion d'Ecosse, ce que je ne dis pas