‹ La paix d'Aix-la-ChapelleChapitre 9 sur 39 · D'Arnelh, Hl, p · texte numérisé non relu

D'Arnelh, Hl, p

L'indifférence que TAngle terre oppose à ces emportements de la passion féminine alleste assez qu'elle s'y est préparée et même résignée d'avance, et que la perte d'une ancienne amitié, déjà remplacée par une nouvelle, si elle lui cause quelque regret, ne lui fait pourtant concevoir aucune inquiétude sérieuse. Sans doute, il y a encore des politiques attardés, entre autres le roi-électeur et son premier ministre, qui restent fidèles à ce qu'ils appellent le vieux système, à cette coalition des forces impériales et britanniques devant laquelle a fléchi, au début du siècle, Torgueil de Louis XIV. Les victoires remportées en commun à Malplaquet et à Ramillies vivent encore dans plus d'une mémoire* Mais outre que dans la dernière campagne cette union 1res difficilement maintenue, est loin d'avoir pro- ,duit d'aussi brillants résultats, le bon sens du public anglais ne s'y trompera pas longtemps. Il comprend déjà d'instinct , qu'entre la catholique Autriche et la nation qui a chassé ses souverains légitimes pour cause de papisme, l'alliance qui n'est fondée sur aucun rapport d'institution, de croyance ou de mœurs, ne peut être qu'accidentelle et doit cesser avec la combinaison de circonstances qui Ta fait naître. Après tout, ce que

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la politique anglaise appréciait dans Talliance autrichienne, c'était le concours d'une grande force militaire dont les canons étaient braqués contre la France, et qui complétait par de gros bataillons la très petite armée qu'elle peut ellemême envoyer au dehors. Il lui fallait aussi une grande alliance continentale pour être libre de consacrer toutes ses ressources à établir et à exercer sa domination sur les mers. Mais voici qu'elle peut attendre ce double service dans des conditions égales, sinon supérieures, d'une puissance bien plus rapprochée d'elle par des affinités de foi et de race : dès lors, entre Talliée d'hier, déjà très affaiblie, qui devient exigeante et impatiente, et celle qui s'offre avec toute l'audace de la jeunesse et de la victoire, sa préférence ne peut être douteuse, et s'il est nécessaire de choisir, elle ne regrettera pas l'échange. S'il faut affronter de nouveau, même sur terre, la fortune des combats, l'Angleterre n'est pas certaine que du sein de sa propre armée s'élèvera un second Malborough, mais elle peut déjà compter qu'en fait d'auxiliaire elle trouvera dans Frédéric plus grand que le prince Eugène.

Ainsi délaissée par l'Angleterre, inquiète pour

sa propre sécurité des pièges que peut lui tendre

à toute heure un voisin sans foi et sans scrupule, n'ayant renoncé d'ailleurs ni à la revanche, ni à la vengeance, à qui Marie-Thérèse auraitelle recours, sinon à la France? Quel autre espoir, quel autre appui possible lui reste? L'alliance de la Russie si tardivement, si péniblement obtenue et si sujette encore à tant d'incertitudes est loin de lui présenter une garantie suffisante. Assurément, il est dur d'implorer le secours, et de se mettre ainsi à la discrélion de l'ennemi héréditaire. Elle aussi a bien des préjugés à vaincre, bien des souvenirs de gloire et des ressentiments d'injure à effacer. Mais le temps presse, la nécessité commande, et Marie- Thérèse n'est pas d'humeur à faire à moitié ce qu'elle entreprend. Aussi avec quelle ardeur elle tend tout de suite les bras à la France! On dirait que, n'était l'orgueil impérial qui la relient, elle .va se jeter à ses pieds. Rechercher presque à tout prix Talliance française , c'est la seule instruction que son confident Kaunitz emporte à Aix-la-Chapelle, et il se croit un moment à la veille de la remplir. Déçu par la brusque signature des préliminaires, il se remet à Tœuvre dès le lendemain pour renouer les fils brisés de sa négociation clandestine. La paix ne découragera

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ni lui ni sa souveraine : c'est à Vienne surtout que cette paix ne parait qu'une trêve, et Kaunitz va passer d'Aix-la-Chapelle à Paris comme ambassadeur, afin que, confiée à la même main, la poursuite du même dessein ne subisse ni interruption ni relâche.

Reste à savoir ce que fera la France de ces invitations qui, à certains moments, prennent l'apparence de véritables supplications. Mais comment le savoir, si elle ne le sait pas elle-même? Rien n'égale, on a pu tristement s'en apercevoir, en face de la révolution significative qui s'opère et dont les symptômes sont visibles, en quelque sorte à l'œil nu, l'irrésolution et l'embarras des hommes qui dirigent la politique de la France, ou plutôt qui sont censés la conduire. Louis XV prête peu d'attention à son conseil, et ses ministres ne s'entendent pas : aucun d'eux, le roi moins que tout autre, ne sait clairement ce qu'il pense et moins encore ce qu'il veut. On est las des caprices, des exigences, des impertinentes railleries de Frédéric, mais on n'ose lui déplaire. Les offres de l'Autriche sont séduisantes, mais pour les accepter, il faudrait rompre avec les traditions d'une inimitié séculaire, et le courage d'esprit fait défaut. C'est

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ainsi que se perdent toutes les faveurs de la fortune. Grâce à la division de ses ennemis, la France était maîtresse de faire la loi de la paix : mais il semble que, fléchissant sous le poids d'une situation trop forte pour le génie de ses ministres, elle se soit hâtée d'en déposer le fardeau par une conclusion précipitée, qui ne termine rien, laisse tout en suspens, et ne la fera pas sortir elle-même de ses perplexités.

Et pourtant, aujourd'hui que le temps doit avoir fait justice de préventions sans fondement, on ne comprend pas ce qui pourrait faire hésiter la France à céder aux instances pressantes de TAutriche. A quelque point de vue qu'on se place, qu'il s'agisse de prolonger la durée de la paix, ou de descendre de nouveau dans Tarène, le rapprochement de l'Autriche présente à la France des avantages auxquels les plus sages conseillers de Louis XV sont déjà sensibles et qu'on s'étonne de voir si peu et si mal appréciés. C'est, au fond, la seule combinaison qui, servant de contre-partie et faisant contrepoids à l'intimité dont l'Angleterre et la Prusse ne feront bientôt plus mystère, puisse maintenir le repos précaire et l'équilibre instable, fondé

à Aix-la-Chapelle sur des bases si chancelantes.

Si au contraire, comme chacun s'y attend et s'y prépare, le sort de l'Europe est livré de nouveau aux chances de la guerre, où la France chercherait-elle, pour tenir tête aux menaces de l'orgueil britannique, un auxiliaire plus sûr et maintenant plus ardent qu'à Vienne? Est-ce à Berlin, où elle n'a jamais trouvé que des mécomptes, des déceptions, et la désertion au moment critique, suivie de la raillerie et de l'insulte? Peut-elle oublier que, pendant que Frédéric, après avoir appelé ses armées au fond de l'Allemagne, les abandonnait sans prendre souci de leur sort, Marie-Thérèse, pour obtenir non pas leur concours, mais seulement leur inaction et leur retraite, a ofiFert un jour d'importantes concessions territoriales propres à étendre la frontière française sur le point où il a toujours paru le plus essentiel de la régulariser et de la couvrir? L'engouement naïf et crédule d'un ministère philosophe a perdu cette occasion inespérée. Mais dans une lutte nouvelle elle peut renaître : où est le mal , où est le danger de se mettre d'avance en mesure pour ne pas la laisser une seconde fois échapper?

Est-ce sérieusement qu'on invoquerait, pour rester sourd aux propositions de l'Autriche, la crainte de s'écarter d'une tradition glorieuse inaugurée par des souverains ou des ministres de génie, d'offenser en quelque sorte, en faisant pacte avec la petite-fille de Charles-Quint, la mémoire d'Henri IV et de Richelieu? La politique peut-elle vivre à ce point de sentiments et de souvenirs? Quand tout change autour d'une nation , peut-elle ne pas changer ellemême, et quand de nouveaux courants traversent l'atmosphère, le pilote n'est-il pas obligé de modifier la direction du navire^ C'est bien assez que, par une fidélité aveugle à de grands exemples, Fleury, suivant à regret les conseils de Belle-Isle, ait précipité la France dans la guerre stérile qui vient de finir. Une telle leçon ne doit pas être perdue. L*épreuve, chèrement payée, a fait voir que, si la nouvelle maison d'Autriche est trop solidement établie dans son patrimoine héréditaire pour qu'on puisse lui susciter un concurrent sérieux à la dignité impériale, hors d'Allemagne, privée, comme elle Test, de l'Espagne et bannie de la moitié de l'Italie, elle ne peut plus exercer la prépondérance qu'on devait redouter de la part de

ses aïeux. Nulle précaution n'est donc plus de saison contre une omnipotence dont le fantôme a disparu. En Allemagne aussi, tout est devenu bien différent : le saint-empire affaibli n'est plus que Tombre d'un grand nom, et du sol allemand lui-même s'est levée une nouvelle puissance qui, pour son premier coup d'essai, a vaincu l'Autriche en bataille rangée. La grandeur soudaine de la Prusse change tout le régime intérieur du corps germanique. Du moment qu'il y a au delà du Rhin deux États en mesure de se tenir tête et de se faire équilibre l'un à Tautre, l'intérêt de la France est non d'écraser Tun des deux, mais de maintenir entre eux la balance en se portant alternativement du côté qui parait fléchir. Dans le cas présent, c'est évidemment l'Autriche sur son déclin qui reste menacée : c'est elle donc qu'il convient de soutenir, et c'est ce que le coup d'oeil du génie aurait sans doute fait reconnaître aux grands maîtres politiques dont les ministres de Louis XV se piquaient de suivre les leçons, mais en les interprétant avec plus de docilité que d'intelligence, et en s'attachant à la lettre plus qu'à l'esprit.

Au demeurant, lé moment va venir, — et il

ne tardera pas, — où le pas qu'on se refuse à faire, de gré ou de force, il faudra le franchir. Quelques années seront à peine écoulées, et pour un prétexte frivole qui ne prouve que mieux Tincompatibilité d'humeur des deux peuples, l'hostilité sera rallumée entre la France et l'Angleterre, et tout de suite Frédéric aura pris parti contre son ancienne ennemie et pour sa nouvelle alliée par un traité encore défensif dans la forme, mais au fond tout à fait agressif et qui n'est que l'application littérale du plan que nous avons entendu sortir de sa bouche. Il faudra bien alors, pour ne pas rester dans un périlleux isolement, que la France se décide à écouter ce que TAu triche, toujours éconduite, mais jamais découragée, n'aura pas cessé de lui redire. Seulement l'heure favorable sera peut-être passée : la nécessité de s'unir étant devenue égale et également reconnue des deux parts, les conditions qu'on aurait pu dicter, il faudra les débattre, et peut-être en subir qu'on n'aurait pas offertes. Faute d'avoir su se décider à temps et prévoir, l'alliance que la France aurait pu accorder en 1748, en 1756 elle sera heureuse de l'accepter.

Quoi qu'il en soit, je crois en avoir dit assez pour affirmer, sans contestation possible, que le fameux changement de politique, tant reproché à Louis XV, loin d'être son œuvre propre, était opéré autour de lui et sans lui et devenu par là même nécessaire avant qu'il eût songé à y prendre part. Il faut être juste même pour ce souverain digne, sur d'autres points, de tant de reproches.

Cette résolution capitale ne fut de sa part ni l'effet d'une complaisance pour sa maîtresse, blessée d'une épigramme ou flattée d'une caresse royale; ce ne fut pas davantage un acte de dévotion superstitieuse : il ne songea pas à réparer par le secours prêté à une puissance catholique le tort fait à la religion par les désordres de sa conduite.

Ces contes, d'une ineptie ridicule, propagés par les flatteurs gagés de Frédéric, répétés par les déclamations démagogiques de nos clubs révolutionnaires, et pieusement transmis ensuite à la crédulité populaire par des historiens français même de notre âge, n'ont pas l'ombre d'un fondement. Le traité de 1756 ne fut point, comme on l'a dit, la faute du règne : la faute fut d'avoir attendu pour le conclure une néces-

site si pressante, que rien n'en avait préparé Texéculion et qu'il ne restait plus qu'à y apposer d'une main tremblante une signature tardive.

(Page 197.)

Je donne ici quelques fragments de la lettre si curieuse et si caractéristique adressée par Marie- Thérèse à Kaunilzpour lui dicter sa conduite après la signature des préliminaires. J'ai dû en retrancher beaucoup de détails inutiles portant sur des points relativement de peu d'importance et des développements confus et verbeux qui n'ajoutaient rien à la pensée de l'Impératrice et ne faisaient même que la rendre moins claire et moins facile à saisir à travers les formalités pédantesques de la chancellerie autrichienne. Ces extraits donnent en même temps quelque idée de la nature

des documents que j*ai lires des archives de Vienne et de la peine que j'ai dû prendre pour en bien déterminer le sens et en faire apprécier la portée.

Vienne, 14 mai 1748.

C'est le 7 courant qu'est arrivé ton rapport du 30 du mois dernier, par conséquent la nouvelle que la conclusion et la signature des préliminaires entre la France et les deux puissances maritimes est an fait accompli. Même à cette époque, nous n'avons jamais eu la pensée de rejeter sur toi la moindre part de responsabilité, en présence d*un résultat si contraire à nos espérances. Et ce sentiment que nous daignons t'ex primer, ton rapport ultérieur du 3 n'a fait que le confirmer, ou plutôt il Ta justifié sans réserve. Par conséquent, il ne faut point perdre courage. Tout au contraire, l'intérêt supérieur de notre maison te commande, dans la mesure de ton zèle et de ton dévouement, de reprendre pleine et entière possession de toi-même.

Au reste, quand nous avons appris l'événement par ton rapport du 30 du mois dernier, les exigences de la situation devenaient claires. D'une part, il est vrai, il fallait dissimuler en présence des ennemis et des prétendus amis, au lieu de nous opposer inutilement à leur entente déloyale, ce qui n'eût fait que d'envenimer la plaie. Mais enfin, d'autre part, et relativement aux deux points capitaux qui concernent les cessions consenties par le traité de Worms •et la garantie individuelle de la possession de la

Silésie et de Glatz, au profit de la Prusse, nous ne pouvions pas sacrifier nos intérêts au point de souscrire aux manœuvres que nos soi-disant alliés ont combinées contre nous, renchérissant ainsi sur les exigences de Tennemi. Quant à d'autres objection;^ secondaires dirigées contre le plan qui nous guide, il convenait de céder et d'attendre, avant tout, le dispositif in extenso des préliminaires. D'un autre côté, Tévidence saute aux yeux : il n'y a lieu de se fier ni aux ennemis implacables de notre maison, ni à ceux qui, jusqu'à ce jour, ont été nos alliés. Par conséquent, il faut prendre aussi peu de part que possible, pour le moment, aux combinaisons diplomatiques éventuelles, par suite ne renouveler aucune espèce d'engagements, sauf ceux qu'exige impérieusement le rétablissement de la paix. . .

Rien n'était plus utile pour l'orientation de nos combinaisons futures que le détail des incidents qui se sont produits, depuis le 27 du mois dernier jusqu'au jour de la signature des préliminaires. A ce propos, comme nous l'avons mandé, ta conduite ne soulève aucun reproche. Tout au contraire, nous daignons l'approuver sans réserve. Sans doute, après les leçons si instructives de l'expérience, il n'y a plus lieu de se reposer sur les déclarations nouvelles du comte de Saint-Séverin : elles ont beau paraître moins insuffisantes que les précédentes. Mais enfin, ce n'est nullement une raison pour ne pas te conduire dans les négociations à venir, comme si on tenait sa parole pour sincère, bien que dans le fond on ne puisse s'y fier.

Tes récriminations ne sont que trop fondées. Les procédés employés à ton égard, aussi bien par le

comte de Saint-Séverin que par lord Sandwich, nous apparaissent comme une véritable duperie , une duperie d'autant plus étrange, que ni Tun ni l'autre n'avait besoin d'y recourir. Maintenant, qui s'est conduit le plus mal de deux ministres, dont l'un est soi-disant allié, et l'autre ennemi? Les faits parlent assez haut. A coup sûr, ils ont usé tous deux de moyens peu louables. Mais enfin il ne s'ensuit pas qu'il faille s'abstenir de dissimuler son ressentiment, aussi bien devant Sandwich que devant Saint-Séverin. Aujourd'hui, il ne s'agit plus que d'une chose : chercher à cicatriser les plaies du passé, dans la mesure du possible, et notamment en faisant appel aux intérêts bien entendus du comte de Saint-Séverin. Sa cour est un peu plus réservée que l'Angleterre dans ses préférences pour la Sardaigne et la Prusse, et il reste une autre observation à formuler. Si, du côté de FAnglelerre, la France a réussi à faire triompher ses combinaisons, relativement au Cap-Breton et aux intérêts de son commerce, en revanche, elle a besoin de notre consentement et de notre concours sur plusieurs points essentiels, et principalement pour satisfaire la cour d'Espagne. . .

Nous avons appris avec plaisir que, sous le coup de la première impression, tu t'es exprimé non sans quelque vivacité, aussi bien devant lord Sandwich que devant le comte Saint-Séverin, qualifiant ainsi l'indignité des procédés, soit des ministres ennemis, soit des ministres alliés. D'autant que l'expérience nous a fait connaître le caractère de la nation anglaise, tel qu'il s'est révélé, dans les temps anciens comme dans les temps modernes. Quand cette nation a assouvi ses instincts naturels, il est plutôt utile

que nuisible de montrer qu'on ressent le tort subi. Mais, encore une fois, il ne s'ensuit point qu'il faille rompre en visière immédiatement ou briser tout bon rapport. Il faut que l'expression de notre sentiment serve à prévenir un danger éventuel : si nous paraissions insensibles, on persisterait à sacrifier nos intérêts.

De ce qui précède, il ressort clairement que nous approuvons sans réserve ton attitude.

Sans doute, nous dis-tu, les procédés hypocritse et inconvenants du comte de Saint-Séverin t'ont blessé dans l'âme. Mais, aux yeux d'un serviteur aussi dévoué que tu l'es, le soin de nos intérêts passe avant tout. Et d'ailleurs tu as dû céder à d'autres considérations dont la gravité est évidente. Tu as donc fait violence à tes sentiments et, deux jours après l'événement, tu as tenu au comte un langage plein de modération.

Cette réserve concorde avec les recommandations de notre rescrit du 18 du mois dernier, et il ne te reste qu'à persévérer dans cette voie. . .

Tout particulièrement, nous approuvons le langage que tu as tenu au comte de Saint-Séverin, après la signature des préliminaires, touchant les concessions du traité de Worms. Avec cette restriction toutefois qu'il ne faut point s'en tenir là. Il est urgent d'insister auprès de Saint-Séverin : la déclaration de la neutralité de la France et de l'Espagne n'est nullement subordonnée au consentement de l'Angleterre et de la Hollande. Sans doute, le résultat le plus précieux serait d'obtenir du même coup ce consentement et celte neutralité. Mais enfin il n'y a pas lieu de lier une éventualité à l'autre.

Voici pourquoi.

!• La France et TEspagne ont encore besoin du concours de notre bonne volonté, pour le règlement de différentes questions graves qui sont posées dans les préliminaires.

2"* La neutralité de la France est d'un plus grand poids pour nous que le consentement des deux puissances maritimes, ou plutôt c'est la seule question qui nous préoccupe.

Enfin et 3", il y a plus d'espoir de réussir dans le premier cas que dans le second.

A ce propos et pour appuyer ce qui précède, il est une remarque que nous ne pouvons pas négliger. A la vérité, aujourd'hui moins que jamais, il n'y a lieu de se fier aux belles paroles du comte de Saint- Séverin. Mais enfin il ne peut pourtant pas retirer la déclaration qu'il t'a faite, le lendemain même de la signature des préliminaires : Vceuvre de la pacification commencée, il se trouvera bien quelques biais qui permettront de se faire des concessions mutuelles et d'annver à constituer un ensemble satisfaisant pour tout le monde pourvu, que V esprit d'animosité ne soit point poussé par trop loin. . .

Et, pour obtenir du comte de Saint-Séverin la déclaration en question, il faut lui faire des confidences personnelles. Nous prenons sur nous de montrer à toutes les nations réputées honnêtes l'injustice et l'illégalité, par conséquent la nullité de ces cessions.

Nous irons plus loin, dans notre démonstration. L'honneur même de la cour de France est en jeu. Elle ne peut pas s'opposer à nos desseins en cette matière, ni contrarier nos revendications si manifes-

tement légitimes, soit directement, soit indirectement, par sa propre mauvaise volonté, ou par la mauvaise volonté de ses alliés. Cette déclaration nous suffirait. Par conséquent, nous ne songerions nullement à proposer à Saint-Séverin et à sa cour des combinaisons qui seraient en contradiction avec les termes des préliminaires. En revanche, si la France se refusait à cette déclaration, nous penserions pouvoir prétendre à formuler des récriminations légitimes : la France s'imprimerait à elle-même la flétrissure d'une injustice manifestement contraire au droit naturel et au droit des gens. Au contraire, en donnant son consentement, elle aura l'assentiment unanime et, de plus, en un instant et sans la moindre peine , elle assurera pleinement la paix générale . . .

En même temps que tu tiendras compte des renseignements et des propositions qui précèdent, tu dois déployer tous les eilorts imaginables pour faire triompher, aux yeux du comte de Saint-Séverin les considérations claires et détaillées, classées et relatives aux concessions du traité de Worms. Il importe d'user de tous les moyens pour obtenir ce résultat : il faut que la déclaration de neutralité de la France coïncide juste avec l'époque où l'on fixera le jour des renonciations et des restitutions générales.

Toutefois, au cas où le succès ne serait point possible, il ne faudrait pas retarder pour cela] les restitutions et les mesures propres à les assurer. Car enfin, in pessimum casum, nous devrions nous contenter d'avoir réservé le prix de notre coopération; après l'exécution des autres clauses du traité de

paix , il nous sera aussi facile qu'auparavant de reconquérir nos droits, et de rentrer en possession de territoires cédés sous la réserve de certaines éventualités et de certaines conditions. . .

(Page 272.)

Nous insérons ici le texte des préliminaires de paix, et celui du traité même d'Aix-la-Chapelle. Ces documents ne sont en général que sommairement et assez imparfaitement analysés dans la plupart des récits de cette époque. Le lecteur trouvera quelque avantage à les connaître sans avoir besoin d'aller les chercher dans les collections volumineuses, qu'on a souvent peine à se procurer.

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