CHEZ LA KEINE
Le lendemain de la soirée où Théodore de Bèze avait conduit au manège du phénomène vivant ses trois amis et Jeanne, le ministre, après avoir reçu la confidence de ce que leur avait dit la veille le jeune homme, suivait pensif le chemin du Louvre, s'ingéniant à trou-
ver les moyens de faire éclater [)liis sûrement sur la tête du baron des Adrets l'orage qu'il y avait amassé. ïeUe était la force de sa préoccupation qu'il en oubliait de guider sa mule et qu'il la laissait marcher presque au hasard... Tout-à-coup l'animal trébuche, tombe et entraîne son cavalier dans sa chute, tandis que de bruyants éclats de rire partent autour d'eux. Théodore de Bèze lève les yeux : c'était le jeune roi Charles IX qui, d'un coup de son épée, yenait de décapiter la mule.
En reconnaissant Théodore de Bèze et sur-, tout à la vue du mécontentement exprimé par le visage austère du minisire, le roi mit trêve à sa gaieté et se joignit à ses pages pour relever le vieillard.
— Excusez moi, mon père, lui dit-il, mais
je n'aurais jamais pu soupçonner que ce grand chapeau qui vous couvrait le visage cachait la physionomie respectable de l'un de nos plus chers et plus amés sujets. . . Votre monture tendait le cou de façon si complaisante que, par une réminiscence des jeux de ma jeunesse, je n'ai pu résister à la folie de la décoller d'un seul revers d'épée. Du reste , cette aventure si mauvaise pour vous devient bonne pour moi, car elle va me procurer, ainsi qu'à la reine ma mère, le plaisir de vous garder une heure ou deux au Louvre^ plaisir que vous ne nous accordez que trop rarement. Donnez-moi le bras et venez, tandis que mes pages choisiront pour. vous, dans mes écuries, les deux meilleures de mes mules en échange de celle qui n'est plus. Ile quiescat in pace.
En parlant ainsi , Charles obligeait Théodore à s'appuyer sur le br&s qu'il lui présentait et le conduisit dans les appartements de la reine, qui reçut le chef de l'église léforniée avec une grâce extrême.
— Quelles pensées sérieuses, mon père, vous préoccupent au point de ne vous pas laisser voir notre royal et folâtre fds , demanda-t-elle? d'ordinaire il fait assez de bruit pour que personne n'ignore sa présence.
— Un grand crime à réparer^ un acte de justice à réclamer de Votre Majesté, madame.
— Dites le nom du coupable , reprit la reine; vous nous êtes trop cher, messire de
Bèze, pour que son rang et son créclil, quels qu'ils soient, puissent le dérober à notre courroux.
Ces paroles furent prononcées avec une chaleur et une apparence de bonne foi dont le vieillard eût été dupe sans l'imperceptible sourire, plein de fiel et de raillerie qui les accompagnait; il feignit néanmoins de les croire sincères et répondit :
— C'est contre le baron des Adrets que je viens vous réclamer justice.
Cette fois, une joie franche éclata dans les jeux de la reine, et elle échangea rapidement avec Charles IX un regard de triomphe et de^ vengeance.
— ParJ(3z ! niessii e !, nous vous écoulons comme si nous jugions sur notre lit de justice.
— C'est au nom du fils de sa femme que je parle 5 au nom du véritable héritier de la baronnie de Montélimart. J'accuse le baron des Adrets d'avoir lâchement assassiné ce jeune homme et de s'être emparé par dol de ses domaines.
Ensuite Théodore de Bèze raconta longuement de quelle façon il avait découvert l'existefice de Raoul parmi les bohémiens , comment la fidèle Jeanne l'avait reconnu, et les paroles que le jeune homme avait dites la veille au soir à Jean Goujon et à Torquato.
Je n'ai point voulu me mettre en rapport
personnel avec ce jeune homme , afin que la vérité puisse éclaler dans toute sa force. Que Votre Majesté fasse amener devant elle, d'une part le baron Raoul et sa nourrice, de l'autre le baron des Adrets et sa femme que je sais tous les deux arrivés à Paris; que ni les uns ni les autres ne soient prévenus à l'avance de celte entrevue; le ciel et votre sagesse feront le reste.
— Soit! dit la reine, qui voyait à cela le double plaisir d'une scène de commérage et d'intrigue, jointe au plaisir de se venger du baron des Adrets , contre lequel l'animait un sentiment bien visible de haine. Que l'on fasse venir le grand-prévôt du palais!... Maître, rendez-vous sur-le-champ au logis de messire de Bèze; vous y trouverez une femme nommée Jeanne que vous ferez amener ici , sans
qu'elle puisse communiquer avec personne. Penilant ce temps-là une autre escouade de vos cavaliers ira quérir le bateleur nommé Phénomène vivant, dont la demeure est près de la fontaine des Innocents et l'amènera également ici. Enfin, vous ferez remettre au baron des Adrets cet ordre que le roi va signer de sa main, et qui ordonne audit seigneur baron de comparaître sur-le-champ en notre présence, lui et son épouse. Allez.
Le grand-prévôt reçut l'ordre signé de la main du roi et sortit.
Quand il se fut éloigné et qu'elle eût vu, sur son invitation , le ministre Théodore de Bèze passer dans une chambre voisine , Catherine de Médicis et Charles iX se livrèrent
à un rire dont l'expression avait quelque chose d' infernal.
— Bons huguenots! dit la reine, ils viennent se livrer à nous les uns et les autres. Ce baron des Adrets , moitié protestant et moitié catholique, qui deux fois a fait abjuration de chacune de ces deux croyances, refusait naguère de prendre avec nous parti contre les réformés dans le grand coup de demain soir. Il ne peut , disait-il, tirer l'épée contre ceux qu'il appelait encore il y a peu de jours du nom de frères. Beau scrupule dans un assassin d'enfant et dans un voleur de baronnie! Il faudra bien qu'il y vienne maintenant, ou sur mon âme, Charles , nous lui reprendrons ses domaines pour les jeter à celui dont parle Théodore de Bèze, en fût-il réellement ou non le véritable ayant-droit. Si cet homme
est callioli<]ue, tant mieux; s'il est protestaiu nous en hériterons bientôt.
Tandis qu'elle parlait de la sorte, son œil reluisait comme l'œil d'un tigre qui sent une proie.