L ARTISTE
Théodore de Bèze ne s'était point trompé»; deux hommes suivaient le phénomène vivant , et ces deux hommes qu'il n'avait pu reconnaître étaient Jean Goujon et Torquato Tasso. Sans perdre de vue le personnage étrange qui
excitait à un si haut point leur intérêt, ils se tenaient derrière lui à quelque distance, mais de manière à entendre les paroles qu'il adresssait à son cheval.
— Allons, Tristan, lui disait-il, allons, mon ami, ne marche point vite; ton corps ruisselle de sueur et il serait dangereux pour toi, dans un état pareil, de rester immobile devant le râtelier de ton humide et venteuse écurie Marchez au pas, s'il vous plaît, Tristan, ou bien nous nous fâcherons, et vous savez que dans nos querelles je suis toujours le plus fort, ajouta-t-il en serrant la bride au cheval qui pressait le pas pour gagner plus promptement l'écurie. Tristan se cabra, sans que le cavalier lui fît la moindre concession, et après une lutte de quelques instants, l'animal dut
céder et recommença sa marciie au pas, non sans de nouvelles paroles d'encouragement et de consolation de celui qui le montait.
— C'est pour Ion bien, Tristan, rien que pour ton bien; crois tu qu'il m'amuse plus que toi de lr*a\erser au pas ces rues tristes et fangeuses. Console-loi, mon camarade.
Sans cesser ics exhortations caressantes qu'il adressaii à Tristan, ils avancèrent et finirent par se trouver, dans le quartier des Innocents, devant une masure abandonnée et composée d'une seule chambre, dans laquelle entièrent de plain-pied l'homme et le cheval, Jean Goujon et le jeune Italien pénétrèrent également dansée lieu, qui tenait plus d'une écurie que d'une habitation humaine, et se
placèrent près de la porte, de H^çon à être aperçus diffîeilement pnr le nain.
Celui-ci descendit de cheval, battit le briquet, nlînma une torche fumeuse qu'il ficlia contre le mur, et, quittant le manteau (]ui l'enveloppait se dépouilla de ses vêtements de baladin. 11 laissa nus ses épaules difformes et ses bras robustes; puis, rejetant ses longs cheveux jaunes derrière sa tête, il plaça Ti'istan devant un râtelier, où il ne l'attacba point cependant, et se mit à essuyer le cheval avec des soins pleins de tendresse. Quand il en eût lini avec l'étrille^ le peigne et les bouchons de paille, il couvril de son propre pouipoint la noble bête, qui fil entendre un hennissement prolongé. Au bruit de ce remerciement, le nain, qui s'était éloigné, revint sur ses pas, embrassa les naseajix fumants de l'ami (|ui
semblait lui reprocher de le quitter sans lui donner ces marques liabiluelles de tendresse, et, détachant la torche, il s'en fut la placer dans une autre partie de la chambre.
— Tu as raison, Tristan, depuis quelques jours je te néglige; depuis quelques jours je ne suis plus le même pour toi. Que veux-tu? c'est celte idée qui me poursuit et dont je ne puis me débarrasser. Bien des fois je l'avais vaincue, mais depuis que nous sommes à Paris, depuis que je rencontrée chaque pas les chefs-d'œuvres de Jean Goujon, !a té terne brûle, et une voix mystérieuse me crie sans cesse : Travaille! travaille! Et pourquoi? Et comment? Voila huit jours que je ne cesse de donner à cette figure tout le temps que n'exigent point de moi les devoirs de ma triste profession... Quesuis-je parvenu à produire?
rien qui vaille mes nuits sans sommeil et la journée que nous avons passée, toi sans avoine et moi sans pain, afin de payer cet amas de terre glaise.
En parlant ainsi il promenait sa torche devant une statue ébauchée. Jean Goujon , oubliant le mystère avec lequel il était entré dans la demeure' de l'écuyer, s'avança brusquement. Le nain s'empara d'un bâlon énorme et allait se jeter sur celui qui venait ainsi le surprendre, quand Torquato se jeta entre le vieillard et lui.
— Arrêtez ! s'écria-t-il , respectez Jean Goujon.
Le nain resla le bras levé et dans un état
d'émotion el d'élonnemenl difficile à décrire.
— Jean Goujon chez moil s'écria-t-il, c'est un rêve î je deviens donc fou ! il ne me manquait plus que ce malheur... Mais non! c'est bien lui, je le reconnais; car mon premier soin en arrivant à Paris a été de chercher à le voir. Quel motif vous amène en mon pauvre gîte, maître? Le hasard î
— Non... le désir de te voir...
— Moi ! et qui donc a pu vous dire ma demeure?
Nous t'avons suivi pour la découvrir.
Pourquoi
— Parce que la statue lie de nègre que tu as faite ce soir, au manège, m'a révélé qu'il y avait en toi le germe d'uir grand artiste! parce que cette statuette de saint Jean me confirme dans cette pensée. Regardez? seigneur Torqualo, regarder. ! qucll-e noblesse naïve, quelle douceur angélique dans les traits du disciple bien-aimé pour lequel le Sauveur n'avait que des paroles tendres, le seul de ses apôtres qu'il ne voulût point soumettre aux tourments des martyrs! La pose est vraie, mais la draperie manque de largeur et d'élégance. Ces plis courts et brusques pourraient convenir à Paul qui tient l'épée, Jean doit laisser retomber avec grâce ses longs et souples vêtements. Cela est beau du reste, cela est très-beau. Il faut quitter ta profession d'écuyer pour devenir un sta-
liiairo, pour devenir mon élève , si lu veux.
— Seigneur Jean Goujon, si vous êles en effet ce maître célèbre, ne vous raillez point; car, voyez-vous, ce serait vous jouer de ma raison et de ma vie.
— Jeune homme, je parle sérieusement, et si mes paroles, toutes graves et toutes solennelles qu'elles sont , ne pouvaient vous convaincre , regardez les larmes d'admiration qui mouillent les yeux de ce cavalier à Faspect de votre œuvre. Du reste, je vais vous donner des preuves que tout ceci n*est point un rêve. La reine-mère, madame Catherine de Médicis, m'a commandé un Christ pour son oratoire; je dois lui en présenter le modèle sous huit jours, et je comptais en com-
mencer demain rébauclie. C'est vous que je ehargc de ee* travail. Le Christ doit être modelé de grandeur naturelle et sur la croix. J'ai reçu de la reine cinquante pièces d'or, en voici la moitié; vous aurez le reste demain. Quand il s'agira de couler voire œuvre en bronze , nous reparlerons d'argent.
Voyons , ces convenlions-là vous arrangentelles?
Le nain tremblait de tous ces membres et portait tour-à-tour des regards pleins de surprise et d'égarement sur Jean Goujon et sur Torqualo; la sueur ruisselait sur son visage^ et il lui avait fallus'adosser contre la muraille, car ses jambes ne le soutenaient qu'avec peine.
~ Dieu et la très-sainte Vierge vous bé~
Missent, inaîtic, pour les paroles que vous venez de me dire; enr vous venez de m'apporter la première joie véritable (|ue mon cœur ait jamais éprouvée. Pauvre enfanl difforme, recueilli dans l'eau d'un fossé, ma triste jeunesse s'est écoulée jusqu'ici dans la jnisère et dans l'abjection... Hélas! les misérables auxquels je dois la vie ne se sont que trop cruellement payés à mes dépens de ce fatal bienfait! de mauvais Irailements, des coups, du mépris et de honteuses spéculalions sur ma laideur et mes infirmités, voilà ma vie jusqu'à présent!... On riail quand on me voyait manier de la terre et parler de voire art sublime, et voilà que cet art devient le mien, maître!' voilà que vous me voulez accepter pour votre élève! Voilà que vous me confiez un travail que la reine vous avait commandé! Je ae sollicite plus qu'une grâce
(le Dieu, c'est de ne point succomber à la joie, c'est d(3 vivre pour jouir (le tout ce bonheur. Alerte! nion Tristan, voici les bons jours qui nous ariuvent. Alerte! unique ami de mes jours d'épreuves! Plus de manège public, pfus de honte pour nous! Tu deviens le cheval d'un cavalier libre; tu deviens l'ami d'un statuaire! Relève ta tête! lu n'appartiens plus à un baladin, tu n'es plus un baladin, Tristan! Pardonnez-moi, messeigneurs, mais c'est que la joie m'enivre ! et puis Tristan a été si longtemps mon unique ami!...
Et il tonaba épuisé, hors de lui, aux pieds de Jean Goujon.
— Livrez-vous en liberté à vos émotions.-.' Je viendrai vous revoir avant deux jours;
mais avant de nous séparer il faut au moins que je sache votre nom ; comment vous appelez-vous?
— Mon nom? Est-ce que les enfants trouvés ont un nom? Est-ce que les baladins ont un nom? Ils m'appellent phénomène vivant, voilà tout. Je n'ai point d'autre nom pour les maîtres dont je suis l'esclave, pour les spectateurs que ma présence effraie, et qui achètent le droit de me huer ou de m'applaudir quand je risque ma vie pour les amuser.
— Eh bien! ce nom deviendra célèbre, si nous ne t'en pouvons trouver un autre que tu puisses porter légalement, répliqua le statuaire, se rappelant les conjectures de Téodore de Bèze.
Phénomène prit les mains de Jean Goujon dans ses mains longues et velues.
— Est-ce que vous êtes le génie de ma destinée, lui demanda-t-il? Est-ce que les paroles que vous venez de dire font allusion à des événements dont la vieille bohémienne qui m'élevait a laissé parfois échapper quelques îïîots? A Tentendre, je n'étais point un enfant vulgaire; mes vêtements, quand on m'avaà trouvé dans un torrent, étaient riches et armoiries; si quelque grand courroux n'était pas à redouter pour moi, ajoutait-elle, ta fortune etla miennepourraient devenir brillantes, inouïes !
— Ce n'est point moi qui dois vous parler de ces choses, mon ami, quoique à vrai dire
il ni'on soil revenu quelcjucs paroles. Mais qu'importent pour vous |e rang et la fortune, puisque la Providence vous a départi le plus grand, le plus merveilleux de ses dons, le génie! puisqu'elle vous a mis sur mon chemin pour que je vous conduise à l'indépendance et à la gloire? Adieu. Je vous reverrai bientôt. Et il sortit emmenant son compagnon.
Resté seul, Phénomène se couvrit le visage
des deux mains et demeura plongé quelques
instants dans une méditation profonde, car
tout ce qu'il venait de voir, tout ce qu'il ve.
nait d'entendre bruissait confusément dans sa
tête brûlante. Tout à-coup il se leva, saisit de
la terre glaise, et se mit à établir, avec une
rapidité merveilleuse, le Christ dont lui avait
parlé Jean Goujon . Quand l'obscurité disparut devant l'aube, quand les premiers rayons
de l'aurore vinrent jeter la splendeur de leur pourpre à travers les fenêtres mal closes, déjà la statue commençait à représenter un ensemble plein d'énergie , et l'on pouvait comprendre dans cette ébauche une pensée puissante et féconde !
Phénomène, satisfait du travail qu'il avait produit durant sa veille, frappa gaiement l'une contre l'autre ses deux larges mains; puis il se tourna vers Tristan qui, tout étonné de voir son maître debout à pareille heure, le regardait d'un air qui semblait demander l'explication de tout cela.
— C'est le talisman qui doit changer notre destinée , mon bon cheval ! c'est une statue
<jui doit être présenléo à h) reine-mère et «|uVllo placera (lans son oratoire. Je ne briserai point cela après l'avoir achevé, comme j'en avais l'habitude pour mes autres ouvrages. Non, Tristan ! mon maître Tristan , des fondeurs, des ouvriers habiles viendront l'enlever avec précaution pour la couler en bronze, en vrai bronze, contre lequel le temps ne pourra rien; en bronze qui durera des siècles et sur lequel on lira le nom de ton maître Phénomène, ce nom pauvre et bafoué. Sans compter que nous avons de l'or, et que vous recevrez tout-àl'heure, vous Tristan, une double ration d'avoine, une couverture bonne et chaude pour vous envelopper, et de la litière jusqu'aux genoux. Et ne croyez pas que je vous reprenne mon pourpoint pour m'en couvrir, Tristan ! non , sur mon âme! Fi du manteau et des habits de baladin! Je veux les
jeter au Teu pour porter les vêtements que porte tout le inonde. Je n'aurai plus les longs cheveux qui me rendent effroyable , je taillerai ma barbe comme ce beau jeune homme qui faisait hier compagnie à Jean Goujon. Hélas! Tristan, je ne serai jamais élégant, charmant comme lui, mais du moins je ne resterai plus un objet de dégoût et d'horrible curiosité! Et puis la gloire ! la gloire, vois-tu, Tristan, cela rend beau! La gloire! de la gloire à moi! Mon Dieu, tant de bonheur est-il vrai? Mes rêves les plus impossibles vont se réaliser! Je sors de la fange pour monter au ciel ! 0 Tristan ! mon noble Tristan, que la miséricorde de Dieu est grande et que ses vues sont infinies- Phénomène, après avoir tendrement embrassé le cheval qui retourna gravement à son
râtelier, prit trois ou quatre pièces d'or que lui avait données la veille Jean Goujon , et s'enveloppa de son manteau; car il ne put se résoudre à sortir avec ses habits de baladin, les seuls qu'il possédât.
Une heure après, il revint, portant un paquet d'habits et accompagné de deux hommes chargés de provisions pour lui et de foin et d'avoine pour Tristan. Les portefaix sortis, Phénomène donna la provende à son cheval, prit lui-même quelque aliment et se remit à l'oeuvre avec ardeur.