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MARCHANDE DE GAUFRES

L ACTK DE FOi.

A NICASIUS DE KEYSER.

A VOUS, mon cher Nicasius, cet épisode de l'histoire de notre grand Terburg! A vous, mon frère de Flandre, à vous qui déjà célèbre à vingt-cinq ans, commencez à rendre à la vieille école d'Anvers toute son antique

splendeur! Vous ii'aceuscrez pas d'exagérîv lion romanesque mon réeit, car déjà riiistoire de votre jeunesse, à vous (jiii ne faites que la commencer, égale au moins, en merveilleux el en'naïveté, tout ce qui va suivre

des avenuires de l'artiste célèbre Pauvre

petit bergei' , perdu dans les polders de Santviiet, ne meniez -vous point paître, il y a bien peu d'années, un troupeau de quelques moutons sur les rives où s'en vient mourir l'Escaut? Sans avoir jamais vu une ville , sans connaître d'autre langue qus le patois brabançon, vous passiez vos journées à dessiner, sur le sable, des figures que le flot venait eiï'acer à l'instant, et vous poussâtes des cris de joie, lorsqu'un malin un peintre, amené près de vous par le hasard, vous donna du papier, des crayons, et vous en enseigna l'wsage! Puis, à quelques semaines de là on

vit arriver à Anvers un beJ enfanl, aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui tenait à la main un dessin, et qui demandait en flamand où l'on apprenait à devenir peintre? Le sourire de ses lèvre roses, la candeur de son visage, la régularité de ses traits ingénus, la merveilleuse exécution du dessin (ju'il montrait, intéressèrent au jeune garçon. On lui donna du pain et un asile; il ne retourna pas dans les polders... Et quelques années après, tout le petit village de Santviiet, en habit de fête, des rameaux verts à la main, suivait, au bruit des cloches et de la mousqueterie, son curé qui allait recevoir, sur la limite de la paroisse, le peintre auquel on devait une grande page historique dont s'émerveillait Ja Belgique entière : la Journée des éperons! — VA le roi Léopold vous serrait la main en vous

parlant de gloire LEt vous versiez des briiiei de joie, mon noble Nicasius.

Aujourd'hui, vous avez fait, de la cabane de votre père, une heureuse et riche ferme. Enfermé dans l'antique église de la Vieille- Boucherie devenue un atelier, vous travaillez avec la persévérance que donne la conscience du génie. L'histoire du Fils de la marchande de gaufres, vous paraîtra toute simple, à vous, mon cher Nicasius, tandis qu'à Paris, sans doute, il n'est point de jeune fille môme qui ne l'accusera d'invraisemblance et de romanesque. Car ici, le mariage consiste en une opération de commerce qu'il faut conclure en six semaines... C'est là un lieu-commun que chacun sait et accepte, jusque dans les pensionnats de demoiselles... Lisez donc cette

légende, mon Nicasius, lisez là îe soir, assis près de votre femme! Apprenez-lui le nom d'un ami, eomme vous enfant de la Flandre, mais qui, moins heureux que vous, au milieu des découragements de la vie artistique, n'a point, pour se consoler, de rêves d'amours, d'espérance et de bonheur! Hélas!

ici, Ton appartient tout entier au u^oment présent, sans pouvoir ni se remémorer le passé, ni se tourner vers l'avenir. îci, hier a cent ans, et l'on n'ose jamais croire à l'existence de demain-, on ne vit pas même au jour le jour, ou vit au quart-d'heure le quarld'heure!

Jamais procession du saint-sacrement, jamais combat de taureaux n'avait rassemblé sur la pince de ^ladrid autant de monde

qu'il s'en trouvait le 13 décembre 1598. Do tous côtés, des groupes de bourgeois, en habits de fête, et des bandes de montagnards jtvec leurs costumes pittoresques, arrivaient précipitamment et .se disputaient les places d'unamphithéâtre immense, malgréle soleil de feu qui tombait d'aplomb sur cet amphithéâtre. 4 l'enlour du vaste cirque, bâti en planches et improvisé en cinq jours, s'élevaient des barraques et des tentesdans lesquelles des marchands fabriquaient et vendaient toutes sortes de comestibles et de rafraîchissements propres à calmer la faim des curieux, et à rendre moins ardentes leur soif. Mais telle était la préoccupation générale, que peu do personnes songeaient à faire des empiètes chez ces industriels forains, étrangers, pour la plupart, et venus des villes voisines dans

Tespéiaiice do faire, a Aljidrid, do bonnes affaires,

ïout-à-coup, un murnuirc unanime se fit entendre parmi la foule, et tous les regards se tournèrent du côté de la tribune royale. Un huissier venait d'en ouvrir les rideaux, et ces rideaux avaient laissé voir le roi Philippe lï, entouré de sa famille et accompagné de son fils, l'infant don Philippe, destiné à lui succéder. C'était un étrange contraste que les deux visages de ces hommes, assis l'un à côté de l'autre, et qui semblaient deux symboles vivants, le vieux de la force et le jeune de la faiblesse. En effet, malgré les rides qui sillonnaient son front et qui se plissaient sur ses joues, malgré les traces visibles de souffrances physiques, violentes et fatales, on ne pouvait s'empeclier de subir

la puissance du legind froitl, toiiif , nmis

îuissi (< irihle que dominateur, de l^liilippe II.

* L'âge avait brisé sa taille sans la couiber, et

il y avait dans ses longues mains amaigries qui se posèrent sur la balustrade revêtue de velours rouge, quelque chose des grandes mains de Charles Quint qui avait étreint, si longtemps et avec tant de force, le globe impérial et les destinées du monde. L'Infant, au contraire, peut, ciiélif, pâle, affaissé, quoiqu'il ne comptât guère plus de vingt ans, semblait, au prender abord et de loin, un vieillard plutôt qu'un jeune homme. Son œil timide ordinairement , abaissé vers la terre, ne s'élevait qu'à de rares intervalles et d'une façon furtive, pour errer ça et là, et se revoiler bientôt sous ses longues paupières. Lorsque le roi lui adressait la parole, et même seulement s'il se remuait quelque [îcu

dans la IribuiK, on voyait don Phllijipe tressaillir et chercher à réprimer le frisson qui parcourait lous son corps; enfin, tandis que le vieux monarque, le sourcil froncé et le poing crispé par les soulfrances de la goutte qui le dévoraient en ce moment, regardait durement autour de lui, l'hérilier du trône tournait entre ses doigts les grains d'un rosaire et balbutiait, de ses lèvres flétries, les paroles d'une oraison.

Sur ces eulrefaiies, on entendit des chants religieux commencer la prose lugubre du Dies me, Dies illa; des (lots de moines de tous les ordres inondèrent Tinlérieur du cirque; et quand il se furent agenouiïiés à un signe du graîîd-incjuisiteur, debout dans une tribune élevée sur ia même ligne quc^ celle du roi, on vit paraître trente-trois mal-

iKHiroiix, coiffés du fatal san-benilo, rA revôlus de la robe ensoufréc que l'on mettait alors aux condamnés de l'inquisition destinés au supplice du feu.

Tandis qu'ils défilaient, enchaînés trois à trois, et qu'on leur faisait faire, à pas lents, le tour du cirque, deux femmes, placées dans une des tribunes réservées aux person-* nés de quelque importance, ou à celles qui avaient acheté ce privilège moyennant un écu d'or, contemplaient le lugubre spectacle. Leur émotion, bien plus que la couleur blonde de leurs cheveux et la blancheur éclatante de leur teint, attestait leur origineétrangère. Celle qui semblait la maîtresse pouvait compter vingt-quatre ans, et il était impossible de voir une beauté plus éclatante et plus accomplie que la sienne. Ses grands

youx bleus , frangés de longs eils noirs , s'harnioniaient majesteusement avec un (Vonl vaste, couronné par une plantureuse chevelure blonde; l'attitude fière île sa taille souple, et admirablement porportionnée, la délicate perfection do ses mains, la somptuosité (le ses habits de brocard, indiquaient une femme de haut rang. Au contraire, la jeune fdle qui raccompagnait, mignonne et délicate , ne montrait rien de l'imposante beauté de sa noble maîtresse, et plaisait par une grâce sans foste, accorle^ fine et naïve. Elle avait grand'peine à retenir les larmes qui remplissaient ses yeux; la terreur Aiisait entrechoquer ses dents; tous ses membres tremblaient, et elle pensa défaillir quand la procession amena, sous la tribune, lesieondamnés parmi lesquels se trouvaient plusieurs jeunes filles et même des enfants.

— Oli ! Mnd.uïie rorchidiichesse, fil-elU en pàlissjml. QiK.'lle |>ileiise cliosel

— Silence, Lydin, lui lépondil la Daiue, en employant aussi la langue allemande dans laquelle la jeune (ille avait proféré sa lamentable exclamation. Silence, Lydia. Un seul mot 5 un seul témoignage de compassion peut éveiller l'attention sur nous et détruir<3 nos projets.

— Par sainte Guduleî ne vaudrait-il pas mieux mener la vie d'une paysanne dans le pays de Groëtz ou dans notre paisible Flandre, que de venir chercher ici la grandeur ! pensa Lydia. Mais elle garda cette réflexion pour elle, ferma les yeux et rassembla son voile autour de sa tête et sur ses oreilles, de

manière à ne rien voir et à ejilendre le nioina possible (le ce qui allait se passer.

La procession avait fait le tonr de Tanipliitliéîlitre el était venue s'arrêter en face des tribunes du roi et du grand inquisiteur. Alors une voix s'éleva parmi les eondamnés:

— Sire;, s'écria un de ses mallieuicux, sire, Votr(i Majesté ne me reconnait-elle point ?

Philippe il, sans témoigner ni surprise, ni émotion , en s'entendant appeler ainsi , attacha son regards froid et dur sur celui qui venait de lui adresser la parole, et après l'avoir regardé quelque temps avec attention :

— TNon, ré|)on( lit-il, je ne vous rôconnais pas.

— La captivité et les tortures m'ont donc l)icn changé 5 hélas! puisque Votre Majesté ne reconnaît point un de ses plus (idèles serviteurs, quia servi bravement sous ses ordres en Picardie, et que vous aviez daigné remarquer aux sièges de Ha m, de Noyon et de Saint- Quentin! Je suis Don Gaspardo de Sessa. Pouvez-vous être ainsi le témoin des tourments d'un fidèle serviteur? Sauvez-moi de cette mort cruelle que je n'ai point maniée.

— <3uel est votre crime, demanda Philippe II?

— On m'accuse d'être protestant.

— Protestant! interrompit le roi : protestant! Si mon fils était aussi coupable que vous, je porterais moi-même le bois pour le brûler vif. Oui, ajouta-t-il, en se tournant vers le jeune prince qui se sentait défaillir, je deviendrais son propre bourreau.

El il fit signe aux inquisiteurs de commencer.

N'attendez pas que je vous décrive l'horrible spectacle qui suivit le geste de Philippe ïl; les flammes du bûcher, les cris des suppliciés, étouffés par les chants des moines, l'attention et la joie cruelle de la foule. Il était six heures du soir quand tout fut accompli, et qu'après avoir vu jeter au vent ce qu'il restait des cendres des victimes, les spectateurs

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»e décidèrent à quitter leurs places et à regagner leurs logis.

Lydia et sa maîtresse, précédées de quatre valets et de deux pages qui leur ouvraient un passage à travers la populace, regagnèrent une magnifique litière qui les attendait non loin de la tribune, et se disposaient à regagner le logis, quand la jeune fille jeta toutà-coup un cri desurprise,dans lequel l'oreille exercée de la jeune maîtresse reconnut au moins autant de joie que d'émotion. Elle porta les yeux autour d'elle et ne vit rien que des gens insignifiants et une barraque de toile, sur laquelle on lisait, écrite en espagnol et en flamand, cette enseigne :

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