‹ La palette d'orChapitre 3 sur 15 · BLANCHE ET RAOUL · texte numérisé non relu

BLANCHE ET RAOUL

Le marquis de Rocliecorbon habitait, dans la ville, une maison forlifiée que l'on nommait le Château et qui formait une sorte de petite citadelle où l'on aurait pu tenir tête, au besoin, à quehjue émeute populaire. De nombreuses sentinelles y faisaient un service ri-

goureusement surveillé, par le marquis luimême, et quatre petites pièces d'artillerie nommées fimconneaux, montraientleur gueule redoutable à travers les ouvertures crénelées de quatre tourelles qui flanquaient la maison. Enfin un pont-levis baissé pendant le jour, mais que l'on tenait levé pendant la nuit, servait à traverser un fossé qui ceignait tout le Château et dans lequel, pendant la saison des pluies et des crues de la Loire, venaient se précipiter des eaux que l'on y gardait, pendant le reste de Tannée, au moyen d'écluses.

Lorsque le baron des Adrets se présenta pour pénétrer près du duc de Rochecorbon, les sentinelles lui rendirent le salut militaire, et des témoignages de respect suivirent le Yieux officier jusqu'à la galerie voûtée qui conduisait à l'appartement du chef. Un autre

que François n*eCil pu s'empêcher d'éprouver un sentiment profond de dégoût à la vue du désordre qui régnait sur son passage et qui donnait aux vastes salles du château l'aspect d'un repaire de brigands plutôt que de Fhabitalion d'un noble seigneur. Après avoir traversé cinq ou six pièces immenses et solitaires, le capitaine entendit les éclats terribles de la voix du marquis, el il hâta sa marche pour prévenir quelque nouveau malheur et sans doute quelque nouveau crime; car le duc de Rochecorbon criait :

— Choisis de sa mort ou de ma main ! Hâte-toi, car je l'étouffé.

Le baron ouvrit précipitamment la dernière porte qui le séparait du marquis. Un specla-

(île pl<}in (le terreur s'offrit à ses regards. Une jeune femme, la baronne Blanche de Montélimart, celle que François avait amenée pendant le combat chez le seigneur de Rochccorbon, pâle, altérée, mourante, à genoux devant le farouche seigneur, le regardait avec une expression stupide et béante d'effroi, tandis que le féroce soudart, debout et un petit garçon dans une de ses larges mains, élevait le bras comme pour briser la frêle créature contre les dalles de marbre qui pavaient la salle; la présence d'un témoin n'interrompit point le barbare qui répéta sa terrible menace :

— Allons, choisis vite fie sa mort ou de ma main.

La pauvre femme porta lentement et avec

une douleureuse anxiété ses regards autour d'elle, comme pour chercher un prolecteur, et elle laissa tomber sa tête (fans ses deux mains.

Le baron des Adrets savait par expérience ce qu'il y avait d'imprudence à s'immiscer aux affaires du marquis, surtout lorsque ce dernier se livrait à des accès de colère durant lesquels il perdait quelquefois la raison; néanmoins la piiié l'emporta sur la crainte dans le cœur du vieux soldat :

— Allons, monseigneur, dil-il en essayant d'arracher l'enfant des mains du brutal huguenot, allons, ne faisons point la guerre aux femmes et aux enfants.

Rochecorbon par un geste violent repoussa

François el jeta Tenfant à terre. La pauvre petite créature poussa d'abord de longs cris, puis tout à coup elle se tut et resta sans mouvement sur le marbre ensanglanté.

La pauvre mère le regardait dans une stupeur dont un ogre se fût senti touché, mais le marquis, emporté par la violence de sa rage , leva le pied sur la pauvre petite créature comme pour l'écraser :

— Obéis-moi, s'écria-t-il, ou je le broie sous mes talons de boites.

Blanche sortit de sa stupeur; elle bondit comme une lionne, s'élança sur le poignard qui pendait à la ceinture du marquis et l'en frappa de cinq ou six coups. Tout cela se fit

si promptement que Rochecorbon n'eut point le temps de se garer et recula plein de surprise et de terreur. Mais il lui suffit d'une seconde pour retrouver sa présence d'esprit; d'un revers de la main il envoya tomber à cinq ou six pas de lui la pauvre femme prés de son enfant, et tandis qu'il s'essuyait le visage que la faible main de Blanche de Montélimart n'avait blessé que par des égratignures lér^ères, il allait cette fois broyer sous ses pieds l'enfant; mais le baron des Adrets releva le corps inanimé du petit garçon , le jeta dans les bras de sa mère, et tirant son épée:

— Monseigneur, dit-il, nous allons en découdre si vous continuez.

— Au diable! s'écria Rochecorbon, au dia-

ble! laissez-moi en repos. Je veux que celte femme m'épouse! Elle a de beaux domaines qu'il me faut! Je ne l'ai point enlevée sur la grand' route, je ne me suis point battu deux heures durant, je n'ai point perdu vingt de mes plus braves soudarts pour n'en retirer aucun fruit et me laisser attendrir par des jérémiades de femme! Qu'elle me suive à l'oratoire. Un ministre nous y mariera en bonne forme; ensuite qu'elle aille au diable, elle et son enfant qu'elle fasse ce qu'elle voudra, pourvu qu'elle ne cherche point à fuir de Rochecorbon. Est-ce là trop exiger?

Le baron des Adrets hocha la tête par un mouvement qui blâmait et approuvait à la fois.

— Je ne vois là rien que de raisonnable,

dit-il (ol il 1(3 pensait comme il le disait, je vous l'assure); mais il faut, monseigneur, laisser à celte dame le temps de se recon naître. Il y a une heure elle suivait paisiblement la roule de Bloisavec son mari, vous avez tué le mari et vous voulez le remplacer à l'instant, voilà ce qui me paraît trop hâlé. Donnez à madame quelques jours de répit, et employez pour la réduire des moyens qui sentent un peu moins le soldai. Qu'elle pleure son premier mari pendant une semaine s'il le faut ; je suis sûr ensuite qu'elle vous prendra de son plein gré pour son époux et pour le protecteur de son enfant.

— Baron, je vous ai toujours dit que vous étiez un liomme sans énergie, répliqua le marquis dont néanmoins la brutalité s'apai-

sail évidemment. Soit , je consens à ce que vous me demandez. Huit jours de répit; mais malheur à elle si dans une semaine je ne la trouve pas plus docile!... Puisque vous vous érigez en protecteur de femme et en garde d'enfant, emmenez-les tous les deux, désignez une servante, s'il s'en trouve une dans le château, pour servir madame la baronne, et au diable!

En achevant son juron favori, juron que le digne seigneur ne se faisait jamais faute d'entre-mêler à chacune de ses phrases, le duc de Rochecorbon versa dans une large coupe une bottrine de vin et vida le vase tout d'un trait. Puis il sortit en faisant résonner, sous ses pas lourds, les dalles du corridor qui le conduisait vers une autre partie du château.

François rengaina son épéo et se tourna vers la baronne. Elle était accroupie dans un coin de rapparicment , toujours pâle, immobile, et regardant avec une morne stupeur son petit garçon qu'elle tenait dans sa robe. Le baron sentit une larme couler de ses yeux.

— Allons, madame, dit-il, les choses ont mieux tourné que vous ne pouviez l'espérer, et quand on a huit jours devant soi, on a toute une vie, comme dit le proverbe. Levez-vous, car il pourrait prendre fantaisie à monseigneur de revenir, et nous n'en serions peut-être point quittes cette fois à si bon compte. Quand le vin l'échauffé, il n'y a rien à en tirer que des coups et des injures. Suivez-moi.

La baronne ne répondit point et resta dans

h môme atlitudo. François la prit parle bras et l'altira vers !ui; alors elle se laissa faire, se leva, et tenant toujours le pan de la robe dans lequel elle avait place son fils, elle suivit machinalement le capitaine, qui l'emmena vers un autre aile du bâtiment et sans trop savoir où s'arrêter.

Après quelques minutes de marche il arriva dans une chambre étroite, mais isolée; cette chambre communiquait avec le reste du château au moyen d'un escalier de pierre clos par*une porte formée d'épais madriers et renforcée de barres de fer.

— Voilà bien le nii! , fit-il en s'arrêtant, mais il faudrait quelques plumes pour le garnir; autrement dit, je voudrais des meubles.

ajouta le capitaine en souriant de sa métaphore qui lui parut charmante. Où diable les trouver? quand à la femme pour les servir,

j'ai mon affaire Ma sauteuse de lout-à-

i'heure, Jeanne, une compatriote, une femme qui faisait peut-être partie de la maison de la baronne. Voilà des attentions délicates, où je me trompe. On me l'a toujours répété; j'étais né pour réussir près des dames, murmura-t-il en soupirant; et si j'avais tenté la fortune par quelque riche mariage, j'y aurais plus sûrement réussi que "par le mélier des armes! Mais il est trop tard; me voici vieux et trop habitué au harnais de fer pour porter comme il faut un pourpoint de velours.

En faisant ces dignes réflexions , le capitaine fermait ù double tour la porte de Tesca-

lier, se rendait h son logis, et donnait à Jeanne l'ordre de le suivre.

— Connais-tu la baronne de Montélimart?

demanda-t-il au moment de se mettre en route?

— Si je connais ma maîtresse, ma noble maîtresse que j'ai suivie du Dauphiné en ce pays ? si je connais celle pour le salut de laquelle je tremble en ce moment, et que je voudrais au prix de ma propre vie savoir échappée aux malheurs de cette journée fatale... ?

— Eh bien! tu vas la revoir et la servir! ~ Oh ! dites-vous la vérité, monsieur le

baron? Ma maîtresse est donc en votre l'ouvoir ? Et son fils, le mien, capitaine? mon petit Raoul?... car je suis sa nourrice.

— Tu reverras l'enfant aussi, répliqua laconiquement le capitaine. Mais voyons, ne pleure point à présent comme une petite fille^ toi qui naguère regardais en face la mort sans pâlir; garde tout ton sang-froid, car tu en as besoin pour le service de ta maîtresse... Choisis ici ce qu'il peut s'y trouver de bon pour meubler la chambre qui va vous servir d'habitation à toutes les deux ; je le ferai transporter sur l'heure au châteaupsir mes valets.

En un instant, et avec une présence d'esprit remarquable, la Dauphinoise parcourut du haut en bas la maison du capitaine, et lui

(?ésigna tout ce qui |X)uvait être utile a sa maîtresse. Le baron, montrant une bonhomie (]ui contrastait singulièrement avec sa figure rébarbative, faisait placer chaque objet sur des mulets, et au bout d'un quart d'heure il reprit le chemin du cluîteaiiy non sans rire sous sa barbe de la singulière mine qu'il devait avoir marcliant ainsi, une fcuime à ses côtés, et derrière lui trois mulets chargés de n^eubles. Il ne s'arrêta pas moins encore une fois en chemin pour acheter chez une marchande le linge qui pouvait être utile à la baronne, et il fut d'autant uïieux inspiré de s'adresser à cette marchande que Jeanne retrouva chez elle presque tous les effets de sa maîtresse pillés par les soudarts et déjà revendus par eux à la fripière. Huit ou dix pièces d'or jetées sur le comptoir payèrent ces objets ; puis le vieux soldat, Jeanne et les mulets reprirent

leur marche vers le château, quelques instants avant que l'approche de l'obscurité n'eût fait lever le poiU-levis.

Les sentinelles firent le saint militaire au baron et ne posèrent leur lance à terre qu'après avoir vu passer jus(iu'au dernier mulet, non sans échanger entre eux des regards curieux et interrogateurs sur le singulier équipage dont se faisait suivre le capitaine des Adrets.

Après avoir parcouru et fait parcourir à sa suite le plus rapidement possible les cours et les longs corridors du château, le baron, suivi de Jeanne, ouvrit la porte de la chambre où naguère il avait enfermé madame de Montélimart. Le soir commençait à jeter ses ombres

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