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ilans cet apparlomenl, mal éclairé d'ailleurs par une pelile fenêtre élevée du sol et renforcée de barreaux énormes; personne ne \int au-devant d'eux, personne ne se montra à leurs regards, malgré le bruit des verroux qui se mouvaient avec fracas ; personne, malgré la voix de Jeanne qui répétait :
— Ma maîtresse ! ma noble maîtresse !
— Par les ongles du diable ! où donc estelle passée? hurla le capitaine d'un ton de voix beaucoup moins caressant. Je l'ai pourtant bien enfermée comme il faut et à triple tour de clef. Madame de Montélimart, madame de Montélimart !
Personne ne répondit.
— Monseigneur aurait-il découvert où j'ai logé ia baronne et aurait-il pris la fantaisie de l'épouser sur l'heure. Des flambeaux!
Un des domestiques apporta de la lumière, et les clartés éblouissantes d'une énorme torche inondèrent toute la chambre. Alors se fit un léger bruit, tel qu'en fit une biche lorsqu'elle froisse les feuilles d'un hallier pour fuir . . . Jeanne aperçut madame de Montélimart accroupie dans l'angle le plus obscur de la chambre, et son enfant sur ses genoux^»]
— Oh! madame, dit Jeanne en venant s'agenouiller elle-même devant sa maîtresse, oh ! madame, je vous retrouve enfin !
La baronne la regarda d'un air de terreur ^
puis pur un mouvement brusque et sauvage elle fit un bond et emporta Raoul dans un autre coin de l'appartement.
— Madame , ne reconnaissez-vous point votre fidèle Jeanne? demanda la nourrice non sans terreur. Laissez- moi prendre soin de notre cher enfant, confiez -le à ma tendresse ; on va vous dresser un lit et vous pourrez prendre quelque repos.
La baronne, qui l'écoutait les yeux fixes et la bouche béante, ne fit aucun geste jusqu'au moment où Jeanne \oulut s'emparer du petit garçon 5 alors elle se dressa sur ses jambes, jeta l'enfant derrière ellC;, et fit mine de se ruer sur la nourrice, non sans grincer des
— Al —
dents cl (aire enlendre une menuce sourde <'l bizarre.
Le baron des Adrets se sentit tout surpris d'essuyer une larme qui coulait sur ses vieilles joues.
— Elle est folle ! dit-iL pauvre feninie I
Puis du ton d'une mère qui veut en imposer à son enfant :
— Allons, ajouta-t-il, soyons raisonnables, madame, ou nous allons voir. Or.çà, qu'on donne cet enfant à Jewine, ou gare à moi !
La baronne recula en trépignant et sans s^apercevoir qu'elle foulait aux pieds son en-
fant. François la saisit dans ses bras robustes, malgré les efforts et la résistance furieuse qu'elle lui opposait, et Jeanne put enfin ramasser le petit garçon , sur la bouche duquel , les yeux pleins de larmes, elle se tint longtemps penchée interrogeant son souffle, et posant ses mains sur le cœur de ce qu'elle craignait trouver un cadavre.
— Monsieur le baron , il respire ! Monsieur le baron , je sens son haleine, son cœur bat ! un peu d'eau fraîche et je suis sûre qu'il ouvrira les yeux.
Le capitaine tenait toujours serrée dans ses bras la baronne, qui du reste ne lui opposait aucune résistance. A la voix de Jeanne, il ouvrit les rudes étreintes dont il entourait la
pauvre folle et alla quérir de l'eau ; car il ne voulait point que ses valets fussent en rien les témoins de la triste scène qui se passait.
Lorsqu'il rentra, Jeanne tenait l'enfant sur ses genoux et la baronne, agenouillée devant Jeanne, la regardait avec une expression de terreur et d'anxiété.
— Capitaine, regardez, le voilà qui revient à lui. Comme il paraît souffrir! Pauvre chère créature! Raoul, ne pleure pas ainsi, mon enfant ; ta bonne nourrice Jeanne est là pour veiller sur toi et te donner des soins. Elle ne te quittera plus.
— - Montrez à la baronne son enfant revenu T. n. 4
a la vie, dit lo capitonne, cette vue lui rendra peut-être la raison.
— Regardez, madame, regardez Haoul ; il vous cherche de ses regards : il vous appelle.
— Mère ! mère ! bégayait en effet le petit garçon.
Pendant cela, la baronne regardait autour d'elle avec anxiété. Tout-à-coup elle se jeta sur Raoul comme une lionne sur sa proie et voulut l'arracher des bras de la nourrice. L'enfant jela des cris douloureux que la pauvre mère parut ne pas entendre , car elle continua ses efforts pour l'attirer à elle. Il fallut encore que le capitaine intervînt avec sa rude voix.
La baronne tressaillit, se courba comme si le bras de l'officier eût été levé sur elle pour la battre et se sauva dans un coin obscur de la chambre, où Ton ne voyait plus que ses yeux étincelants, dont les regards suivaient tous les mouvements de Raoul et de Jeanne,
Profitant do ce court moment de calme, le baron alla prendre des mains de ses valets tous les objets qu'il avait fait apporter, et les jeta lui-même pêle-mêle dans la chambre.
— Jeanne, dit-il quand il eut terminé cette ' besogne et en s'essuyant le front, je te laisse le soin de ranger toutes ces choses, et pour ma part je viens de faire ce que je n'ai jamais fait en ma vie. Une Bohême qui m'eût prédit ce matin de quelle façon j'emploierais la fin
(lo ma journée muait été chassée par moi à grands coups de plat d'épée comme une menteuse impudente. Sur ce, bonsoir, tâche de faire le moins de bruit possible afin de ne point exciter l'altenlion du marquis, dont la patience pourrait bien ne pas s'accommoder de tout ce manège de femme et surtout des cris d'un enfant. Je reviendrai demain.
Là-dessus, il sortit, ferma la porte à double tour, el alla rejoindre à' table le marquis, dont l'état d'ivresse commençait à devenir aussi complet que possible,
Jeanne, resiée seule avec la baronne el l'enfant, se mit d'adord à dresser un lit sur lequel elle obligea sa maîtresse à se coucher, moitié par persuasion, moitié par force; en-
suite elle alluma du feu, (il ehauffer de l'eau dans un des vases qu'elle avait eniporlés du logis du baron, et dépouilla de ses vêtements le petit Raoul qui ne cessait de jeter des cris douloureux. Aucune blessure grave ne se voyait ni sur ses membres ni sur son corps ; cependant il éprouvait des souffrances atroces et qui le faisaient par intervalles se tordre dans les bras de la pauvre femme ; elle ne savait comment l'apaiser. En vain lui présentait elle des aliments, il détournait la tête, de sa main repoussait la cuillère et retombait comme brisé. La mère, assise sur le lit où l'avait couchée Jeanne, n'osait s'approcher de lui ; mais elle sentait évidemment retentir dans son cœur chaque plainte de la pauvre petite créature. Â la fin, néanmoins^ l'enfant^ vaincu par la fatigue, finit par s'assoupir dans les bras de Jeanne qui le berçait, et la digne femme
ello-même, vaincue par le sommeil, sentit peu à peu ses paupières devenir lourdes et ses yeux se fermer; sa tête s'inclina sur sa poitrine et le bruit fort et régulier de sa respiration ne tarda point à se mêler aux gémissements sourds qui s'échappaient parfois, dans son sommeil, des lèvres du petit Raoul.
Alors un fantôme blanc se glissa lentement et avec des précautions inouïes vers la cheminée. C*était la baronne , demi-nue , les cheveux en désordre, qui rampait vers les aliments dont naguère elle avait refusé sa part aux sollicitations de Jeanne. Elle plongea la main dans le vase de terre où la nourrice avait préparé celte nourriture et laissa échapper un cri qu'elle s'efforça de comprimer aussitôt ; puis elle renouvela de nouveau la même ten-
lative ol de nouveau la douleur lui fit oncoie retirer précipitamment la main. Cela dura près d'un quart d'heure, au bout duquel Jeanne, sans s'éveiller lout-à-fait, s'agita sur son siège; la baronne, plus légère qu'une biche, s'élança vers sa couche, le cœur palpitant et l'oreille aux aguets; elle resta là, inquiète, jusqu'au moment où tout devint immobile autour d'elle . Bientôt le calme reparut. Alors elle se rapprocha du chauch^on, le renversa par un geste capricieux et se mit à dévorer, comme aurait pu le faire un animal sauvage, les aliments épars sur le plancher. Ainsi le malheur avait transmué en idiote cette jeune et belle femme , nièce de l'archevêque de Tours, arrière-petite fdle de Charles-Quint, et naguère enviée de toutes les plus nobles dames du Dauphiné pour son esprit, ses attraits , son immense fortune , son antique
noblesse et son mariage récent, (|ui l'avait rendue la plus heureuse des épouses et des mères !