‹ La palette d'orChapitre 5 sur 15 · UN RE\IIIEME1NT DE FORTUNE · texte numérisé non relu

UN RE\IIIEME1NT DE FORTUNE

Huit jours s'écoulèrent durant lesquels Jeanne ne cessa de prodiguer à sa maîtresse et au petit Raoul les soins les plus tendres et les plus ingénieux.

Gràco à laiU clo sollicitude et de persévérance, la baronne devinl plus calme et se livra moins fréquemment à des actes affligeants de démence. Elle consentit à se laisser vêtir, elle souffrit cfiie Jeanne peignât et mît en ordre ses longs cheveux, et elle parut même sensible à la tendresse que lui témoignait la nourrice. Mais là se bornèrent les résultats heureux obtenus par Jeanne ; jamais l'insensée ne proféra une porole, jamais elle ne parut reconnaître sa (idéle servante. Les souffrances du petit Raoul devinrent également moins aiguës; mais une pâleur maladive qui se répandit sur son visage, une singulière déviation de forme qui se manifesta peu à peu dans sa taille et dans ses membres^ enfin les tortures inouïes dont il gémissait chaque fois qu'il voulait se livrer au moindre mouvement, ne révélaient que trop le mal inconnu dont il dépérissait.

Le baron des Adrets venait tous les malins, mais pour quelques minulesjsenlement, visiter les infortunés dont il était le protecteur. Il remettait à la nourrice des aliments qu'd apportait lui-même, cachés sous, son manteau 5 car le marquis ne lui avait point reparlé de ses prisonniers, et il espérait qu'au milieu des orgies quotidiennes et des expéditions militaires qu'il faisait chaque jour au dehors de Kochecorbon , le grossier seigneur ne garderait point souvenir de ces pauvres créatures.

Mais il se trompait étrangement; car un

matin, huit jours après le combat qui s'était livré sous les murs de la ville, le marquis fit appeler le capitaine, dont la surprise ne fut point médiocre en le voyant vêtu d'un pour-

point (le vcloiii s, au lion de la casacjue de {^los drap qu'il porlail d'ordinaire sons sa cuirasse.

— François, dit le marquis, c'est aujourd'hui le jour (le mes noces; où diable as-tu caché ma femme?

Le baron balbutia, stupéfait de la question.

— C'est assez faire comme cela la femmelette, mon brave soudart; j'ai ri jusqu'à présent Je tes ridicules prévenances pour ce bel objet, et je m'y suis prêté, par égard pour toi. Mais je pourrais bien ne plus prendre à l'avenir les choses d'une aussi complaisante façon. Va me chercher la baronne; amène -la dans l'oratoire où j'ai donné rendez-vous à un

ministre protestant , et hâte-toi, par amour pour ta protégée et pour toi-même.

Le capitaine, sans répliquer, alla chercher la baronne qui se laissa conduire dans l'oratoire, machinalement, sans résistance, et toujours en s'obstinant à garder le plus profond mutisme.

— Monseigneur, dit-il quand, après s'être acquitté de ce soin, il alla prévenir le marquis de l'exécution de ses ordres, la baronne vous attend à l'oratoire ; mais je dois vous prévenir que sa raison affaiblie pas les secousses...

— Baron des Adrets, il faut avouer que ta raison à toi-même est bien faible et bien bornée. Que n>' importe la raison de cette

t'enune? crois-lu (|ue je l'épouse pour ses beaux yeux et pour les soins qu'elle donnera à mon ménage? Tu eonnais mieux qu'un autre mon goût pour les meubles brisrs. Que j'aie une lable assez solide pour soulenir mon gobelet plein de vin, peu m'importe le reste. Ce que je veux de la baronne, ce sont les beaux domaines qu'elle possède en Daupliiné et dans la Touraine. Nous vendrons tout cela à bons deniers comptants, et les vieilles murailles (le Rocliecorbon n'y perdront rien ; ou bien, François, si la guerre nous fatigue, nous quitterons ces contrées où nous comptons autant d'ennemis mortels que d'habitants .. De corbeaux que nous sommes, nous nous ferons colombes, et nous irons vivre paisibles et sans souci dans les cliâtellenies de notre épouse bien-aimée. Que dis-tu de ces projets? crois-tu qu'avec de tels avantages

on ne puisse pas bien passer quelque chose à la raison de sa femme? Si ses lubies me gênent, il se trouvera bien dans chacun de mes châteaux une cellule grillée de bons barreaux de fer. Pourvu qu'elle puisse apposer sa croix au bas des actes de cession que je lui demanderai, pourvu que je puisse la montrer une ou deux fois l'nn à mes vassaux, pourvu, surtout, qu'elle me donne un héritier qui me vaille tous les droits nécessaires pour ne pas être inquiété dans la possession de ses biens, au diable le reste !

— Quant à ce misérable petit avorton d'enfant que je regrette de n'avoir pas étouffé, , , nous le convertirons au protestantisme, et ^ nous en ferons un bon ministre, annonçant ,., comme il faut l'Évangile, renonçant aux biens

de la terre, et ne gardant de ses idées papistes qu'une ferme croyance dans la nécessité du célibat des prêtres. Tu vois que mes projets sont habilement conçus, et que le véritable fou dans cette affaire serait l'âne qui reculerait devant un mariage avec celte femme, fût-elle aussi folle que le plus enragé des fous... Allons à l'oratoire.

Le capitaine François, ébahi comme Gargantua aux raisonnements de sa femme Caudebec, suivit le marquis sans trop s'affliger d'un mariage qui lui donnerait sa part de telles aubaines.

— Au bout du compte, j'ai tenu le serment que j'ai fait à ce pauvre diable de baron de Montélitnart ; j'ai protégé sa femme et son fils

autant qu'il a dépendu de njon pouvoir; mais je n'ai point juré d'empêcher celle femme de se remarier, et puisqu'il est mort, il faut bien qu'un de ces jours elle prenne un époux. Autant le marquis qu'un autre, après tout! Et puisqu'elle est si riche, je ne vois pas pourquoi le marquis et ses fidèles serviteurs laisseraient échapper une si bonne aubaine.

En ruminant de telles pensées , le baron des Adrets alla prendre place sur l'un des bancs qui garnissaient l'oratoire , à côté de deux autres de ses frères d'armes ; car le sire de Rochecorbon n'avait fait appeler à cette solennité que juste le nombre des témoins nécessaire pour lui donner un rigoureux et indélébile caractère de légalité.

Quand tout le monde se trouva rassemblé

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