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«laiis la cliapelh^ le ininisire proleslant sortit d'une pièce latérale et s'avança pour célébrer los cérémonies du mariage. Le marquis fut (lésagréablf^ment surpris en reconnaissant le docteur Théodore de Bèze qu'il croyait encore dangereusement malade et au lit.
Le célèbre Théodore de Bèze était un des plus ardents et des plus vénérés membres de la communion des calvinistes. Connu, jeune encore, dans le monde des savants par un recueil de poésies latines intitulé : Poemata juveniUa, et une iragédie française : Abrakam sacrifiant y il obtint le prieuré de l'abbaye de Longjumeau qu'il abandonna bientôt pour apostasier la foi catholique et aller se marier à Genève avec une paysanne. Il fit imprimer ensuite une version du Nouveau-Testament qui le plaça parmi les plus célèbres défenseurs
de l'église protestante, et se fit remarquer par Fintolérance de ses opinions, comme l'atteste son traité : De hereticis a civili magistratu puniendis. C'était une apologie du supplice de Jean Servet (1). Dès lors les missions les plus difficiles et les plus importantes lui furent confiées par ses co-religionnaires : député en Allemagne au commencement de 1558 pour y solliciter l'appui de plusieurs princes de ce pays, près du roi de France, on le choisit l'année suivante pour recevoir l'abjuration du roi de Navarre, Antoine de Bourbon. Ensuite Théodore de Bèze rentra en France chargé de diverses missions prés des chefs huguenots et tomba malade en arrivant dans la Tou raine.
{\ ) Servet, dissident calviniste, que Calvin fit condamner au feu et qui subit ce supplice aux portes de Genève.
Héduil à l'inipossibililVî de (îonlinucr son voyage, il vint clierclier un asile à Rochecorbon, el quelque désagréable que fût au marquis un pareil hôte et un si rude surveillant, il n'en fit pas moins bon accueil au vieillard , malgré ses blâmes el ses remontrances, dont il se serait débarrassé depuis longtemps sans la certitude de s'aliéner tous ceux qui servaient sous ses ordres et la crainte de s'attirer le courroux de l'amiral Goligny et du roi de Navarre, avec lesquels Théodore de Bèze entretenait une correspondance. Donc, si le souelart eut recours au docteur pour faire bénir son mariage, c'^st d'abord, comme nous l'avons dit , qu il le croyait malade et dans la nécessité de refuser; ensuite qu il n'osa point s'adresser à d'autres ministres de la ville, tandis que le plus libre et le plus puissant de toute la commnnionse trouvaità Rociiccorbon.
Théodore do Bèzo, absorbé par Tiniporporlance de l'acte religieux qu'il ^IJait célébrer, se tint quelques instants debout entre le marquis et Blanche sans lever ses regards sur eux.
— Monseigneur, dit-il enfin, en répétant les paroles sacramentelles, choisissez-vous pour votre femme très-haute et très-puissante dame Blanche de Bouléne, veuve de monseigneur le baron de Montélimart?
— Oui, réphqua le marquis d'une voix de Stentor.
— Et vous, madame la baronne, choisissez-vous pour époux, de votre libre arbitre,
Irès-haul et lrès-[>uissaiil seigneur le marquis de Roelië(5orbon ? ^
Blanche ne répondit point.
Le ministre répéta ses questions , et surpris du silence que gardait la jeune femme, jl leva les yeux sur elle. A l'aspect de ce visage pâle, de cette attitude immobile, de ce regard Cixe et insensé , le vieillard ne put réprimer un mouvement de surprise.
— Madame, dit-il, si la violence entre pour quelque chose dans le mariage par lequel vous allez vous trouver liée , parlez sans crainte, mon devoir est de vous protéger.
Ces paroles ne produisirent aucun effet sur
l'infortunée, qui ne sortit point de sa silencieuse torpeur.
Cependant, le marquis agitait avec impatience les cordons qui garnissaient la poignée de son épée, et deux fois le fourreau de fer de cette arme retentit en grinçant sur les dalles de l'oratoire. Le ministre n'en répéta pas moins ses questions à Blanche.
— Vous voyez que l'émotion l'empêche de vous répondre ! elle consent, maître Théodore de Bèze ! échangez les bagues nuptiales et continuez la cérémonie.
En disant ces mots il retira de son doigt ua autre anneau d'or qu'il portait, et prit dans ses mains la main gauche de Blanche, pour en détacher une bague qu'il y voyait.
La main de Blanche se serra nonclialanimenl par une contraction subite et forte.
Furieux il'une résistance inattendue , le marquis saisit violemment dans ses doigts de ^fer cette main frêle sans pouvoir néanmoins la forcera s'ouvrir; seulement il la meurtrit li'une façon cruelle et fit jaillir le sang de l'extrémité des doigts. Blanche ne poussa même pas un gémissement.
A. cette vue, Théodore de Bèzese jeta plein d'indignation entre la victime et; le bourreau.
— Arrêtez, s'écria-t-il, arrêtez, marquis de Rochecorbon. N'ajoutez pas un crime aux cruautés dont le Seigneur vous demandera compte au jour du jugement dernier ! Celle-ci
serait la plus funeste de toutes, cai elle serait une lâehetél Malade depuis plusieurs semaines et jeté par la main de Dieu entre la vie et la mort, e'est aujourd'hui la première fois (jue je quitte mon lit de douleur, et j'ignore comn)ent cette femme se trouve ici et pourquoi vous voulez vous l'unir en mariage! Mais je vous jure que je ne passerai point outre avant de m'être enquis de tout ce qui regarde une semblable union, et que je ne négligerai rien pour remplir dignement les devoirs qui me sont imposés.
— Docteur, ce mariage est trop avancé pour ne point le terminer sur l'heure, interrompit avec violence le sire de Rochecorbon.
— Je ne serai jamais le conq)lice du crime
— lA —
oi rinslrnmonl (l(; la déloyauté, répondit avec une fcrmelé calme Théodore de Bézc. Sortez (iu lieu saint, dans lequel vous ôles venu avec des pensées d'oppression et d'impiété.
te
— Docteur, prenez garde à vous, car d'un signe je vais vous écraser, répondit Rocliecorbon éperdu de rage.
— Je suis le serviteur de Dieu! et vous ne ferez pas tomber un de mes cheveux sans la volonté divine ! Hors d'ici ! vous ({ui voulez proianer le sanctuaire divin.
^~ Je vais appeler mes soldats !
— Faites-le! car, au nom du Dieu vivant,
je leur coinnianderai de proléger contre vous une innocente créature et le ministre de leur foi!
— Emparez-vous de cet homme, baron des Adrets, et vous aussi, messieurs! Saisissezle , je vous l'ordonne !
Les officiers ne firent aucun mouvement pour obéir à cet ordre de leur chef et le regardèrent avec embarras.
— Lâches !
Et il s'élança sur le ministre en brandissant sur lui son poignard. Le ministre Tattendit avec calme et sans reculer d'un pas. Le coup porta dans la poitrine et le sang jaillit avec
violonco^ A colle vue, le l)aron cl les aulres ofliciers se jelèrenl enlre le minislre et le marquis, dont ils saisirent le bras (jui se levait pour fraj)per de nouveau.
— Sortez, crièrent-ils au docteur, sortez, mon père, et vous, monseigneur, calmezvous, au nom du ciel, et songez aux conséquences de tout ceci!
Le ministre saisit Blanche par la main, et pâle, couvert de sang, mais sans chanceler; car sa blessure n'étail ni profonde ni dangereuse, il se précipita dans la cour du château, au milieu des soldats étonnés et qui l'entourèrent avec sollicitude.
- Voilà comment le marquis de Hochecor-
bon Iraile U\s niinisli es de voire religion ; voilà quel appui irouvenl près de ce déloyai l)rigand ceux que lui confie la protection du roi de Navarre! Vous ne m'avez arraché, mes frères, aux torlures des catholiques que |)our me voir succomber sous un fer protestant.
Un murniure sourd d'indignation accueillit ces paroles du ministre qu'ils regardaient comme un saint; par un mouvement instinctif, tous levèrent leurs épées ; car ces nouveaux convertis étaient encore plus des religionnaires fanatiques que des soudarts avides de pillage; à leurs yeux, toute la confiance qu'ils avaient en leur chef ne pouvait contrebalancer la puissance de celui qu'ils regardaient comme un apôtre.
— J'ai voulu arracher cette jeune femme à
sa crunuh', continua de Bèzo, et il iiVa frappé dans l'ornloire même.
En eo monietil, Hochecorbon , qui s'étarl échappé des mains de ses ofTiciers, parut le poignard à la main et vociférant d'horribles menaces contre le ministre.
— Aux armes! aux armes! s' écriait-on de toutes parts. Il faut protéger Théodore de Bèze 1 il faut ie défendre ! c'est un saint homme ! c'est la lumière de notre communion, sa mort attirerait sur nous la vengeance céleste.
Tandis que les soldats formaient un cercle épais autour du prêtre et de Blanche dont celui-ci n'avait point quitté la main, un trait,
parti d'jine arbîîlèle inconnue, siffla dans l'air el frappa le marquis à la gorge. Telle fut la violence du coup que le seigneur tomba raide mon.
A Tagiialion et ;iu tumulte. succédèrent la stupéfaction et le silence. Chacun se regardait avec une anxiété pleine d'effroi, ne sachant que penser d'un événement aussi subit et si peu prévu.
Théodore de Bèze fut le preuiier à retrou\1^r sa présence d'esprit.
— Mes frères, dit-il, le doigt de Dieu se montre en tout ceci. Trop longtemps Rochecorbon a été un réceptacle de vices ; trop longtemps notre religion a été souillée des
crimes d'un senl liommc qui la déslionorail ! . . . Vous ne manquez pas de capitaines dignes de (ie vous commander. Il ftiut en élire un sur l'heure... Voici le plus brave el le plus habile de lous, qui s'avance vers vous, comme si la Providence prenait le soin de venir le désigner elle-même. Vive le baron des Adrets !
— Vive le baron des Adrets ! répéta-l-on , de toutes parts, vive notre chef 1
*Le baron, entouré, salué, embrassé, ne comprenait rien à cette clameur et à cet entliousiasme qu'excitait sa présence.
De Bèze le prit par la main :
— Soldats et bourgeois, proclama-t il d'une
voix puissante, reconnaissez -vous pour votre chef et votre seigneur le baron des Adrets?
— Oui ! oui ! vive le baron des Adrets !
— Lui jurez-vous obéissance sans bornes et en toute circonstance ?
— Nous le jurons !
— Alors, c'est à moi à vous rendre le premier hommage, continua le ministre en s'agenouillant. Recevez le serment de fidélité que je prête entre vos mains, monseigneur.
Des Adrets ne comprenait pas encore.
— Le marquis est mort, lui dit rapidement
et à vuix hassc le inirnstre, je vous ai désigné comme le plus digne de lui succéder. Saisissez-vous du pouvoir hardiment et avec promptitude avant que les autres capitaines ne cherchent à s'opposer à ce choix. Je me charge de le faire ratifier par le roi de Navarre et par Coligny.
Tandis que de Bèze parlait ainsi, les soldats y les bourgeois et les officiers eux-mêmes, entraînés par le mouvement général, imitèrent l'exemple du docteur et vinrent prêter serment de fidélité au baron des Adrets.
Celui-ci, vivement ému, fit signe qu'il voulait parler :
— Camarades! leur dit-il, j'accepte, mais
à deux conditions : la preniière^ c'est que demain nous marcherons au combat, contre les troupes catholiques qui viennent d'arriver en ce pays, comme la nouvelle nous en a été transmise ce matin 5 la seconde, c'est que le digne docteur Théodore de Bèze m'aidera dans le gouvernement de la ville; car si je suis un bon bras dans la bataille, il est une tête habile dans les conseils.
— Vive Théodore de Bèze ! vive le baron des Adrets! répondirent des clameurs unanimes.
Les soldats brandirent leurs sabres, et la populace s'empara du corps du marquis dont un regard la faisait trembler naguère, elle alla précipiter ce cadavre du haut de la Lanterne.
ynant ù BLinrlu', cause [ùcrnièro de toiii co tumulte et de toutes ces coniuiotions, eWv deuieura dans sa muette impassibilité , et se laissa reconduire machinalement par un des serviteurs du baron dans la chambre où elle fut réunie à son fds et à la fidèle nourrice.
Tandis que Jeanne s'empressait auprès de sa maîtresse qu'elle croyait devenue femme du marquis de Rochecorbon, et s'efforçait de la tirer de sa stupeur en la menant près de la couche de son fds, le baron des Adrets et Théodore de Bèze se retiraient dans un des appartements du château pour aviser aux mesures à prendre en présence d'événements aussi graves, si peu attendus, et dans lesquels ils se voyaient chargés tous les deux des rôles les plus importants et les plus difficiles.
Parvenus au fond d'une tourelle où n'arrivaient plus que faiblement les clameurs de la populace mettant en pièces et traînant dans la boue le cadavre de celui devant lequel, naguère, elle s'agenouillait avec crainte, ils s'assirent l'un devant l'autre et gardèrent quelque temps le silence. Tout à-coup, le capitaine George se leva brusquement et se mit à marcher à grands pas.
— C'est notre tête que nous jouons en ce moment , messire le docteur, et nous avons plus d'une chance de perdre la partie. Les chefs huguenots ne voudront point voir dans ces événements le hasard qui ne s'y trouve que trop. Ils nous accuseront de conspiration ' et d'assassinat... Pour venger la mort du plus brave soutien de leur cause, ils voudront ma
loto, el la vôtre pcut-êtr(3, à moins que le respect inspiré par votre caractère de ministre ne vous sauve. Quant à moi, je suis perdu.
— Perdu! reprit le ministre, en s'cfforçant de faire passer dans le cœur du baron une confiance qu'il élait loin de trouver dans le sien; perdu I quand vous êtes proclamé le gouverneur d'une ville puissante et que vous avez à commander aux plus braves gensd'armes de la France!
— Ils ont pris le goût de la révolte et de l'assassinat, et ne s'arrêteront point en si beau chemin, messire docteur. Quand on a porté cette coupe à ses lèvres, on ne la jette pas sans l'avoir vidée jusqu'au fond. S'ils se sont
révoltés contre le marquis de Rochecorbon , que sera-ce contre le baron des Adrets? Une fois que l'on a mis le pied hors de la discipline militaire, on en sort bientôt le corps tout entier; d'ailleurs n'ai-je point un ennemi dans chaque officier jaloux de me voir devenir son chef? Je dois compter autant de conspirateurs qu'il se trouve de capitaines dans la place. Jugez donc de la belle position où
vous m'avez placé, messire le docteur
Odieusement jugé au-dehors, attaqué à l'intérieur par mille sourdes trahisons et obligé de faire face à des attaques militaires que vont répéter chaque jour les troupes catholiques enhardies par la mort de celui qu'elles regardaient comme invincible, que devenir?
— Eh quoi ' c'est le baron des Adrets qui manque de courage à ce point?
— S'il ne s'agissait (^iie de combatlie el de iiio jeter seul dans une niôlée, vous verriez si j'ai peur; mais en face de si redoutables |3érils et privé des moyens de les eonjurer, sans argent, en un mot, je l'avoue, oui, j'ai peur!..... Oli! si j'avais seulement quelques sommes considérables, si je possédais autre chose que la cape el Tépée... Avec de l'or, avec ce talisman je saurais tout conjurer ; mais je n'ai point une maille.
— N'est-il donc aucun moyen de vous procurer de l'argent?
— Aucun; les caisses du marquis étaient toujours vides, et malgré tousses pillages, il ne pouvait suffire à la paie des soldats et à des besoins sans cesse rcïiaissanls. Tous ses biens se trouvent grevés d'emprunts onéreux.
Sur (juel gage voulez-vous que j'emprunte ? moi qui ne possède pas au soleil un espace de terre grand comme ce gantelet. C'était pour avoir de nouveaux gages à donner aux juifs et aux usuriers que le marquis voulait épouser la baronne de Monlélimart et qu'il avait au préalable attaqué son mari qui venait avec une nombreuse escorte visiter son frère, le comte de Turpenne.
Le ministre sans répondre se promena quelque temps dans la tourelle; fortement préoccupé et comprenant toute l'importance de la réalité des objections du capitaine sur la position difficile où ils se trouvaient tous les deux :
— Monseigneur, dit-il enlin, c'est à cause
de moi que vous vous trouvez jeté dans tous ces périls, c'est à moi à vous en tirer. Il vous faut épouser, ce soir, à l'instant même, la baronne de Montélimart.
— Moi!
— Oui, vous!
— Faire ce qui a causé la mort du marquis!. Et c'est vous, vous qui mole proposez !
— Oui, c'est moi qui vous le propose!
D'abord il y va de votre salut et du salut de
notre cause Ensuite vous n'êtes pas,
vous, l'assassin du mari de cette femme, et
vous n'avez point, comme Acliab, ce roi coupable dont parle la Bible, niassacré Naboth pour vous emparer de sa vigne. La baronne de Montélimart a besoin d'un protecteur au milieu de la soldatesque effrénée qui l'entoure; son mari, chacun le sait ici , l'a mise en mourant sous votre protection Vous devenez
donc son époux pour la protéger, pour la sauver... de plus, vous vous attachez les soldats qui vous savent riche et vous voiîs faites des partisans parmi les seigneurs du parti protestant, dont les vastes domaines de votre femme vous rendent l'égal... Allons, n'hésitons point! le temps est précieux! hâtonsnous!
Le baron des Adrets, abasourdi et qui ne savait plus où donner de la tête au milieu
d'incidents si mêlés et si multipliés, suivit le docteur dans l'oratoire, où la baronne , bientôt ramenée, se laissa marier sans opposer plus de résistance.
La cérémonie terminée, Théodore de Bèze prit par la main les deux époux et vint les montrer à la foule qui les salua de ses applaudissements et de ses acclamations.
ÎV.