LE BARON DES ADRETS
Si l'on ne so reportait à la situation étrange de la France en 1564, si l'histoire des guerres de religion n'offrait pas cent exemples d'événements plus bizarres et plus romanesques, on pourrait, sans injustice ^
accusor (rinvraiscmbîaiice les faits racontés jusqu'à présent, malgré les preuves nombreuses et les documents incontestables que le narrateur, s'il en était besoin, fournirait à l'appui de son récit... Cependant, la nouvelle que vint apporter un courrier dépêché par le prince de Condé au docteur Théodore de Bèze, le soir même du mariage de George et de la baronne de Montélimart, dépasse bien autrement en singularité tout ce qu'on a pu lire dans cette histoire.
Voici ce que mandait cette dépêche :
Le prince de Condé au docteur Théodore de Bèze, « Mon révérend docteur, * Je vous fais à savoir que Sa Majesté le
« roi Charles IX, prenant en considération
<r les troubles et malheurs qui agitent le
(( royaume, après de nombreuses conférences
« avec les plus puissants de la cour et des
« nôtres, a résolu ce qui suit :
« Un colloque aura lieu :'j Poissy, le 3 du
(( mois de septembre de cette année , entre
« les plus savants prêtres de la religion ca-
« tholique et les docteurs les plus fameux de
<( la réforme, afin de tâcher de s'entendre et
a d'amener chacun à une réconciliation gêné-
« raie. Ce colloque se tiendra dans le réfec-
« toire de ladite abbaye de Poissy, en pré-
u sence du roi, de la reine, des princes du
« sang et des seigneurs de la cour.
« Le clergé catholique a désigné pour dé- « fendre sa cause les docteurs en théologie
(i Claiulo (Tli^spenso et Claude de Xainles.
« Nous autres prolestants, nous ne voulons
<( qu'un seul homme pour leur répondre :
« c'est vous, Théodore de Bèze.
« Doncques, voici un sauf conduit du roi u de France, pour que vous puissiez voya- « ger en toute sûreté et vous rendre vitement u à Poissy , où vous me trouverez , ainsi que « les plus savants membres de notre religion, « parmi lesquels vous choisirez à votre gré « vos assesseurs dans cette importante dis- (( cussion.
« Le prince De Condé. »
Théodore de Bèze relut deux fois cette lettre, qui semblait le rendre jouet d'un songe; car il ne pouvait s'expliquer par quel miracle
le roi, qui jusqu'alors n'avait coniballu la réforme que par les bûchers et les tortures, entrait lout-à-coup en des voies de conciliation et de mansuétude. Il alla communiquer de si bonnes nouvelles au baron des Adrets, qui s'en réjouit doublement, car elles étaient encore plus heureuses pour lui que pour son parti. La présence de Théodore de Bèze près du roi de Navarre assurait au nouvel époux de Blanche un habile avocat qui présenterait sa conduite sous les apparences les plus favorables et pourrait obtenir l'approbation et la sanction de tout ce qui s'était fait.
Le baron des Adrets ne fut point en effet trompé dans ses espérances : les nouvelles qu'il reçut de Théodore de Bèze et du roi de- Navarre lui-même ne lui laissèrent rien à dé-
siier ol lui permiieiil de mcUre à exécution les nouveaux projets qui fermentaient dans sa lèle ; car l'aventureux officier de fortune qui n'avait jamais rien possédé jusque-là, se sentait devenir tout autre depuis qu'il se savait possesseur de riches domaines, dans lesquels il pouvait passer sans soucis une existence paisible et douce. Quelques semaines auparavant, la nouvelle de la paix Teût désespéré, il accueillit avec des transports de joie l'armistice qu'anrionçait le colloque de Poissy et plus encore la paix qui suivit une ordonnance royale, accordant aux calvinistes le libre exercice de leur religion hors des villes et une amnistie complète de tous ceux qui avaient pris les armes.
Toutefois, prévoyant que cette paix ne serait point de longue durée, le baron des Adrets
résolut de la mettre habilement à profit et de se préparer une position qui le plaçât désormais à l'abri des guerres ci\iles. Sous prétexte que l'air natal recommandé par les médecins, devait entièrement dissiper la mélancolie de sa femme, il résilia le commandement de Rocheporbon à un neveu du marquis, et malgré les plaintes et les conseils de Théodore de Bèze, il quitta la Touraine et se rendit dans le Dauphiné. Les vassaux de sa femme, devenus les siens, le reçurent avec des acclamations de joie bien douces à l'oreille de celui qui ne commandait naguère qu'à (le féroces soldats sans hommage-lige et surtout sans redevances. Le baron des Adrets joua le grand seigneur à merveille. Juste pour tous, mais sévère et faisant rendre gorge à ses intendants qui restèrent tout ébahis de voir leurs ruses déjouées par un soudari qui savait
à peine lire, le nouveau seigneur s'appliqua non-seulement à se faire payer ce qui lui était tlù, mais encore à réparer les dommages que l'absence de l'ancien maître de ces domaines et la nouvelle de sa mort avaient nécessairement causés. Les fermes furent réparées, les jachères remises en culture, et les paysans, surs (le la protection d'un maître courageux et qui les défendrait contre les invasions des suzerains du voisinage, reprirent leurs travaux avec une ardeur et une confiance qui triplèrent la valeur de la baronnie de Montélimart.
Après avoir rétabli la prospérité intérieure de ses donîaines, le baron des Adrets voulut encore s'assurer de leur tranquillité au dehors. Pour cela, il fit un voyage à Paris, où Catherine deMédicis le reçut avec une grande
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distinction ; car à celte époque, la reine-rnére, fatiguée de l'ascendant que les Guise s'edbrçaient d'exercer sur elle, cherchait à se créer parmi les huguenots des partisans qu'elle pût opposer comine une digue à la puissance des princes lorrains.
Aussi , quelque temps après son retour en Dauphiné, le baron ne fut-il point étonné de recevoir une lettre de Catherine. Elle lui écrivait « qu'il lui ferait plaisir de s'attacher à <( déiruire en Dauphiné l'autorilé du duc « de Guise; que tout moyen était bon pour- « vu qu'il réussît; qu'il pouvait prendre parce mi les protestants des forces pour lui op- « poser; que ce n'était point une affaire .de « religion, mais de politique; que l'Eglise y « était moins intéressée que le roi ; qu'enfin
» elle prenait tout sur elle et le soutiendrait w partout (i). »
Sûr de pouvoir s'attacher au parti vainqueur lorsque le sort de la guerre aurait décidé du triomphe, le baron des Adrets résolut d'attendre l'issue des événements sans y prendre part. Aussi, lorsque le massacre de Vassy devint pour les chefs protestants un signal de reprendre les armes (2), il n'envoya
(4) Bayle, art. Beaumont des Adrets -, Mézeray, Trenenil.
(2) Le -l^"^ mars \ 562, le duc de Guise passait par Vassy, en Champagne, ses gens se prirent de querelle avec les Huguenots assemblés au prêche. On en vint aux mains. Le duc accourut pour apaiser le tumulte et reçu un coup de pierre au visage ; ceux qui le suivaient se jetèrent alors sur les calvinistes , en tuèrent cinquante et en blessèrent à peu près deux cents .
Cet événement fut le signal d'une guerre civile des plus
au prince (Je Condé qu'un petit corps de troupes, en témoignant le plus vif regret de ne point les comnciander lui-même. Outre que
cruelles. Les Huguenots, ayant en vain demandé justice du massacre de leurs frères, se mirent en devoir de se la faire eux-mêmes par la voie des armes. Le prince de Condé, reconnu pour leur chef , s'empara le 2 avril d^Orléans qui devint le boulevart du protestantisme. Les Huguenots, à son exemple, se rendirent maîtres de plusieurs des plus riches et des plus vonsidérahles villes du royaume, telles queBlois, Tours, Angers, Poitiers, La Rochelle, Rouen, Dieppe, le Havre et Lyon. « Partout où ils dominent, dit VArt de Véri- « fier les Dates, les églises sont pillées, les images brisées, « les reliques des saints brûlées, les monastères détruits, « les prêtres et les religieux maltraités et même souvent « massacrés, »
Non contents d'allumer la guerre civile dans leur patrie, les Huguenots appelèrent les Anglais à leur secours, et leur livrèrent le Havre. La crainte que ces ennemis de la France ne s'établissent de nouveau dans la Normandie, fit prendre à la cour le parti d'assiéger Rouen. La ville fut emportée d'assaut, le 26 octobre. Antoine de Bourbon, qui commandait à ce siège, y mourut de ses blessures.
sa femme ollail bienlôt devenir mère, lit-il dire (car il se garda bien d'écrire), il se trouvait dans la nécessité de tenir en respect, par sa présence, des voisins dangereux qui n'attendaient que son dépari pour envahir ses domaines et ruiner ses vassaux. Le fait est que le baron se trouvait trop heureux pour
La réduction de liouen entraioa la soumission des autres villes de la même province. Le prince de Condé, après avoir bloqué Paris durant quelques jours, se replia vers la frontière de la Normandie pour y tenter une nouvelle invasion. Il fut baitu près de Dreux et fait prisonnier avec le connétable par le duc de Guise. Dans cette bataille le maréchal de Saint-André perdit la vie et le duc de Nevers reçut une blessure mortelle.
Enfin, le 19 mars 1365, lorsque le parti catholique eut perdu le duc de Guise, assassiné par Poltrot devant Orléans, le roi donna un édit de pacification daté d'Amboise , et le plus avantageux que les Huguenots eussent encore obtenu en France.
trouver encore grand plaisir aux eharines de la vie de partisan et aux fatigues de la guerre; le repos et la fortune lui semblaient trop doux pour qu'il songeât à s'en séparer; rien, en effet, ne manquait à son bonheur. Sa femme, quoique le tenqjs n'eût guère amené de changement dans sa morne folie, venait de lui donner un (ils, un fils destiné un jour à posséder tous les vastes domaines de la baronnie de Montélimart ; car l'héritier légitime de ces grands biens, le petit Raoul, traînait une existence douteuse entre la vie et la mort, depuis le jour où le féroce marquis de Rochecorbon l'avait brisé contre les dalles de marbre qui pavaient son château. Pâle, contrefait, rachitique, et devenu un objet de dégoût et d'aversion pour tout le monde; Raoul ne croissait que lentement et d'une manière difforme. Sa tête, enfoncée dans sa
poilriiie, ne cachait point une énorme bosse formée par l'horrible déviation de sa colonne vertébrale, enlin de longs bras maigres et tordus tombaient presque jusqu*aux longs pieds du petit monstre. La souffrance n'avait pas même respecté les traits naguère charmants de son visage : elle avait élargi sa bouche et laissait à peine à son regard l'expression de mélancolie et d'intelligence qu'il tenait de sa mère. Chacun s'éloignait donc du chétif enfant, sans cesse aux prises avec la douleur, pour lequel les services de la médecine restaient sans puissance et dont le faible souffle devait bientôt s'arrêter. Une seule personne ne l'abandonna point, et l'entoura à elle seule d'une tendresse grande et puissante : c'était sa nourrice Jeanne. Jeanne se dévoua corps et ame à Raoul ; elle ne vivait plus que par lui et que pour lui j elle ne le
quittait pijs d'un instant; elle veillait sans cesse à ses côtés, soit qu'il restât étendu sur la couche que ses douleurs lui permettaient rarement de quitter, soit que, tenté par un rayon de soleil, il essayât de porter sous les arbres du jardin ses pas chancelants, pleins d'indécision et de lenteur. Elle était là pour apaiser ses cris et pour adoucir ses souffrances 5 elle s'était fcûte l'esclave absolu de ses moindres caprices. Rien au monde n'aurait eu la puissance de l'empêcher de satisfaire la plus fantasque volonté de son petit seigneur Raoul. Comme tous les enfants, celui-ci abusait de la tendresse de sa nourrice et semblait prendre plaisir à la désespérer. Lui qui tremblait rien qu'au bruit des éperons de monseigneur le baron des Adrets, se montrait sans pitié pour la pauvre Jeanne et ne s'inquiétait pas des larmes qu'il lui causait
par son indifférence ou par les mois cruels qu'il lui disait.
Jeanne souffrait tout cela sans se plaindre; une bonne parole, un sourire de Raoul séchait ses larmes, lui faisait oublier des journées de souffrance, la rendait heureuse, et rien ne pouvait lasser ou diminuer son dévouement. Sans cesse à épier ce qui pouvait plaire à l'enfant , elle s'ingéniait de mille tendres façons à trouver les jouets qui pouvaient lui rendre moins longues les heures qu'il passait dans une inaction impérieusement commandée par son état de maladie.
La plus grande joie de Jeanne était de parer Raoul de riches vêtements qu'elle avait façonnés elle-même, et de le porter dans ses
bras jusque sous un berceau de sapin*^ qui se trouvait à l'extrémité du parc, au bord d'un précipice, sur une élévation qui dominait toute la contrée. Là, Raoul, d'ordinaire si morose et si triste, se laissait aller à une puissante exaltation en présence des sites admirables qui se déroulaient devant lui. Il n'était plus le même : sa physionomie s'animait, ses regards devenaient étincelants, sa poitrine se dilatait et il semblait renaître à la vie.
Il n'est pas besoin de dire que Jeanne se trouvait trop heureuse de voir son pauvre maître dans cet état, pour ne pas l'amener chaque jour sous le berceau. D'ordinaire elle travaillait près de lui à quelque ouvrage de couture, non sans interrompre à chaque instant son travail pour jeter les yeux sur la bien-aimée créature.
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Un jour que, suivant son iiabilude, elle veillait sur Raoul, l'enfant témoigna le regret fie ne point avoir amené, pour jouer avec lui, un petit chien pour lequel il avait beaucoup d'affection : il dit à Jeanne d'aller le lui quérir. Jeanne lui fit observer qu'il fallait plus de dix minutes pour aller au château et qu'elle ne pouvait abandonner pour si longtemps le petit garçon. Il n'en fallut pas davantage pour jeter l'enfant dans une colère si violente que la pauvre nourrice, effrayée des convulsions dans lesquelles il se débattait , fut réduite à la nécessité de céder et courut de son plus vite chercher le petit chien.
A peine avait-elle disparu que l'enfant, par un esprit de contradiction et de désobéissance naturel à son âge, eut fantaisie de s'approcher des bords du précipice dont la défense
de Jeanne l'avait toujours tenu si rigoureusement éloigné ; il se glissa donc hors de son fauteuil et, moitié rampant, moitié marchant, il parvint à plonger ses regards dans l'abîme taillé à pic et dont la. profondeur effrayante l'étourdit tout d'abord. Tandis qu'il était là, fasciné par mille vertiges, sans avoir la force de se reculer, et jetant des cris de terreur, le baron des Adrets qui se promenait par hasard à quelque distance accourut. Son premier mouvement fut de saisir Raoul et de le replacer prés du fauteuil dont l'enfant s'était échappé.
— J'arrive à temps, se dit le seigneur; quelques secondes plus lard, c'en était fait de l'héritier du baron de Montélimart ; Tout ce beau domaine appartenait à mon fds. Bien des gens n'en auraient pas fait autant à ma
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pince; car, au bout du compte, ce misérable bossu peut vivre et venir me réclamer, au jour de sa majorité, l'héritage de son père
Le baron s'éloignait lentement.
Tout à coup, une horrible pensée le saisit. . . Par un mouvement brusque, il revint sur ses pas, saisit l'enfant, le jeta dans l'abîme et s'enfuit.
Quelques minutes après, Jeanne ne tarda point à reparaître, haletante et tenant dans ses bras le petit chien. A la vue du fauteuil vide, elle jeta un cri de terreur et de désespoir et tomba sans connaissance, tandis que l'animal s'échappait de ses bras et courait droit aux bords du précipice où il s'arrêta
court, non sans faire entendre des jappements douloureux.
Quand elle reprit connaissance, il était nuit et un orage violent faisait tomber la pluie à grands flots *, elle courut vers le château, elle appela du secours et descendit elle - même dans le ravin qui formait le fonds du précipice... Mais toutes les recherches restèrent inutiles; on ne put retrouver le cadavre de Raoul, malgré la somme considérable que le baron des Adrets promit à ceux qui lui ramèneraient l'enfant moit ou vif^ et il devint impossible de conslalcr le décès du jeune baron de Montélimart.
On s'épuisa en conjectures sur une disparition si mystérieuse ; la version le plus gé- T. n. 8
néralement admise fut que Raoul était tombé dans le précipice et que le torrent cpii coulait au fond du ravin , gonflé subitement par l'orage, avait entraîné dans ses eaux les restes du malheureux enfant.
Quoi qu'il en- soit, le crime du baron des Adrets se trouva presque inutile et sans fruit, puisque ce seigneur ne put se mettre en possession complète des domaines de celui qu'il croyait avoir assassiné. Un tuteur fut nommé par le roi à la régie des domaines de Montélimart jusqu'à ce que dix ans se fussent écoulés.
Ce temps passé, ajoutait la décision royale, le frère cadet de Raoul deviendrait son héritier.
LA NOYKE
Vers le milieu du mois d'août 1572^ c'està-dire huit années après les événements qu'on a lus dans la première partie de cette histoire, deux hommes se promenaient sur les bords de la Seine en face du Louvre ; le plus âgé venait de sortir de ce palais, et un contraste
frappant de physionomie el d'allure existait entre lui et son compagnon. Vieux, haut de taille, le front couvert d'une chevelure épaisse qu'il portait longue, contre l'usage du temps, il ressemblait aux statues d'athlètes que nous ont laissées les anciens, et dont les sublimes formes dépassent, sans qu'on puisse les accuser toutefois d'être exagérées, les proportions vulgaires delà nature humaine. L'autre, au contraire, petit, chauve et narquois, s'élevait à peine jusqu'à l'épaule du géant qui marchait à côté de lui. La même différence se faisait remarquer dans leurs vêtements : le géantportait un pourpoint avecdes chausses de gros drap gris, une toque de même étoffe se dressait sur l'espèce de crinière qui couvrait sa tète, tandis que le petit homme étalait gracieusement le velours de son manteau et jouait avec un magnifique collier d'or qui
brillait sur sa poitrine- Il portait en outre l'épée, et les éperons d'or de ses molles bottines de peau annonçaient les prétentions qu'il avait à la noblesse.
— Maître Jean Goujon , disait-il, je ne peux cesser de vous répéter combien votre basrelief de la Résurrection m'a semblé une œuvre accomplie et digne des plus grands éloges. L'idée en est ingénieusement conçue et exprimée avec grâce. Rien surtout n'égale en beauté la Nymphe assoupie [i),
Jean Goujon écoutait avec un joie naïve et
(4) Ce bas-relief est au Louvre.
dont il ne cherchait pas à se défendre les éloges de celui qui parlait ainsi.
— Vraiment, sire Michel de Montaigne, vous me faites de la joie en parlant ainsi ; l'approbation de connaisseurs tels que vous est d'autant plus douce et chatouillante qu'elle nous vient rarement. Les seigneurs et les muguets de notre époque sont plus affairés de parfums, de poulets et de plaisirs que du grand art de la statuaire. Il n'en était pas de même sous le règne du grand roi Henri II. Son fds ne lui ressemble guère... Mais qui vient à nous? Le soir qui commence à descendre m'empêche de distinguer bien nettement les objets... Cependant je ne crois point me tromper... C'est Théodore de Bèze, c'est le flambeau de noire communion.
Il courut à la rencontre du ministre protestant qui répondit cordialement à l'accueil qu'il recevait :
— Oui, maître, c'est moi, c'est bien moi. Retenu depuis deux années entières en pays étranger , je \iens enfin jouir en paix du triomphe de la réforme ; car, grâce à l'édit d'Amboise, nous ne sommes plus persécutés, mais au contraire plus puissants que les catholiques peut-être. Henri de Navarre a épousé la princesseMarguerite, sœur du roi Charles IX; l'amiral Coligny reçoit du monarque le nom de père, el les faveurs tombent sans distinction sur les nôtres comme sur les catholiques. Les temps de persécution et d'épreuve sont à jamais passés, je l'espère,
Michel de Montaigne ne put réprimer un
sourire (iiic le regaid persan l de Théodore de Bèze saisit aussitôt.
— Vous ne partagez pas mon opinion , seigneur, demanda-t-il?
— Messire Théodore de Bèze, j'avais fait élever en mon château un jeune loup et un agnelet qui vécurent en bonne intelligence, car l'agneau se tenait en crainte du loup, s'appliquait à ne jamais rester seul avec lui et restait constamment sous la sauvegarde de quelque valet. Au bout d'un mois ou deux, l'agnelet se relâcha de sa surveillance, rassuré par les blandices du louveteau, qui d'ennemi lui semblait devenu compagnon dévoué 5 si bien qu'ils dormaient l'un à côté de l'autre.
Un matin, on ne trouva plus de l'agneau que les pattes, du sang et un peu de laine.
— Il vous est donc avis, messire de Montaigne...
— Il m'est avis que le lieu n'est point sûr pour tenir de tels propos, et que le sire de Montaigne agit en celte circonstance à la façon de l'agnelet de sa châtellenie , interrompit Jean Goujon. Du reste, comme nous autres protestants nous ne sommes point bêtes portelaine, mais qu'au besoin nous pouvons montrer dents et griffes , dormons en paix ! Il faudra plus d'un coup de dent pour nous étrangler, et à la première morsure nous serons debout et la gueule ouverte. N'est-ce pas, messire Théodore?. . .
En ce moment l'entretien fut interrompu par une voix italienne qui semblait appeler à l'aide. Le ministre protestant, Montaigne el Jean Goujon s'empressèrent de courir sur les bords du rivage où s'élevaient ces cris de détresses et ils trouvèrent un jeune gentilhomme, vêtu de noir et se débattant dans l'eau. D'une main il s'était cramponné ii un anneau de (er scellé dans le mur du quai ; de l'autre il soutenait une femme. Tandis que Jean Goujon, sans réfléchir, se précipitait du haut du quai sans songer que son aide ne serait d'aucune utilité aux deux personnes en péril, Théodore de Bèze et Montaigne, mieux entendus dans leur zèle, descendaient un escalier de pierre qui se trouvait à quelque distance de là, détachaient une des barques amarrées au pied de cet escalier, et \enaient recevoir l'Italien, la femme et Jean Goujon lui-même.
Pendant qu'à force de rames ils regagnaient l'escalier, l'étranger racontait à ses sauveurs qu'il avait vu, quelques minutes auparavant, une femme marcher sur le bord du quai. Tout à coup celle femme, qui semblait souffrante et se soulenir avec peine , avait trébuché contre une pierre et était tombée dans la Seine. Aussitôt je me précipitai pour la secourir, conlinua-t-il , et après avoir eu le bonheur de la ressaisir, je m'efforçais de joindre l'escalier que nous gravissons maintenant , quand les forces me manquèrent... J'eus à peine le temps de saisir un anneau de fer que la Providence m'offrit... Yous savez le reste, messeigneurs, puisque je vous dois la vie, puisque ce digne seigneur', comptant pour rien le péril, s'est jeté à l'eau, et, tandis que vous ameniez la barque, a soutenu le fardeau
vivant (jui allait ni'entraîner au fond de la rivière.
— Vous étiez bien jeune pour mourir, répliqua Montaigne en souriant. A votre âge on compte encore tant de bonnes idées fausses 5 tant de croyances douces et mensongères : l'amour d'abord, puis la gloire ; puis...
— El vous appelez la gloire et l'amour des mensonges ? seigneur !
— L'amour est une passion doucereuse, un appétit déréglé. . .
— Est-ce bien le moment d'une dissertation philosophique ? demanda Jean Goujon ;
un bon feu brillant et chaud ne serait-il pas plus opportun? Je ne puis vous conduire dans mon atelier du Louvre, les grilles du palais sont fermées ; mais la maison que j'habile n'est pas bien éloignée. Suivez-moi donc ruedu Jouarre et Iransporlons-y cette pauvre femme dont je sens le cœur battre. Elle ne tardera pas , j'en suis sûr , à reprendre connaissance.
Jean Goujon et l'Italien, aidés par Théodore de Bèze, chargèrent sur leurs épaules l'inconnue que le hasard venait de leur confier d'une façon si singulière. Quant à Michel de Montaigne il s'arrangea de manière à ne point porter sa part du fardeau et à se tenir à bonne distance de l'eau qui dégouttait sur ses compagnons et qui aurait pu fort bien gÀter le
manteau de velours tout neuf donl il élait paré.
Arrivé devant la porte de son logis, Jean Goujon tira une clef de sa poche et ouvrit la porte basse et ciselée qui fermait l'entrée de cette demeure 5 il aida ensuite l'Italien et de Bèze à déposer la noyée sur le seul lit qui se trouvât dans la grande salle où il avait introduit ceux qu'il amenait 5 après quoi il appela un valet endormi sur un escabeau, et qui se leva tout lourd de sommeil et d'ivresse mal dissipée.
— Or çà, drôle, s'écria le statuaire, si tu ne veux périr sous le bâton, tâche de t'acquiller comme il faut des ordres que je vais le donner ; rends- loi de suite chez maître
Ambroise Paré et amène-le suF-Ie-champ ici. Seigneur Italien, ne pourrait-il pas, en revonani, aller quérir à votre logis d'autres vêtements, car il ne me paraît guère favorable à la santé de grelotter, ainsi que vous le faites, dans un pourpoint et un haut-de-chausse trempés d'eau.
A celte offre le jeune homme sentit son visage se couvrir de rougeur; mais réprimant aussitôt une fausse honte il répondit avec un sourire plein de grâce et de naïveté :
— Je vous avouerai que je n'ai point d'autres vêtements que ceux que je porte. La chaleur de ce bon feu les aura bientôt séchés.
Jean Goujon tendit la main au jeune homme
et Michel de Montaigne glissa la sienne dans la bourse qu'il perlait a la ceinture de son juste-au-corps ; mais il n'osa point en tirer les deux pièces d'or qu'il tenait déjà, car le regard qu'il jeta sur le jeune homme suffit pour lui faire connaître qu'une offre d'argent serait mal reçue par ce jeune et beau cavalier de haute mine et de façon distinguée.
Pendant ce temps-là, Théodore de Bèze, penché sur le lit de la noyée, parvenait à la rendre à la vie, grâce au vin que fit chauffer Jean Goujon et dont quelques gouttes ranimèrent la malade. A peine celle-ci eut-elle ouvert les yeux qu'elle les porta pleins de surprise autour d'elle, puis les fixant tout à coup sur Théodore de Bèze :
— C'est le ciel qui vous amène près de
moi, dit-olle de sa voix encore Aiiblc et balbulianle. Vous m'aiderez à empêcher un orphelin d'être dépouillé de l'héritage de son père; vous préviendrez un crime dont vous êtes peut-être la cause! Oui, c'est le ciehqui vous envoie vers moi.
Alors elle rappela en peu de mots au ministre protestant le mariage du baron des Adrets avec madame de Montélimart el lui apprit l'étrange disparition de Raoul.
-- M n en faut pas douter, ajouta -t-elle, si l'enfant n'a point été assassiné (et une voix secrète me dit qu'on a respecté ses jours), on l'a enlevé, on l'a caché dans quelque coin ignoré où la malice du baron des Adrets le
relicndia jusqu'au monient qui fera tomber les (Joiuaines de Monlélimart dans les mains du baron. Vous êtes puissant, vous, messire de Bùze, et ces seigneurs aussi ; ils m'aideront, ils parviendront à découvrir mon RaouL
~ Tu l'aimes donc bien, cet enfant, tu lui portes donc bien de l'intérêt?
— Si je l'aime I c'est mon nourrisson, c'est mon second (ils. Voilà huit ans que, pour découvrir ce qu'il est devenu, je parcours toute la France, à pied, sans ressource, mendiant de porte en porte, et supportant la faim, le froid et les humiliations ; mais une force divine me soutient, et quand je souffre trop^ quand je me sens saisie de découragement et accablée sous le fardeau qui me tue, cette
voix me crie : u II vil encore. » Alors le courage el l'énergie me reviennent.
Le jeune Italien essuya une larme ; Jean Goujon en fit autant, et Théodore de Bèze prottîsta hautement qu'il servirait Jeanne et l'aiderait dans ses desseins.
— D'autant plus, ajouta-t-il, que le baron des Adrets vient d'abjurer le protestantisme, el qu'il se montrera sans doute mainlenanl l'ennemi des huguenots. Ce sera rendre service à notre cause que de démasquer le traître.
— Le baron est bien puissant et rortemenl protégé par la reine- mère.
— rat2 -
— Nous aurons pour nous la justice de noire cause.
— Et comment se fait-il, demanda Montaigne en se hâtant de donner une autre direction à l'entrelien, comment se fait-il, ma bonne femme, que vous soyez tout à l'heure tombée dans la Seine, où ce jeune seigneur vous a repêchée avec tant de bonheur?
— Je n'avais point mangé depuis quatre jours. On m'avait repoussée de toutes les portes sur le seuil desquelles j'étais allée demander un morceau de pain. Dans les grandes villes on n'est point charitable comme dans les campagnes ; là, le mendiant reçoit toujours un peu de secours; ici, l'on se montre sans pitié !... Que vous dirai-je? je souffrais,
je niarcliais au hasard , je voyais trouble; mes genoux pliaient sous moi. Tout à coup je me suis heurtée contre une pierre, et puis je n'ai plus rien vu, rien senti, jusqu'au moment où je me suis réveillée ici, parmi vous, messeigneurs.
— Maître, dit Théodore de Bèze après avoir rêvé quelques instants, gardez cette femme chez vous, je vous prie, jusqu'à demain matin...
— Jusqu'à demain ; et, si elle le veut, jusqu'au jour où je mourrai, car c'est une digne et noble créature.
— Je crois pouvoir l'aider puissamment dans ses recherches ; le jeune Raoul est peut
être moins loin d'être retrouvé que les apparenées ne le donneraient à croire. Adieu, à demain, ici, s'il vous plaît, à la vesprée. Ne m'accompagncz-vous point dehors, scij^meur de Montaigne, et vous aussi, seigneur cavalier?
L'Italien et Montaigne se levèrent pour suivre Théodore de Bèze.
— Un instant, dit Jean Goujon ; avant de nous séparer, prions ce jeune cavalier italien de nous promettre de venir demain à notre rendez- vous, et pour obtenir cet honneur, faisons-nous connaître à lui... Voici messire Michel, seigneur do Montaigne, chevalier de l'ordre du roi, et gentilhomme ordinaire de sa chand)re.
— L'auteur des Essais y ajoulii l'Italien on s'inclinant.
— Noire second compagnon, reprit le statuaire, est messire Théodore de Bôze, révérend ministre de la religion réformée et l'une des lumières de Téglise protestante.
— Je suis un pieux catholique, interrompit le jeune homme, mais j'ai plus d'une fois admiré les éloquents écrits du membre le plus savant de l'académie de Genève, et je sais par cœur les beaux vers des Poemata Juvenilia (4).
— Celui chez qui vous vous trouvez, jeune
{\ ) Ouvrage de Théodore de Bèze.
homme qui paraissez si bien connaître les fi^ens de renommée, dit à son tour Montaigne, est le plus célèbre des statuaires dont s'enorgueillisse la France : Jean Goujon.
— Dont à chaque pas on admire dans Paris quelque merveille, surtout la noble et grande Fontaine des Innocents (1); Michel-Ange en aurait été jaloux.
Ici Tétranger baissa les yeux et rougit avec grâce ; puis il continua :
— J'ose à peine me faire connaître en si noble et si grande compagnie; je me nomme
{■\) Elle était alors adossée contre une nmaison de la rue Saint-Denis.
Tortjualo Tasso, je suis arrivé à Paris à la suite du cardinal d'Esté.
— Bienvenue au poèle'de VAminte, au chantre de Renaud {i)\ jeune homme, je ne m'étonne plus que vous croyiez à l'amour et à la gloire, car l'amour et la gloire vous comblent de leurs faveurs. Et comment se fait-il que le fds des muses, (jue l'ami de la princesse Eléonore soit assez pauvre pour ne posséder qu'un seul habit?
— C'est que le poète est fier et ne sait pas mendier la faveur des grands ; il soutfre déjà
{\ ) Poème qui précéda la Jérusalem et qui en fut la première idée.
lro|) (iiiand leur générosité vient le trouver, sans (ju'il la sollieile. Mon père ne in'a laissé qu'un pauvre héritage et un nom pur et noble. Avant de quitter l'Italie, il m'a fiillu, pour subvenir aux frais de mon voyage, mettre en gage, chez des Juifs, tout mon patrimoine. J'ai presque entièrement épuisé la somme d'argent assez menue de ces usuriers. Le cardinal d'Esté ne pense point à moi, il oublie les promesses qu'il m'a faites, et j'ai Irop d'orgueil pour aller lui tendre la main.
— Bien agi! jeune homme, s'écria Jean Goujon .
— Oui, murmura Montaigne en se tournant vers Théodore de Bèze, bien agi pour son
amour-propre... Mais pour son pourpoint el son Ijautde-chausse?
Ni Torquato Tasso ni le slaluairo n'entendirent cette réflexion du philosophe, grâce à l'arrivée d'Ambroise Paré qui vint interrompre leur conversation. Le célèbre chirurgien déclara Jeanne hors de tout danger, prescrivit les soins nécessaires pour la rétablir entièrement, et prit congé des nouveaux amis qui se séparèrent, avec promesse de se revoir le lendemain à la vesprée.
Théodore de Bèze et Torquato Tasso regagnèrent leur logis à pied.
^lichel de Montaigne pria le chirurgien royal de faire descendre de mule un de ses va-
lels et de lui prêter cette monture, pour qu'il pût regagner plus vite et plus commodément sa demeure.