‹ La palette d'orChapitre 8 sur 15 · PHÉNOMÈNE VIVANT · texte numérisé non relu

PHÉNOMÈNE VIVANT

Le lendemain, vers le soir, TorqualoTasso et Michel de Montaigne arrivèrent au rendez-, vous que leur avait assigné, chez le statuaire^ Théodore de Bèze. Ce dernier ne tarda point à les rejoindre, et tous les quatre sortirent emmenant Jeanne,

Tandis Cjuc Théodore marchait ticvaril ses compagnons, ceux-ci rcmarquèrcnl le changement apporté par leur guide dans ses vêtements. Aux longs habitsde ministre huguenot, au grand rabat, signe caractéristique des professeurs de Genève, il avait substitué un manteau et une casaque de soldat. Enfin une longue rapière pendait à son côté, et une loque à panache couvrait sa tête en se penchant d'une façon gaillarde sur l'oreille gauche.

Après avoir fait traverser à ceux qui l'accompagnaient plusieurs rues, Théodore de Bèze se dirigea vers le Pont-Neuf, et montra du doigt une vaste tente, devant laquelle huit ou dix musiciens montés sur des bateaux jouaient de la trompe et du cor , tandis qu'une sorte d'histrion, bigarrement vêtu, criait :

— Entrez, niesseigneiirs, entrez 1 . . . C'est ici que l'on voit les incomparables écuyers et le merveilleux nain dit le phénomène vivant!

— C'est ici que je vous mène, dit gravement le ministre.

Ses compagnons s'entre-regardèrent , et Jean Goujon ne put réprimer un gros éclat de rire.

— Sur mon ame, dit-il, mon cher docteur, il fallait me dire que vous étiez curieux de voir les écuyers qui depuis (|uelques mois attirent à leur spectacle la cour et la ville, et ne point vous targuer de l'intérêt que vous pre-

liez à l'histoire dont nous a parlé la pauvre Jeanne!

— Silence, Jean, silence; avant de condamner, connaissez. En sortant de cette tente, peut-être même avant d'en sortir, avouerezvous que ma conduite n'est point frivole et insensée, comme vous le supposez. Entourezmoi, mes amis, de manière à ce que je ne puisse pas être reconnu. Une fois placés, observez Jeanne et prenez garde qu'elle ne trahisse son émotion par des paroles ou par des cris.

En disant cela il tira de sa bourse quelques pièces de monnaie, les remit à un saltimbanque qui se tenait à la porte, et tous cinq allèrent se placer dans la partie la moins.

éclairée des gradins qui garnissaient la tente et laissaient au milieu une sorte de manège d'assez grande dimension.

L'assemblée était nombreuse : aussi la musique qui s'évertuait à faire tant de- bruit au dehors, rentra dans la loge, se mit à sonner de plus belle et le spectacle commença.

Tandis que les écuyers exécutaient toutes les merveilles de l'art de la voltige et de Li danse debout sur la selle de cheval, Montaigne se penchait vers Torquato Tasso, dans lequel, grâce à sa jeunesse, il trouvait un auditeur plus attentif.

— Quelque adresse quemonlrent ces gens

ci, (iisait-il, ils ne valoiU ps^ Téciiyer le plus savant, le plus sûr, le mieux advenant à mener un chevalà raison que j'ai connu; je veux parle/' du sieur Carnevalet, qui servait notre roi Henri second; mais je n'estime point, du resle, qu'en suffisance et en grâce à cheval nulle nation nous emporte.

« J'ai veu un liomme donner carrière à deux pieds sur sa selle, démonter sa selle, et au retour la relever, raccommoder et s'y rasseoir, fuyant tousiours à bride avallée; ayant passé [)ar dessus un bonnet, y lirer par derrière des bons coups fie son arc; amasser ce qu'il vouîoil, se jectant d'un pied à terre, tenant l'aultre dans l'estrier; et autres pareilles * singeries de quoy il vivoit. On a veu de mon temps à Constantinople, continuai il, deux ko m mes sur un cheval, lesquels en Sa plus roide

course se rejectoieiU; à tours, à terre, et puis sur sa selle, et un qui seulement des dents bridoit et harnaclioit son cheval; un aultre qui, entre deux chevaux, un pied sur une selle, l'autre sur l'aultre, portant un second sur ses bras, picquoit à toute bride, ce second, tout debout sur luy, tirant, en la course, des coups bien certains de son arc; plusieurs qui, les jambesconlremont,donnoient carrière, la teste plantée sur leurs selles entre les poinctes des cimeterres attachez aux harnois. En mon enfance, le prince de Sulinone, à Naples, maniant un rude cheval detouie sorte de maniements, tenoit soubs ses genouiis ei sous ses orteils des réaies, comme si elles y eussent esté clouées, pour montrer la fermeté de son assiette (1). »

{\) Montaigne, Essais.

— iAH —

Pendant qu'il parlait ainsi, l'attcnlion de celui (jui l'écoutait et la sienne propre furent détournées par un ninnnure d'émotion et d'attente qui se répandait dans la salle. On venait (ramener à l'entrée du manège un cheval monstrueux de laille, les crins en désordre et sans selle; le gigantesque animal, l'œil en feu, frappait impatiemment l'arène de ses pieds, humait l'air de ses larges naseaux et pouvait à peine être contenu par deux écuyers attachés à sa bride. Tout-à-coup une détonation de mousqueterie se fit entendre; les écuyers arrachent la bridedu cheval, et une créature étrange, monstrueuse, s'élance sur le sauvage étalon. Alors on s'écrie de toutes parts dans la foule : Voilà le phénomène vivant! voilà le phénomène vivant! Tels étaient la préoccupation de l'enthousiasme qUe personne, excepté les quatre amis, ne s'aperçu-

ront de révanouissemonl de Jeanne, tombée comme morte à leurs pieds, en s'éeriant :

— Haoul! e'est Raoul!

Celui dans lequel la fidèle nourriee avait reconnu son jeune maître était un nain dont les bras démesurément longs et la têle énorme se rattachait i\ un corps dillorme, terminé par des jambes velues et de longs pieds de singe; une chevelure rousse, semblable à la crinière d'un lion, l'enveloppait de toutes parts et venait ajouter encore à l'horreur inspirée par deux yeux farouches et une barbe qui descendait jusqu'à la ceinture.

Dès que l'animal sentit sur son dos ce cavalier terrible, il voulut se cabrer et ne plus

suivre la pisle. L'autre, sans s'inquiéler de ces démonstrations hostiles, se dressa d'un bond sur la croupe nue de l'animal furieux, et là, debout et armé d'un fouet, il se mit à frapper à coup redoublés l'étalon récalcitrant. Une lutte courte, mais formidable, s'ensuivit, durant laquelle un nuage de sable s'éle\a autour (les deux monstres, les déroba aux yeux et ne permit plus de juger du combat que par les hennissements du cheval et les cris de l'homme. Enfin, les hennissements se turent, les cris s'apaisèrent, et l'on vit le nain, vainqueur, reprendre sa courjîe dans le manège. Debout sur fe cheval soumis, il se livra à mille tours extravagants et plus propres encore à inspirer l'épouvante que l'admiration; tantôt I bondissait en l'air, tournait diux fois sur lui-même et retombait d'aplomb sur sa monture; tantôt il s'enfonçait une épée dans la

gorge et faisait ainsi deux ou trois fois le tour du nianégo. Après cela il se coucliait, ne tenait plus à la croupe que par un pied et se laissait aller la tête en bas comme s'il eût été nioit; puis il se redressait tout-a-coup, jetait dans les airs quelques poignards qu'il portait à sa ceinture, et se jouait prés d'un quart d'heure avec ses armes tranchantes et acérées qu'il recevait et rejetait sans recevoir la moindre blessure.

Mais la plus étrange chose qu'il fit, le tour dont s'émurent le plus les spectateurs, ce fut quand on lui apporta un paquet de cire; il la prit dans les mains, la njania, la pétrit, et ne tarda pas à lui donner la forme d'un enfant nègre, dont il colora la chevelure et les yeux avec une singulière rapidité. Ensuite il

jeta en l'air cette figure improvisée, il hi reçut dans les mains, il la fil passer sous les naseaux de son cheval, et tel était l'art avec lequel cette statue était faite que l'on craignait pour elle, que Ton tremblait à chacun de ses bonds comme si elle eût été un enfant véritable. Au moment où les spectateurs se livraient à ces émotions, le monstre saisit le petit nègre, le porta à ses lèvres, parut en dévorer les entrailles et le rejeta sanglant parmi la foule, tandis qu'il disparaissait avec son cheval au milieu du bruit, des gerbes de feu et des nuages de fumée que lançait autour de lui un artifice allumé tout-àcoup.

Pendant que l'on applaudissait avec frénésie el que les spectateurs vidaient les gra-

(lins, Jean Goujon ramassait la statuello de cire tombée à ses pieds et la montrait non sans surprise à ses compagnons occupés à soutenir Jeanne à peine revenue à elle et qui répétait avec des larmes :

— Raoul! mon jeune [jiaître, Raoul!

— Regardez, disait-il, oubliant Jeanne, Raoul et tous le reste, regardez! Quelques instants lui ont sudQ pour faire une admirable ébauche de statue. Tout se trouve en harmonie dans cette œuvre improvisée; on y reconnaît une science profonde de Tanatomie! Cet étrange artiste, par quelques indications habiles, a su donner de la vérité, a su donner une existence véritable à ce corps. Je m'estimerais heureux si je parvenais à en faire au-

tant après nno journée ifc tiavail et «l'inspiration. Il ne faut point qu'un pareil homme continue à végéter misérablement dans la vie ♦le saltimbancpie qu'il mène; il faut qu'il devienne un grand et sublime statuaire.

En parlant ainsi, l'œil du vieillard étincelait et sa voix tremblait d'enthousiasme et de joie.

— Vous êtes un noble cœur, Jean, répondit Théodore de Bcze, le plus noble cœur que j'aie jamais connu. Mais soyez sans ccainte ; le phénomène vivant échangera bientôt son nom et sa vile profession pour le titre de baron de Montélimart.

— Lui , baron de Montélimart ! s'écria Montaigne.

— Ouï. L'émotion et les paroles de Jeanne ne vons ontelles point tout appris? Oéjà, crailleurs, le hasard tn'a fait connaître que le phénomène vivant était une pauvre créature trouvée mourante, il y a quelques années , dans un torrent du Daupliiné. Kecueilli par des bohémiens, ceux-ci pansèrent les blessures dont il était couvert, parvinrent à le guérirellui enseignèrent les tours de leur métier, pour lequel sa laideur le rendait si propre. Le travail et l'exercice ont développé ses forces et son adresse, voilà comment vous l'avez vu ce soir exécuter des choses si merveilleuses. Depuis qu'il habite Paris avec les sallinbamques ses compagnons, il mène une vie encore plus sauvage et retirée que jamais; il n*a point voulu, non seulement se loger avec eux, mais môme leur indiquer la demeure qu'il habile avec son cheval , seule créature au

inonde |)oin lacitielle il léinoi^nc do rarfoclion.

Je tiens ces délails d'un écuyer du roi de Navarre, que son goût pour Téquilalion ainsi que son habileté en ce genre ont mis fort avant dans la confiance des bateleurs. JI a su leur tirer brin à brin ces renseignements. Or, l'émotion de Jeanne, le lieu où les bohémiens ont trouvé reniant et jusqu'à son infirmité, tout me donne la certitude que le phénomène vivant n'est autre que le jeune Raoul de Montélimart, de l'héritage duquel le baron des Adrets veut s'emparer. Mais que sont donc devenus maîlre Jean Goujon et le jeune Italien?

— Ils nous auront perdu dans la foule ,

répliqua Montaigne; tenons- nous ici à l'écart avec cette lemme, ils ne tarderont sans doute point à venir nous rejoindre. Et que comptezvous faire de votre (iécouverte, qui me paraît appuyée de preuves satisfaisantes?

— Démasquer le baron des Adrets, ce lâche apostat! le faire chasser de la cour avec ignominie et l'obliger à restituer à son véritable possesseur le domaine de Montélimart.

— C'est là, messire Théodore de Bèze, une entreprise hasardeuse et dont plus d'un cas fâcheux peut résulter pour vous. Le baron des Adrets est puissant, fort en faveur prés de la reine-raère, et capable de tout pour se défaire d'un ennemi.

Comploz-vous po'.ir ri<Mi, soigneui' de Montaigne, mon nom, la hante position (jue j'occupe dans lH3glisc protestante et l'influence de mon caractère. Qui donc oserait lever le poignard sur Théodore de Bèze? qui donc oserait refuser de lui rendre justice, la demandât-il contre la reine-mère elle-même? Coligny, le roi de Navarre, tous les huguenots enfin, ne se lèveraient-il pas à un signe de ma main pour me seconder, pour me défendre? Vous le voyez, les catholiques tremblent devant les protestants; car la peur seule aurait pu obtenir d'eux les concessions immenses et sans nombre qu'ils nous ont faites. Je vous le répète, avant quelques jours le baron des Adrets sera reconnu pour un lâche et pour un assassin d'enfant; avant quelques jours il sera dépouillé de cette grande fortune qui le rend si fier et si redouté! Il ne faut

qu'un souffle de Torage pour briser le cèdre (iu Liban.

— Si vous êtes sûr du succès, messire Théodore de Bèze, je ne dis plus rien. Cependant, tâchez d'en être bien sûr avant de rien entreprendre, ajouta Montaigne avec un de ses imperceptibles sourires pleins de sarcasme et de dédain... Mais je pense que nos deux compagnons ne nous rejoindront plus; car voici la foule tout-à-fait dissipée. Voulez-vous que je vous ramène à voire logis, je me suis fait suivre par mes valets, dont j'aperçois làbas les torches.

Il siffla d'une manière particulière, et quatre valets arrivèrent, montés sur des mules et tenant un beau cheval par la bride.

— Q{\e (Jeux de vous descendent et donnent leurs mules à ce seigneur et à celle l'emine, ordonna Montaigne.

Théodore de Bèze refusa.

— Je \ous rends grâce, dit-il; j'ai quelques renseignements à prendre avant de quitter ces lieux et il faut que je prévienne le statuaire que j'emmène Jeanne chez moi.

Messire Michel salua le ministre, piqua des deux et disparut.

Au moment ou Théodore de Bèze s'éloignait également avec Jeanne, les écuyers sortaient du manège; le phénomène vivant s'en

alla l'un des derniers; il élait monté sur son cheval , et le Ministre crut remarquer que deux hommes, enveloppés dans leurs man teaux, suivaient de loin le saltinbamque.

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