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De plus en plus essoufflés, suant abondamment, tombant sur les genoux, se relevant, ils repartaient, escaladaient la falaise qui surplombait le bivouac, arrivaient sur le plateau entièrement découvert aux vues de l'ennemi où les fusils, les mitrailleuses les visaient de suite. Ils continuaient cependant leur fuite, jusqu’à ce qu’un gradé énergique parvienne à leur faire regagner leur abri ;
Aussi minutieusement qu'on les interrogeàt ensuite, il était impossible de leur faire fournir une explication de leur fuite. Nous avions chaque jour, pendant les premières semaines de notre séjour ce spectacle d’une panique que nous qualifions « gregaire », car rien ne pouvait mieux évoquer l'épisode fameux des moutons de Panurge.
Il eut été intéressant de prendre la tension artérielle de ces hommes, d'examiner leurs sécrétions ; l’instrumentation réduite de nos postes de secours ne nous le permettait pas. Nous avons remarqué qu'ils n'avaient pas habituellement de diarrhée.
Ils présentaient en somme les phénomènes physiques souvent décrits et commentés de la peur, ils les présentaient tous à des degrés un peu différents mais voisins. Les fuyards des derniers rangs semblaient plus épouvantés. Se sentaientils plus proche d'un danger dont ils pensaient s'éloigner ?
Voulaient-ils rejoindre au plus tôt ceux qui les précédaient pour se sentir mieux groupés ? Nous ne pensons pas que ces éléments psychiques intervenaient dans cette fuite automatique. L’intensité des phénomènes chez les derniers saisis, provenait de la brusquerie de leur apparition.
A ce caractère d’automatisme de leur fuite, s'ajoute la suggestibilité des fuyards. Pendant la retraite de Belgique, le régiment auquel nous avions l'honneur d’appartenir, avait reçu la mission de couvrir la retraite d’un corps d’armée. Il nous arrivait de croiser le long des routes des groupes d'égarés, ayant dans un mouvement de fuite quitté et perdu leur régiment, fantassins, cavaliers démontés, artilleurs se mêlaient au hasard des rencontres. Si le nom
d'une localité, l'indication d’une direction étaient prononcés devant eux, sans avoir pour but de leur prescrire de s'y rendre, on les voyait aussitôt y orienter leur fuite. Nous trouvons dans les observations personnelles de M. le Professeur Cruchet un exemple typique à ce point de vue :
« Surpris dans leur sommeil, moitié endormis c'est l’affo- « lement. Tous, au nombre de plusieurs centaines, se préci- « pitent vers la route voisine, et au pas de course, les voilà « qui s'engagent sur le chemin.
« Pour comble de malchance, je fus la cause indirecte de « l'augmentation de cette petite panique. J'avais fait monter « préalablement une vingtaine de blessés sur une grande « fourragère et dès le début de l'alerte j'avais fait prendre « à la voiture la direction du village le plus voisin. Je « n'avais pas fait cinquante mètres quand les premiers « fuyards aperçurent le véhicule en retraite. Aussitôt, « comme altirés par ce point d'attraction, ils se précipitè- « rent dans ma direction, et me rejoionirent rapidement. »
Nous avons enfin observé cette sensibilité très grande à toute suggestion acceptée sans aucun examen, chez des hommes même aguerris par de dures campagnes hors de France, et dont au cours des premiers combats nous arrêtàmes facilement la fuite.
Ce premier contact avec la guerre, un jour du mois d'août 191 4, nous montra combien nous pouvions,lout en nous cantonnant dans notre rôle de médecin, accomplir facilement l’un des devoirs les plus importants du médecin de bataillon — en donnant à l’affolé une suggestion propice, comme nous aurions donné un comprimé d'aspirine au névralgique.
Renforcant la légère autorité que nous conférait notre fonction de médecin auxiliaire, d'un regard énergique, d'un geste décidé, il nous suffisait parfois d'indiquer à ces hom mes, un moment dominés par la force des réflexes, la direction de la ligne qu'ils ne devaient pas quitter, pour qu'ils y retournent — immédiatement.
Causes
1° La surprise
Quelles sont les causes de ces paniques dont nous avons sommairement noté les caractères ?
Un danger réel peut se trouver à leur origine. La fuite est le premier des phénomènes d’ordre réflexe par lequel se manifeste l'instinct de conservation. Elle prend le caractère d’automatisme, devient collective, et ses conséquences milifaires s’aggravent. Elle ne s'arrêtera plus spontanément. Ceux qui ont fui ont perdu la notion même du danger — et leurs actes deviennent inutiles ou nuisibles à leur propre existence — puisqu'ils n'ont plus le pouvoir de discerner les moyens de la protéger. L’inhibition psychique annihilée, les réflexes deviennent seuls maîtres des réactions motrices. Le facteur le plus important de cette défaillance d'activité volontaire est la surprise du danger imprévu, qui replace le combattant dans la situation de l'enfant éprouvant des sensations qu'il n'a pas encore perçues, sa vie psychique étant une « table rase ». (R. Cruchet).
Nous évoquons à ce sujet l'un des plus sombres lableaux de notre vie de campagne.
Nous nous trouvions en Macédoine et notre unité devait s'emparer des positions occupées par les troupes bulgares en avant de notre ligne. L'ordre d'attaque était donné. L'inquiétude des officiers et des soldats n'était pas grande. Des
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prisonniers récemment capturés nous avaient avoué la lassitude de leurs compagnons d'armes. Ils avaient résisté aux Grecs, leurs véritables ennemis, mais cèderaient aux troupes françaises dont ils redoutaient la supériorité.
Des bataillons français, sénégalais, hellènes se préparaient au départ Les hommes défilaient un à un devant le poste de commandement à flanc de coteau, à 000 mètres des premières lignes de tranchée ; on distribuait à chacun les quelques grenades qu’il devait emporter dans sa musette et les compagnies se reconstituaient en s’abritant des obus qui tombaient a intervalles irréguliers.
Tout à coup, au moment où la distribution des engins allait être terminée, une explosion formidable ébranla le secteur. Soit par suite d’une maladresse, soit qu'un obus ennemi ait éclaté au milieu des munitions, le dépôt de grenades tout entier avait sauté, ceux qui l’occupaient ou se trouvaient à l’entour, tous atteints, étaient morts pour la plupart.
La nuit était épaisse. Seuls les obus et les fusées éclairantes que l’ennemi frappé par la gerbe de feu de l’explosion, lançaitsans arrêt, produisaient des alternatives d’ombre impénétrable et de clarté qui augmentaient l'inquiétude. Nous savions que le sol rocailleux, inégal, tout autour de nous était jonché de grenades projetées sans avoir éclaté. Le moindre choc de la pointe du pied pouvait entraîner pour chacun la mort ou d’affreuses mutilations. Des cris de douleur se mêlaient aux éclatements de toutes sortes et au bruit de la fusillade, un peu plus lointaine.
Aux hommes de sang froid une seule attitude semblait utile : se tenir immobiles dans l'obscurité en profitant de chaque lueur propice pour se retirer avec précaution. Ce
n'est pas ce qui se produisit. Des cris de : « Sauve qui peut ». — « Attention ». — « Pas là ». — « C’est plein de grenades » — « pas par là ». — « Venez par ici » s’entre-
croisaient. Des abris voisins, où ils étaient en sécurité des groupes fuyaient dans la nuit, dévalant la pente rapide du
ravin où les grenades venaient de rouler. Un oficier grec que nous connaissions et que nous savions pourtant d’un grand courage, gesticulait, hurlait des imprécations, des lamentations qui augmentaient l'affolement de ses compa triotes.
Les chefs ne pouvaient rassembler leurs hommes : c'était la panique complète. Heureusement grâce à l'énergie de quelques gradés, le rassemblement des unités finit par s'opérer sur la route située à quelques centaines de mètres du lieu de l'explosion. Les groupes dont la fuite s'était poursuivie jusqu'au bivouac y furent arrêtés. L'ordre ayant été donné aux bataillons qui étaient venus en renfort, de rejoindre le bivouac, dès que le commandement avait été mis au courant de l'évènement, la panique se réduisait à l'exécution... anticipée de cet ordre.
Le lendemain à l'aube, le calme était revenu Les pertes
‘ causées étaient nombreuses. Pour diverses raisons, les Hel-
lènes, surtout, comptaient un grand nombre de tués et de blessés dans leurs rangs.
L’ennemi n'avait pas profité de cet affolement. Les troupes qui tenaient aux créneaux, la tranchée de première ligne n’avaient pas été atteintes. Les quatre médecins qui accompagnaient les troupes, avaient dès le début résisté à la panique. Les gradés qui avaient éprouvé fortement la préoccupation de leur devoir et de leur responsabilité ne s'étaient pas laissés entrainer, eux non plus. Nous noterons de nouveau ces particularités en analysant les conditions qui favorisent ou empêchent au contraire l'apparition et le développement d’une panique.
Cet incident guerrier, longuement narré, nous montre surtout quel rôle joue la surprise pour déclancher au sein d'une foule dense une série de gestes impulsifs plus dangereux qu’utiles à la conservation de la vie. Ces manifestations, sont peut-être comparables à celles qui ont pu se produire lors des torpillages en mer. Elles furent moins graves en leurs effets puisque les victimes n'étaient pas entourées
du gouffre profond auquel on n'échappe guère. Par contre la surprise était pour tous plus grande que ne peut l'être celle d’un torpillage. Cette dernière éventualité toujours prévue, à laquelle tous les marins et tous les passagers songeaient plus ou moins consciemment à tout instant, était préparée par des exercices de sauvetage, constituant une bonne prophylaxie des paniques possibles.
. Des impressions visuelles ou auditives amenant la perception subconsciente d’un danger sans existence réelle peuvent être le point de départ d’une panique. Tous les combattants ont pu observer que le bruit de départ de nos canon de 79, a causé tout à fait au début de la campagne non pas des fuites nombreuses et de longue durée, mais des mouvements affolés, parmi les soldats d'unités peu aguerries.
En ce qui nous concerne, nous avons observé le plus nettement ce fait, l’un des derniers jours d'août 1914 — pendant la retraite de Belgique. Nous avions pendant six longues heures été soumis au bombardement allemand — devant tenir coûte que coûte une position importante — impuissants, n’ayant que nos fusils au bras, contre les canons de l'ennemi qui nous envoyaient leurs obus à shrapnells d’une distance de 5 kilomètres, et ne pouvant être secourus par notre propre artillerie, retardée et empêchée par le mauvais état des chemins de nous rejoindre. Au crépuscule, nos 7° survenaient. Sans que nous nous y attendions, aux bruits d’éclatement des obus allemands, répondait net, vibrant, rapide, ce bruit de départ de l’obus de notre canon de campagne, qui,survenant inopinément,provoque toujours même chez les moins émotifs, un sursaut brusque.
Sous l'influence de la surprise causée par ce bruit nouveau pour eux et non reconnu, quelques soldats déprimés par le long bombardement subi fuirent. Nous pûmes personnellement en arrêter quelques-uns. Tous revinrent bien vite, car
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tous les survivants répondirent à l'appel de l'oflicier qui fit ce geste superbe, inutile et qui lui couta la vie, de tenter l'assaut des canons ennemis.
2° Le [auteur de paniques
Des sensations visuelles ou auditives, un groupe de sensations que leur caractère imprévu empêche de reconnaître, agissent-ils simultanément sur de nombreux individus, agissent-ils sur tous de la même manière, pour déterminer au même moment une série d'actes identiques, aboutissant à la fuite collective, à la panique ? Quand des corps d’armée entiers des armées même s'en vont en déroute, comme cela se serait produit sur le front anglo-américain, sous l’influence de surprises exploitées habilement par l'ennemi — ou dans l’armée italienne sous l'influence d’une carence des facteurs moraux, exploitée aussi par l'ennemi — tous les hommes qui composaient ces vastes unités avaient-ils en un instant perdu le contrôle de leurs actes, pour fuir, sans imaginer les rigueurs des lois militaires auxquelles ils s’exposaient, sans songer qu'ils conmettaient une lâcheté, manquaient à leurs devoirs, en livrant à l'ennemi sans le défendre de toutes leurs forces le sol de la patrie ?
La fuite avec les phénomènes physiques qui l’accompagnent est observée le plus souvent, quelle que soit sa cause initiale, chez un seul ou un petit groupe d'individus en premier lieu. Ceux-ci entraînent leurs voisins, et de proche en proche la manifestation se généralise, pouvant aboutir à la déroute.
Les enquêtes ofticielles nous renseignent mal sur ces faits.
Nous avons pu les analyser personnellement, à quelques reprises — observant des fuites ébauchées de quelques
tirailleurs Sénégalais, nous interrogions après coup les | fuyards — et leur parlant leur langage mêlé de français
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simplifié et de Bambara, langue diplomatique de l'A. 0. F. — nous faisant aider d’un interprète intelligent et sûr, nous pouvions acquérir quelques renseignements.
Le fauteur de panique était toujours un malade mental — un prédisposé dont le terrain psychopathique avait été propice sous l'influence des circonstances de la vie de campagne, à l’éclosion de graves phénomènes morbides ; nous bornant à nos observations personnelles nous citerons le cas de deux fauteurs de paniques que nous avons nousmême observés et évacués des unités combattantes où ils servaient.
Un chef peu préparé par sa vie antérieure à diriger des hommes, commandait une unité de combat assez importante. Emotif, psychasténique, anxieux, pusillamine, souffrant cruellement d’être séparé de sa famille, offrant «tous les attributs de la conscience émotive, » (Porot et Iesnard) — il était constamment hanté par « l’idée du danger à venir » (ibid.). Il avaitlu le récit des ruses ennemies consistant à « camoufler » les patrouilleurs, les recouvrant de paille, d’herbages et de branches d’arbustes pour leur permettre de se glisser jusqu’à nos lignes sans être aperçus de nos guetteurs. Avant même que son bataillon monte en ligne, il parlait souvent des « hommes en paille » et des « hommes en arbre ». Le soir même où son unité prenait pour la première fois les tranchées dans un secteur relativement calme, il faisait lancer de son poste les fusées demandant un lir de barrage, puis, avant que le commandement ait pu prendre les dispositions qu'une attaque réelle aurait nécessitées, il quittait son abri, entrainant les quelques hommes qui se trouvaient autour de lui en une fuite désordonnée vers les tranchées situées en arrière, Certaines considérations nous déterminèrent à évacuer cet anxieux, en inscrivant sur le bulletin qu'il pouvait lire un diagnostic inexact — qu'expliquait d’ailleurs une lettre adressée au médecin qui devait s’en occuper désormais.
En d’autres circonstances, nous avons assisté à l’ébauche
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d'une panique déterminée par un individu à tempérament hypomaniaque, chez qui les prédispositions constitutionnelles étaient aggravées par des habitudes invétérées d'ivrognerie. Le sous-officier \..., nous évoquait assez, du moins en ses phases d’excitation, le type de guerrier du célèbre colo-
nel Dorne décrit par Erastoff et que citent les auteurs --
psychopathe pour qui la guerre est une fête de la chair. Engagé bien que son âge l'on dispensàt, dès le début de la campagne, il avait fait preuve en plusieurs circonstances
d'une grande et réelle bravoure —— qui lui avait valu d'être cité plusieurs fois et d'être nommé sous-officier. Il commandait une « section franche », détestait particulièrement les médecins et les infirmiers — et, très héroïque, perdait son sang-froid à tout instant.
Un jour d'attaque, ayant bu la ration de « gnôle » de ses hommes, tirailleurs sénégalais, musulmans ne buvant pas d'alcool et la sienne, il s’avançait à leur tète, à travers le « boyau », se dirigeant vers la « chicane » qui de la première ligne le conduisait aux fils de fer ennemis — il devait s’y rendre et rapporter quelques renseignements sur la défense des tranchées adverses Le bombardement était intense. À notre préparation d'attaque par l'artillerie, l’ennemi répondait. \ousavions quelques blessés. Notre homme au passage montrait déjà qu'il avait perdu son sang-froid, en menaçant de son revolver, déclarant qu'il allait lui « brûler la cervelle » le médecin auxiliaire qui conformément aux ordres reçus et avec beaucoup de raison, refusait de donner ses soins et d’'évacuer un homme se présentant avec une blessure insignifiante, afin de se consacrer aux blessés plus graves déjà à l’étroit dans son refuge. Aussi ne fûmes nous guère étonnés, quand peu d’instants après, nous vimes les tirailleurs de la « section franche » choisis cependant parmi les plus braves, fuir en déroute en terrain découvert, décimés par les mitrailleuses, cependant que le sousofficier X..., complètement déprimé maintenant, arrivait au poste, se plaignant d’une crise de dysenterie, et implorant
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le médecin qu’il venait de menacer et traiter de « lâche », de « fainéant » de l’évacuer afin de lui éviter le perte de ses galons.
Nous renseignant, nous apprimes que cet homme, en arrivant à la tranchée de départ, terrifié par un obus qui avait éclaté auprès de lui sans blesser personne, comme il en éclatait de toutes parts, avait lancé le « sauve qui peut » et fui, entraînant à sa suite les tirailleurs qui l’accompagnaient.
3° La contagion
L'analyse de différents faits exceptionnellement observés au cours des combats nous a montré deux causes de panique : un péril réel crée une surprise générale — un danger plus ou moins imaginaire frappe les sens d'un malade et sa fuite entraine celle de ses voisins.
Dans l’un et l’autre cas le mouvement ne prend d’ampleur que par la contagion qui s'opère de l’un à l’autre entre les fuyards. Comment s'opère cette contagion ? Cette question semble soulever préalablement celle de la prédominance des phénomènes physiques ou périphériques et des phéno-
mènes psychiques dans la genèse de l'émotion. Les études
des philosophes et des savants sur ce sujet ne nous sont pas inconnues. Nous les avons relues avant d'aborder notre travail et nous inscrivons leurs titres dans notre « Bibliographie ». — L'article de Cygielstreich sur la psychologie de la panique pendant la guerre. ‘Annales médico-psychologiques, 1916) nous a remémoré, les notions essentielles dégagées de ces discussions.
Nous exposerons seulement ce que nous avons déduit de notre observation personnelle.
Dans une troupe rassemblée saisie par la crainte vive du danger, et réagissant par la fuite, la contagion de deux ordres de phénomènes différents s'opère simultanément.
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1° Dans une foule anxieuse, attendant l'imprévu, telle une troupe se rendant à l'attaque, ou attendant avant l'heure IH qu'un signal de départ soit donné -— l'état d’anxiété se communique de l’un à l'autre, créant une circonstance favorable à la diminution psychique de l'individu. La cause de cette contagion est-elle la tendance morale qui détermine l’homme à la sympathie envers son semblable soumis au même péril? Est-elle due à une imitation involontaire et inconsciente des manifestations physiques de l’état anxieux déterminant ensuite le phénomène mental? Nous devons laisser cette question sans réponse.
2° La perte de toute inhibition psychique que crée la surprise, survenant au milieu d’une foule, se transmet de l'un à l'autre, permettant chez tous le développement de l’acte réflexe. La mimique d’hébétude qui traduit cet effet de surprise nous semble bien constituer l'élément important de cette contagion. Nous avons déjà noté que du premier -au dernier, la manifestation physique de cette surprise s’accroit, les derniers fuyards semblant se présenter à nous, les yeux plus hagards, les réflexes plus exagérés que nous ne les observons chez ceux qui ont donné le signal de la fuite.
3° La fuite devient automatique et ne s'arrête plus spontanément. Absolument semblables aux moutons de Panurge qui courent se noyer, les fuyards courent devant eux, ne sachant plus pourquoi, ayant perdu tout contrôle intellectuel de leurs actes, privés de la notion du devoir qu'ils devaient remplir, et privés en même temps de la notion du danger réel et de l'acte à accomplir pour s'en prémunir. L'intelligence abolie, ils sont très comparables aux malades de P. Janet qui répétent les gestes faits devant eux, sans en avoir aucune conscience.
Cet automatisme et ce phénomène d'imitation de gestes nous expliquent ce fait observé, en dehors des combats, comme épisode d'incidents de la rue :
Les foules comprenant des femmes, des enfants chez qui les phénomènes physiques se manifestent plus vivement
sont beaucoup plus sujettes à des paniques (et à des paniques inexplicables) que les foules militaires.
Il nous souvient qu’en 19.., à Toulon, lors des obsèques solonnelles des victimes du « Ziberlé » un simple écart du cheval d’un cavalier du cortège, détermina la fuite affolée à travers les rues de la ville, d'un grand nombre des assistants.
Ce rôle prépondérant de la contagion des manifestations physiques d’une terreur vive, dans le développement de la panique, ne nous explique-t-il pas aussi, que les mouvements de fuite présentant le plus d’ampleur, se produisent surtout dans les foules ou les troupes caractérisées ethniquement par l’abondance des gesticulations etla vivacité des mimiques. Nous avons observé ce fait quand nos bataillons combattaient aux cotés des régiments hellènes — dont la bravoure à l'attaque était d’ailleurs reconnue.
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Circonstances favorables à l’éclosion d'une
panique
Pourquoi nous en avons observé
peu d'exemples
Toute troupe ne sera pas également sensible aux causes qui peuvent déterminer les phénomènes que nous avons décrits — manifestation d’un état pathologique contagieux qui se propagera d'autant mieux qu'il trouvera un terrain favorable à son développement.
1° Facteurs physiques
Des facteurs de moindre résistance physique interviennent de manière évidente pour faciliter l’action des causes de panique — et nous avons observé déjà que ces actions se produisaient surtout dans les dures circonstances où les hommes sont mal nourris, soumis à des insomnies répétées, prenant des repos très irréguliers, souffrant souvent de la soif et de la faim, débilités par le climat, — toutes ces influences intervenaient pour favoriser les paniques ébauchées que nous avons observées pendant les premiers mois de notre séjour à la pointe infernale de la presqu'île de Gallipoli, et l’appoint d’autres circonstances aurait peut-être
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aggravé ces mouvements de fuite qui restèrent toujours localisés, tout au moins dans le secteur occupé par les troupes françaises, à quelques tirailleurs sénégalais. Nous avons aussi noté l'influence d’un bombardement prolongé, qui contribua à déterminer quelques fuites le .. août 1914, quand le régiment auquel nous appartenions reçut en France le « baptême du feu ».
A ces influences s'ajoute aussi parfois, celle que nous jugeons toujours néfaste de l'alcool. Blämée par la plupart, l'erreur qui consistait à allouer de fortes rations d'alcool aux troupes qui devaient combattre, a été commise jusqu'à la fin de la guerre. L’'ivresse détermine bien plus souvent des défaillances que des actes de courage. Agissant sur les prédisposés aux manifestations impulsives dont elle fait des fauteurs de panique, elle sensibilise à la contagion de leur état mental et à l’imitation de leurs gestes, ceux qui les entourent. Nous en avons cité un exemple parmi ceux très nombreux que nous avons observés. L’on peut même s’étonner que l'allocation de « gnôle » des grands jours n'ait pas causé plus de débacles, en songeant qu'elle avait lieu, la veille de l'attaque, à la distribution du soir et que certains jusqu’au lendemain absorbaient de fortes quantités de ce mauvais alcool dans les escouades où se trouvaient des abstinents qui ne prenaient pas, comme le héros de Barbusse, la précaution de s’en frictionner la tête, mais laissaient leurs camarades consommer une double ou une triple ration.
Parmi les circonstances diminuant la résistance physique d'une troupe, certaines peuvent la rendre particulièrement sensible à des réactions collectives d’un ordre différent de celles jusqu'à présent décrites et nous citerons ici un fait dont nous avons été témoin aux armées en dehors de toute circonstance de combat :
En Macédoine pendant l'hiver 1917-1918 notre bataillon reçut l’ordre prématuré de quitter le cantonnement d'hivernage pour monter au Skra-di-Legen, occuper les positions conquises par les troupes grecques. Nos tirailleurs qui
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avaient supporté sans dommage l'hiver pourtant rigoureux, se montrèrent dès le départ très atteints par le froid vif qui ; rendait leurs membres impotents. À notre arrivée au premier bivouac où nous devions passer la nuit, une tempête de neige survint. Le lendemain matin, quand il nous fallut nous remettre en route, nos tirailleurs, couchés dans leurs toiles de tente, dans la neige, refusaient tous de se mouvoir. Les officiers, les sous-officiers européens dont le dévouement élait incomparable, leur apportaient eux mêmes, la soupe chaude que l’on avait préparée : les tirailleurs refusaient de l'absorber. Chaque sergent, chaque caporal européen, dépliait et roulait lui-même les tentes, bouclait les sacs des noirs qu'il avait sous ses ordres. Inertes, pétrifiés, frappés d'un « coup de froid ». Ceux-ci continuaient à ne répondre ni aux sollicitations, ni aux ordres, ni aux menaces. Les moins atteints trouvaient seulement la force de déclarer « Moi, y a content mort, \ à pas moyen marcher ». Et l'officier qui commandait notre unité nous déclarait : « C’est une véritable panique. Elle m'évoque une panique semblable déterminée par la soif et dont je fus le témoin au Sahara. »
Ces phénomènes, manifestations collectives d’une perte d'activité volontaire, dans une foule soumise à des facteurs physiques de dépression, sont à bon droit qualifiés de paniques.
La contagion de l’état mental qui les détermine semble cependant y avoir peu de part. Les troupes en retraite constituent un terrain favorable à leur éclosion, et les récits de l'histoire, nous apprennent qu'ils se produisirent souvent dans les armées de l’Empire, au cours de la retraite de Rus-
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20 Facteurs moraux
Des facteurs moraux importants s'ajoutent à ces mauvaises conditions physiques, ou par leur seule action, mettent
la troupe en l’état de moindre résistance qui dans l'anxiété générale favorisera la contagion des gestes impulsifs.
On sait ce qu'est le « cafard » : manque de confiance en la nécessité de l’accomplissement du devoir, défaillance de tout sentiment d'espoir, lassitude de vivre. Ce cafard peut dans une troupe dont tous les membres sont soumis aux mêmes influences devenir collectif : les lettres de ceux qui sont restés au foyer n'arrivent pas — les permissions régulières tardent à être octroyées — des permissions promises sont vainement attendues. Comme cela s’est produit en Orient lorsque le Chef, se trouvait aux prises, entre ses hommes réclamant, à bon droit une détente, et le Commandement suprême, qui ne mettait pas en route, les effectifs nécessaires à une relève.
Ce « cafard » collectif, que nous avons rarement observé dans nos bataillons de tirailleurs sénégalais, était relativement fréquent, dans certains régiments de l’armée d'Orient débilités et déprimés par un trop long séjour. Nous avons aussi noté son apparition, dans des troupes de guerriers réputés pour leur bravoure, et qui devaient battre en retraite. IL fut en partie la cause de ces défaillances momentanées, que nous avons signalées déjà, au début de la campagne, pendant la retraite de Belgique, dans une troupe très aguerrie. Aussi le commandement agissait-il très sagement à ces heures pénibles, en faisant annoncer chaque jour aux régiments que nous devions dès le lendemain reprendre l'offensive. Cela a empêché que notre retraite qui n'eut qu'en des points très localisés, le caractère de paniques, ne puisse devenir une déroute semblable à celles qui furent signalées sur des fronts ennemis ou sur certains fronts alliés.
La résistance de nos troupes
À ces causes d’une résistance amoindrie s'opposent exactement des causes d'ordre physique et d'ordre moral qui
rendent la troupe apte à résister à toutes les sollicitations de désordre.
Une troupe bien nourrie, bien vêtue, commandée par des chefs toujours occupés du bien-être de leurs hommes, et de l'observation de toutes les prescriptions d'hygiène, sera la plus résistante.
Dans les Etudes sur le Combal du Colonel Ardant du Picq, souvent cité par Cygielstreich, nous avons lu que si la troupe militaire est peu sujette aux paniques, c’est que cette troupe militaire est une troupe disciplinée. La discipline, en effei, appuyée des sanctions promises à ceux qui veulent échapper à sa contrainte, empêche les fuites préméditées en dressant à l'imagination du soldat, en face du danger du combat, le danger plus certain de la honte du conseil de guerre et du châtiment inévitable, Mais les fuyards des paniques, nous l'avons dit, semblent avoir perdu la notion exacte du danger en même temps que la notion du devoir. Leurs actes échappent à tout contrôle intellectuel. Est-ce donc la discipline, volonté d’un seul imposée à tous, réalisant parfois cette perte du contrôle intellectuel de l'homme sur ses actes, l’habituant à répéter chaque jour les gestes de son voisin du rang ou de son compagnon d'abri, qui a le plus souvent arrêté les petites paniques que nous venons de noter. Jugeant d’après nos seules observations, nous croyons que les soldats qui ont « tenu » pendant cinq ans la première ligne du vaste front n'étaient pas seulement disciplinés.
Parmi nos tirailleurs sénégalais, dont la diversité de races peut nous fournir un important criterium, les uns : Baoulès, Mossis, craintifs, ignorants, incapables d'avoir
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aucune notion d’un devoir à remplir envers la France, étaient très disciplinés ; d’autres : Ouoloffs, Toueouleurs, Soudanais, savaient qu'ils se battaient pour la France contre l'Allemagne. Quelques-uns d’entre ces derniers (ils étaient rares) comprenaient même qu'ils devaient à la France la civilisation naissante de leur pays. À défaut de cette notion, ils éprouvaient des sentiments d’attachement à leurs chefs européens. Ceux-là se rapprochaient du soldat français par une tendance à discuter, à juger, à ne pas agir aveuglément. Or, si leurs qualités dans l'attaque variaient de tribu à tribu, nous avons toujours observé que ceux de nos noirs dont la conscience morale était le moins rudimentaire, étaient aussi ceux parmi lesquels l’on ne constatait pas les mouvements de fuite que nous avons décrits.
La discipline ne suffit pas à empêcher les paniques — elle n’est pas le principal obstacle à leur développement. -— L'on nous a conté que dans l’armée allemande, très disciplinée d’après tous les témoignages, l’on dut parfois attacher des servants à leurs mitrailleuses. Nous n'affirmons pas l’authenticité de ce fait, mais d’après des témoins que l’on peut croire, il y eut dans cette armée ennemie des déroutes que l’on ne vit pas dans nos rangs.
Nous croyons que l'intelligence de leur devoir était le principal facteur de la résistance de nos soldats. Ils obéissaient à leurs chefs sachant pourquoi ils devaient obéir ; ils comprenaient qu'ils défendaient le sol et la devise de la France. Le patriotisme des combattants, qui ne s'exprimait pas verbeusement, était un sentiment compris plus qu’une leçon apprise. La haine de l’ennemi n’y avait généralement pas grande part — mais il avait des fondements plus profonds dans la conscience morale.
Enfin — s’opposant aux fauteurs de panique — plus nombreux qu'eux, se trouvaient des hommes dont la conscience élait toujours éveillée. C’étaient ou des militaires de profession, ou des officiers, ou des médecins chez qui à ce patriotisme, fonds commun de la masse, s’ajoutait la notion con-
stante d’un devoir professionnel à remplir, d’un « métier » à bien faire. Cette préoccupation leur imposait la nécessité de conserver un contrôle intellectuel permanent de leurs actes — et les préservait au maximum de l'anxiété commune qui s'empare surtout, M. le Professeur Cruchet en a cité de nombreux exemples, des esprits inoccupés.
Ces gradés, ces médecins, prémunis contre l'inquiétude, conservant toujours le pouvoir de résister aux actes impulsifs que détermine le retour aux réflexes ancestraux, brisaient la chaine de contagion, empêchaient que limitation des gestes de fuite, ne se propage chez des individus en proie à une défaillance mentale collective d’un bout à l’autre de la ligne.
C’est pourquoi, nous avons exceptionnellement observé les manifestations que nous avons décrites.
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