‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 12 sur 100 · DAZINCOURT · texte numérisé non relu

DAZINCOURT

DE LA RIVE

Jean Mauduit, dit Larive — et à certains instants de sa vie : de La Rive, — est un enfant de l'Aunis, né à La Rochelle, le 6 août 1747.. Son père tenait commerce d'épiceries, sur « le quai de la Rive », d'où plus tard Jean Mauduit, quand il prit le théâtre, tira le nom sous lequel il devait conquérir la célébrité théâtrale.

Jean Mauduit, assez « mauvaise tête », abandonna dès l'âge de neuf ans la maison de son père, et s'en fut, vagabondant de village en village, jusqu'aux entours de Moulins, où, épuisé de fatigue et très affamé, il fut recueilli par des religieux de Sept-Fonts, lesquels s'empressèrent de prévenir le père de l'état pénible dans lequel se trouvait le jeune insubordonné!

Mais l'honnête épicier ne voulut, à aucun prix, pardonner au « jeune homme » son incartade et pria son correspondant de Paris de vouloir bien se charger, en lui paj'ant une redevance, de l'éducation de son « misérable enfant » dans Fart de vendre la mélasse, le café, le sel, le poivre, et autres denrées plus ou moins coloniales.

Jean Mauduit — il l'a avoué plus tard dans ses Réflexions sur Vart théâtral, un in-8° qu'il fit paraître en l'an IX — préférait de beaucoup courir les petits théâtres du boulevard du Temple, que se soumettre à la sentence paternelle; aussi, M. Isaac Mauduit père lança-t-il du quai de la rive rochelaise une malédiction bien sentie à son « chenapan de fils », le fit-il revenir à La Rochelle, et l'embarqua- t-il pour Saint-Domingue, où il le fixa dans une grande maison d'épices de la République Dominicaine.

Le jeune Mauduit grandissait, sans pour cela que ses goûts relatifs à l'épicerie se modifiassent. Ce qu'il avait entr'aperçu du théâtre, sur le boulevard du Temple, lui trottait à travers les idées. 11 savait par cœur VAbsa!on de Duché, le Brutus, et La Mort de César de Voltaire. Il récitait à qui voulait, ou même ne voulait pas l'entendre, le Bajazet de Pacarony. Enfin, ayant économisé quelques centaines de francs, il prit passage sur un navire affrété pour la France, et débarqua au Havre, sans en prévenir son père, toujours à La Rochelle.

Jean Mauduit, dont l'audace ne connaissait pas de bornes, vint à Paris et demanda à Lekain de vouloir bien l'entendre, dans le rôle de Zamore. Le célèbre tragédien, voyant ce grand et beau garçon — car Larive était de superbe prestance — si convaincu, si certain de lui, consentit à l'écouter et daigna l'encourager en lui disant : « Continuez, Monsieur Péterson !... — Jean Mauduit s'était

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donné comme Américain fraîchement débarqué de New- York, sans doute pour ^e dérober aux recherches de son père — ...Continuez, et avant cju'il soit deux ans, vous me doublerez à la Comédie- . Française. » Il lui donna même une lettre de recommandation pour Mlle Montansier, qui était alors directrice des théâtres de Rouen, d'Orléans, de Tours et de Versailles. Mlle Montansier envoya l'acteur Larive — c'est à cette époque que le jeune hommeprit ce nom — dans sa troupe de Tours, aux appointements de 600 livres. On était alors en l'année 1768, le jeune Larive avait vingt et un ans.

De Tours, le futur tragédien se fit engager à Lyon. Mlle Clairon, qui était en représentation dans cette ville, s'éprit — elle, âgée de quarante-cinq ans — de ce beau garçon, grand hurleur, bien découplé ; elle lui donna des leçons de diction et d'amour, le fit venir à Paris, et l'année suivante, le 3 décembre 17 70, le sieur c?e La Rive débutait à la Comédie-Française, parle rôle de Zamore dans lequel il s'était fait jadis entendre à Lekain.

Ce début ne fut pas heureux. La représentation, qui avaitcommencé par des applaudissements, se termina par des sifflets. Fort atteint dans sa dignité, La Rive partit pour Bruxelles, et y demeura quatre années, malgré les lettres éplorées de Mlle Clairon, qui ne cessait de lui écrire : « Reviens, mon fils adoré, reviensnous!... reviens-moi!... »

Ce fut le 29 avril 1775, SGulement, que La Rive rentra à la grande Comédie, et créa le rôle de Tigrane dans Les Arsacides, piètre tragédie en six actes de M. Peyraud de Beaussol. Cette pièce ne fut jouée que deux fois, au miheu des rires et des quolibets de toutes sortes. On dédommagea l'auteur, qui retira sa pièce.

En 1778 — c'est-à-dire à la mort de Lekain, — La Rive entra en pleine possession de l'emploi. IMais sa gloire fut d'assez courte durée, l'apparition soudaine de Talma, en 1787, lui gonfla le cœur « de jalousie et de rage »; aussi se retira-t-il l'année suivante, malgré les supplications de ses camarades.

Le 4 mai 1790, il reparut dans Œdipe; puis, plus tard, en 1792 et 1793, il revint jouer le Don Juan de Molière, rôle dans lequel il se montrait supérieur. Il partagea au Fort-1'Évêque la captivité de ses camarades de la Comédie et ne dut, comme l'?s autres comédiens, son salut qu'à la chute de Robespierre. A sa sortie de prison, il fit partie de la troupe du théâtre Feydeau.

La Rive était fort intéressé. Il était parvenu à acquérir une assez importante fortune, et s'était retiré à Montlignon, près Montmorency, dans sa superbe propriété, où il mourut le 30 avril 1827.

Le talent de La Rive sera écrasé entre celui de Lekain et celui de Talma, ces deux colosses de l'art tragique.

La Rive fut toujours plus beau que meilleur; au contraire de Lekain, qui fut toujours mei'leur que beau.

DE LA RIVE

Rôle de Philoctète.

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