‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 14 sur 100 · MADAME DUGAZON · texte numérisé non relu

MADAME DUGAZON

Dugazon eut deux femmes qui, du fait de leur mariage, portèrent naturellement toutes deux le nom de leur mari.

Nous n'avons à nous occuper ici que de la première. Louise- Rosalie Dugazon, née Lefehvre, cjui, même son divorce prononcé et son mari remarié, n'en continua pas moins à s'appeler Mme Dugazon, se contentant, dans les premiers temps, d'apporter, dans l'orthographe du nom sous lequel elle avait mérité sa grande réputation, cette légère variante : Mme Du Gazon, en deux mots.

La seconde Mme Dugazon — que nous ne citons que pour mémoire — se nommait Céline-Geneviève Aubert ; elle était fille d'un architecte, et sœur de Frogères, acteur médiocre qui parut un peu partout, sans parvenir à se fixer nulle part.

Mme Dugazon première, la seule Mme Dugazon, est née à Berlin, en 1753. Elle était Française, fille de parents français; 1© père était maître de ballets. L'enfant fut ramenée à Paris, où, dès l'âge de huit ans, elle entra dans l'école de danse de la Comédie-Italienne. Ses progrès furent rapides, et dès 1747 — elle avait donc quatorze ans — le Mercure galant citait les deux demoiselles Lefebvre dans La Nouvelle École des Femmes et le pas de L'Hymen et V Amour. Mais la danse n'était pas ce que préférait la jeune Rosahe.

Un jour que, à la leçon, elle chantait l'air d'un pas qu'elle avait à danser, Grétry l'entendit et lui dit : « Vous avez une fort jolie voix, mademoiselle. Pourquoi ne l'utilisez- vous pas en jouant la comédie? »

Le rêve de Rosalie Lefebvre s'accomplissait. — « C'est justement jouer la comédie que je voudrais! » répondit-elle au compositeur. Dugazon lui donna des leçons — n'oublions pas que c'est lui qui, plus tard, fut le professeur de Talma et de Lafon — et la fit débuter le 5 janvier 1769, par un rôle d'ingénue, dans jLî«?t7e, opéra de Grétry. Mais son véritable début n'eut heu que le 19 juin 1774, dans le rôle difficile de Pauline.

La débutante obtint un succès enthousiaste. En 1776, elle fut reçue Sociétaire. La Comédie-Italienne — car ses débuts s'effectuaient sur la scène de la Comcdia-Italiana — était régie comme la Comédie-Française.

Cette même année, Dugazon s'éprit de son élève et l'épousa.

Mme Dugazon, très accorte soubrette, douée d'une fort jolie

MADAME DUGAZOX.

MADAME DUGAZON (suite)

voix, développa alors toutes ses qualités de comédienne et de chanteuse, dans les rôles de Marine, de La Co'onie; de Louise, du Déserteur, et de Roxane, des Trois Sultanes.

Levacher de Chamois, un de ses contemporains, a écrit sur cette adorable actrice : « Propre à tous les caractères, elle les rend avec un naturel surprenant: soubrettes, paysannes, coquettes, rôles naïfs, tout lui convient, et elle convient à tous. Elle n'eut pas de modèle; mais elle en servira. »

Dans Biaise et Babet, elle fut de tout premier ordre. Le rôle de Babet lui valut cette phrase : « Mme Dugazon joue le rôle avec cette candeur innocente dont on ne voit plus d'exemple dans ce siècle, où les femmes de toutes les classes ont un caractère plus décidé. Elle est pleine d'aimable modestie. »

Elle joua ensuite avec des succès plus grands encore, s'il est possible, Alexis et Justine, puis La Nina, de Dalayrac.

Mais Dugazon, qui pourtant était loin d'être « accablé d'une fatale beauté », était fort couru des dames légères de l'époque, auxquelles il s'empressait d'accorder « s"s faveurs » le plus qu'il pouvait. Mme Dugazon première était, de son côté, fort coquette.

Des querelles violentes naquirent dans le ménage, et Mme Dugazon se sépara, amiablement plus qu'aimablement, de son mari.

Un maître des requêtes, I\l« Gaze, devint son amant. Il était fort riche, étant né fils de fermier général. Ce Caze reçut d'abord des coups de canne de Dugazon, puis un grand coup d'épée d'un rival, le sieur Duban, officier aux Gardes.

Dugazon ne cessait d'abreuver sa femme d'injures et de lui fournir tous les défauts et même tous les vices; ce qui fit dire à Sophie Arnould : « Dugazon peut penser de sa femme ce qu'il voudra; mais il a tort d'en dégoûter les autres. » Malgré les objurgations de son mari, les autres ne se dégoûtèrent pas, car ils furent nombreux.

En six années, Mme Dugazon joua et crédiL'' Amant jaloux, Le Jugement de Midas, Aucassin et Nicolette, Les Événements imprévus, Le Corsaire, Félix, Isabelle et Fernand, Le Poète supposé. Le Savdier et le Financier, La Nouvelle Omphale, Jérôme, Le Porteur de chaises. Les Vendangeuses , La Coupe des foins. Les Rêveries renouvelées des Grecs, paroclie de VIphigénie en Tauride de Gluck.

En 1788, la reine Marie-Antoinette la fit appeler à Versailles et se fit indiquer par elle un rôle créé par la célèbre chanteuse et .comédienne.

Btle a laissé son nom à l'emploi spécial qu'elle a créé.

Son divorce fut prononcé le 13 novembre 1794.

Elle mourut d'une hydropisie de poitrine, le 22 septembre 1821, à l'âge de soixante-huit ans.

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