‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 15 sur 100 · MADAME DUGAZON · texte numérisé non relu

MADAME DUGAZON

Rôle de Marine dans La Colonie.

MADEMOISELLE RAUCOURT

D'où vient que la fille Françoise Clairien, née à Dombasles, le 29 novembre 1753, d'un pauvre chirurgien-barbier de village et de Barbe — nom approprié — Mansuy, sa femme, barbière comme son époux, illustra de 1772 à 1815 la Comédie-Française, de son grand talent, sous le nom de Mlle Raucourt?

De ce qu'un maître de poste de ce pays de Dombasles, du nom de Saucerotte, retiré après banqueroute à Varangeville, village peu distant de Dombasles, emmena la petite Clairien avec lui, l'adopta, après avoir abandonné sa femme et ses enfants, prit le nom de Raucourt, pour se faire « comédien de campagne », et s'en vint piteusement s'écrouler à Paris, sur la scène de la Comédie- Française, les 4 et 6 octobre 1762, sous les rôles de Mithridaie et de Christlern, dans Gustave Vasa.

La jeune Clairien passa partout pour être la fdle du sieur Raucourt. Il l'avait débauchée (disonsie fait) et en avait fait sa maîtresse dès l'âge le plus tendre. En 1770, il la faisait jouer à Rouen, avec un très grand succès, le rôle d'Euphéi7iie da.ns Gaston et Bayard.

L'acteur Brizard, de la Comédie-Française, passant en cette ville, vit et entendit la jeune tragédienne, et ne manqua pas, lors de son retour à Paris, d'en informer Messieurs de la Comédie, qui à leur tour la voulurent voir et entendre; ils se rendirent à Rouen et la jugèrent digne de paraître à leurs côtés, après l'avoir débarrassée de certaines exagérations et exubérances dans la diction et la gesticulation, qu'elle avait acquises du sieur Raucourt, et que le comédien Brizard fut chargé de refréner, par de sages conseils et d'utiles leçons; à la suite desquels, le 23 septembre 1772 — Mlle Raucourt avait dix-neuf ans, — elle débuta sur la noble scène, par le rôle de Didon. Le jeune roi Louis XVI, qui n'aimait pas la tragédie, et qui assistait à la représentation, demeura cependant dans sa loge jusqu'au baisser du rideau, captivé par le jeu de la débutante, et lui fit accorder dès le surlendemain une gratification de cinquante louis, sur sa cassette particulière, « pour le plaisir qu'elle lui avait fait éprouver ».

Mlle Raucourt était fort belle. Et cela ne contribua pas peu à l'enthousiasme qu'elle souleva dans le parterre. Chaque soir, en la rappelant, on rappelait également son professeur, et le parterre criait : « Bravo, Brizard ! »

Son père adoptif, le sieur Saucerotte, dit Raucourt, ayant tout intérêt à ce qu'on ne connût rien des relations intimes qui existaient entre lui et sa fille adoptive, avait su l'entourer d'une auréole de vertu qui augmenta le grand intérêt qu'inspirait la jeune tragédienne. Pour l'accompagner au théâtre, il la faisait monter dans une chaise à porteurs, qu'il suivait, armé de pistolets. Bartholo grotesque et terrible.

En 1773, elle créa Melpomène, dans L'Assemblée, de Schesne, et Orphanis, dans la pièce de ce nom, du sieur Blin de Sainmore; en

MADEMOISELLE RAUCOURT

Rôle de Didon.

MADEMOISELLE R AU COURT (su!7e

1774, Adélaïde de Hongrie, de Dorât ; en 1775, Bardhiice dans Les Arsacides, de M. P. de Beaufïol, et Galathée, dans le Pygmalion de J.-J. Rousseau.

En 17 76, Saucerotte, dit Raucourt, repoussé par son ingrate fille adoptive, désespéré des mœurs dépravées dont elle se glorifiait et proclamait, à la face du tout Lesbos d'alors, comprenant qu'il ne la reconciuerrait jamais, se précipita de la fenêtre de son cinquième étage de la rue Corneille, et s'alla briser la tête sur le pavé de la rue. On trouva accroché à sa veste, par une épingle, un billet ainsi conçu : « Qu'on n'inquiète personne à propos de ma mort. »

Le 26 mars 1777, se préparant à se rendre à la promenade de Longchamps, Mlle Raucourt fut arrêtée pour dettes, et enfermée au Fort-l'Évêque; mais d'augustes personnages la firent, aussitôt, rendre à la liberté.

La reine Marie-Antoinette l'aiïectionnait beaucoup ; Mlle Raucourt se fit alors appeler « Marie-Antoinette de Raucourt », par affection irrespectueuse pour la reine martyre.

Mais un revirement complet s'opéra tout à coup dans l'esprit du public; de l'idole de la veille, il fit subitement sa victime du lendemain. La vie privée, ou plutôt peu privée de l'actrice fut le motif de ce retour du parterre sur lui-même. Les ovations se transformèrent en huées ; et la Raucourt, un beau soir, se vit dans la nécessité de se cacher, de s'enfuir de Paris et de se présenter, sous un habit de dragon, chez un fermier de Bondy, pour s'y dérober aux poursuites dirigées contre elle. Ce ne fut que le 28 juin 1779, c'est-à-dire trois années après sa complète disparition, qu'elle reparut à la Comédie-Française dans Didon. On la siffla; et quand, dans Phèdre, elle dit ce vers: « Et moi, triste rebut de la nature entière », on lui en fit l'appUcation en lui criant :« C'est vrai!... Bis! bis!... »

C'est par ordonnance royale qu'elle était rentrée à la Comédie- Française; on temporisa, on finit par accepter le décret et les hostihtés cessèrent.

Mlle Raucourt possédait un talent de force plutôt que de charme. Jamais elle ne parvint à faire verser des larmes ; mais elle impressionnait par la puissance de son interprétation. Sa voix était dure.

Elle avait subi, en 1794, le sort de ses camarades et avait été enfermée au Fort-rÉvêcjue. Après la mort de Robespierre, elle fut rendue à la hberté et prit la direction du théâtre Feydeau, qui fut fermé « par ordre » le 8 août 1798.

A la reconstitution de la Comédie-Française, en 1799, elle y rentra et créa l'année suivante Mlle de Coudé, dans Un Montmorency, de Carrion Nisas. Puis, en 1807, Amestris, du Pirrkus, de Lettac; et Médée, du Thésée, de Mazoier; en 1810, la Brunehaut, d'Aignan, et en 1874, Catherine de Médicis, dans Les États de Biais, de Raymond.

Elle mourut à Paris, le 15 janvier 1815. Le curé de Saint-Roch ferma les portes de son église à la comédienne. Le peuple voulut les enfoncer. Il y eut grand scandale populaire.

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