BAPTISTE CADET
Paul-Eustache Anselme, dit Baptiste cadet, comédien aussi puissant, sinon plus, que son frère « Vaîné », naquit à Grenoble, le 8 juin 1765.
La vocation théâtrale était innée en lui. Cela tenait de famille. Son père, Baptiste Fancien, avait dit : « C'est assez d'un de mes fils comédien: » 11 avait fait faire à son cadet de très sérieuses études, avec l'intention de le lancer dans la science plus pratique et plus exacte de la chirurgie. Mais le jeune cadet, rétif, étudiait beaucoup plus la musique et la déclamation que la pratique de la dissection ; si bien qu'un beau jour, il partit subrepticement à Marseille où, pour subvenir à ses besoins, il chanta dans les chœurs, en attendant la place de « troisième amoureux », qui ne devait pas tarder à lui échoir.
Après avoir joué dans diverses villes de province, notamment à Reims, le cadet rejoignit son aîné à Rouen, en 1786; puis devint régisseur du théâtre de \'ersailles, en 1789,. sous la direction de Mlle Montansier. Quand cette directrice ouvrit son théâtre des Beaujolais, à Paris, en 1790, elle emmena Baptiste cadet avec elle.
J'emprunte au Dictionnaire des Comédiens français, du très érudit en la matière théâtrale Henry Lyonnet, le portrait suivant de Baptiste cadet: « Grand, maigre, monté sur de longues jambes, jouant les niais d'une façon si comique, que son nom suffisait à attirer les foules ».
Ce cadet, bien qu'ayant quitté les Beaujolais pour entrer au Théâtre-Français, fit partie de la compagnie de volontaires que leva et arma Mlle Montansier, pour courir défendre la frontière envahie; et le 12 novembre 1792, après avoir pris part comme soldat à la bataille de Jemmapes, il joua Le Désespoir de Jocrisse, sur un théâtre improvisé, pour distraire de leurs fatigues les soldats et les officiers de Dumouriez vainqueur. Dumouriez, qui assistait à la représentation, rit tellement, qu'il disait à ses voisins : « J'aurais dû envoyer ce Baptiste tout seul devant les Prussiens; nous les eussions trouvés morts de rire avant la bataille. »
C'est le 5 mai 1792 qu'il entra au Théâtre-Français. En 1793, il joua le rôle du Roi d'Espagne, dans la pièce Le Jugement dernier des Rois, prophétie en un acte du citoyen Sylvain Maréchal; dans cette pièce, on appelait ce monarque « Sire d'Espagne ».
Un vieil amateur de théâtre, le marquis de Xi mines, disait à Baptiste cadet : « Savez-vous pourquoi vous jouez si bien Alain, dans Les Héritiers^ Parce que vous avez la figure bête, les bras et les mains bêtes, les jambes et les pieds bêtes ; enfin, parce que vous êtes bête des pieds à la tète.
— Et dire que je ne me doutais pas de ça! » répondit finement le comique.
Sur la fin de ses jours, le pauvre Baptiste cadet devint aveugle, puis fou. Il mourut le 31 mai 1839.