MADEMOISELLE DUCHESNOIS
Voici le' portrait à la plume de Catherine- Joséphine Rafin ou Rafuin, dite Duchesnois, d'après un journaliste de son époque : .( Le physique de cette actrice a plus de grâce que de majesté ; mais il s'élève à la dignité qu'exige Melpomène, quand le génie tragique qui échauffe son âme la grandit aux regards des spectateurs étonnés. Sa taille est plus élégante que belle; sa physionomie a moins de fierté que de douceur; ses muscles sont dociles et prompts à obéir aux mouvements de ses yeux qui, par leur vivacité, animent sa figure et la rendent très expressive. »
Elle est née le 5 juin 1777, à Saint-Sauve, petite commune peu distante de Valenciennes, d'un père marchand de chevaux, dont la femme tenait une auberge, au hameau du Marquis, sur la route de Mons.
Hantée, puis frappée par le goût du théâtre, elle paraissait le 10 janvier 1797, en compagnie d'amateurs, sur la scène de ^'alenciennes et s'y faisait remarquer, dans une tragédie et une comédie.
Elle obtint de ses parents l'autorisation d'aller rejoindre une sœur à elle, qui habitait Paris, et entra au cours de déclamation de l'acteur Florence, aussi bon professeur qu'il était mauvais aeteur. Ce cas se présente souvent.
Les poètes Vigée et Legouvé la virent, la pressentirent et obtinrent de la Comédie -Française qu'elle pût, le 4 juillet 1802, paraître dans Phèdre.
Le Comité du Noble Théâtre essayait alors les artistes qui se présentaient à lui, sur la scène de Versailles. Ce fut le ministre Chaptal qui abolit cette utile coutume de sage prévoyance.
L'émotion de la pauvre débutante fut si grande, qu'elle perdit la tête. Sa voix, « sonore et riche en inflexions », parut monotone et caverneuse, elle balbutia, ânonna, et subit par la paralysie complète de ses facultés intellectuelles et physiques un échec très caractérisé.
MADEiiOISELLE DUCHESXOIS.
Rôle de Phèdre.
MADEMOISELLE DUCHESNOIS {suite)
Elle fût restée sur le carreau sans l'intervention d'une puissante protectrice, Mme de Monterson, grande amie de l'Impératrice, qui obti it — ce fut presque un ordre — que Mlle Duchesnois reparût sur la scène de la Comédie-Française, le 3 août suivant, dans ce même rôle de Phèdre; moins émue cette fois, Mlle Duchesnois joua de façon à faire appré::er ses grandes qualités et sa haute puissance dramatique.
Ses débuts, au nombre de six, sept et même huit, tant on la discutait au sein même du Comité, ne se prolongèrent pas moins de cinq mois; car ce Comit'^ lui était absolument hostile, étant donnée l'intervention impérieuse de l'impériale Majesté, et ce fut contraint par le parterre, qu'à la représentation du 8 novembre, l'acteur Naudet ramassa une couronne jetée à la jeune tragédienne et la posa, au miheu de frénétiques applaudissements, sur la tête de l'admirable débutante.
0.1 lança, à travers ses débuts, ceux de Mlle Georges dont la beauté doublait les heureuses dispositions.
Ce fut donc l'Impératrice Joséphine qui sut faire accepter, par ces Messieurs, la réception de Mlle Duchesnois, et cette réception eut lieu seulement le 22 février 1804.
Le célèbre critique Geoffroy avait écrit crûment qu'elle était laide.
Elle lui répon ^.it :
« Monsieur, « Le public n'a malheureusement pas besoin d'apprendre par vous que je ne suis pas belle; mais vous devriez savoir qu'une femme n'est laide que quand elle n'a pu faire autrement. «
Elle quitta le théâti'e en 1833 et mourut le 8 janvier 1835.
MADEMOISELLE MARS
Rarement, pour ne pas dire jamais, les enfants prodiges, au théâtre, sont devenus de véritables artistes. On peut en excepter seulement Léontine Fay et Céline Montaland.
Mlle Mars, enfant de la balle — c'est ainsi que, dans l'argot théâtral, on désigne la progéniture des comédiens, élevée pour et dans l'art du théâtre, — Mlle Mars avait grandi, maintenue en lisière par la guirlande de lierre de Thalie, bercée dans le masque de Melpomène. Successivement les scènes de la Montansier, de rOdéon, puis de Feydeau, lui avaient vu faire ses premiers pas, sans qu'il vînt à l'idée d'aucun de dire : « Voilà une petite merveille qui fera une grande actrice. »
Elle jouait la comédie, comme elle apprenait à lire, en rechignant. Elle allait au théâtre comme elle allait à l'école, sans nul enthousiasme. C'était un métier qu'on lui enseignait et elle Fapprenait^sans désir, sans jouissance, sans plaisir.
Ce fut Mlle Contât qui lui fit comprendre, la première, que l'art côtoyait le métier; que la pensée était au-dessus de la mémoire; qu'une flamme pouvait jaillir de cendres étouffées.
Elle joua d'abord les « ingénues », emploi dans lequel il ne faut que de la jeunesse, de la grâce, du charme et de l'honnêteté. Elle avait tout cela. Aussi fut-elle remarquée par Mole et Fleury, qui la firent entrer à la Comédie-Française, ou plutôt au Théâtre- Franrais, nouvelle appellation du Temple dont les dieux étaient Corneille, Racine, Molière, Voltaire, et les grands prêtres. Mole, Fleury, Dugazon, Talma, Mmes Vestris, Raucourt et autres.
Elle devint, par la finesse de son esprit, l'ambiance charmeuse que répandait toute sa personne, sa distinction native, la plus grande dame de son époque. Et Napoléon, qui adorait ses minauderies talentueuses, appelait la Comédie-Française : le véritable Temple de Mars.
Elle était fille naturelle d'un acteur de second ordre, bien que de très grand talent, dont le nom était Monvel, et de demoiselle Mars-Boutet, qui joua, pendant la Révolution, au Théâtre de la Républicjue.
On appela l'enfant Anna-Françoise-Hippolyte Boutet. Ce fut elle-même qui, plus tard, ne voulant pas plus s'appeler du nom de son père que de celui de sa mère, se fit appeler Mlle Mars.
Elle est née le 9 février 1779; et ce ne fut qu'à vingt-quatre ans, en 1803, qu'elle obtint son^ premier grand succès, dans l'enfant Sourd-Muet de V Ahbé de VÉpée.
Succédant à Mlle Contât, dans ses grands rôles de comédie, elle devint l'incomparable Célimène à\\ Misanthrope, et la parfaite Philaminte des Femmes savantes, en même temps qu'elle avait su conserver les grâces attendrissantes de la jeune Betzy, dans La Jeunesse de Henri IV.
MADEMOISELLE MARS (suite)
Napoléon ne l'aima pas seulement comme actrice, et Rambouillet conserve un kiosque, au milieu d'un petit lac, où le dieu de la guerre se dépouilla de sa pourpre, pour élever la divine jusqu'à lui. Mars conquit Mars.
Demeurée très impérialiste, lorsque, sous la Restauration, elle parut un soir en robe semée de violettes et d'abeilles, les gardes du corps qui se trouvaient dans la salle lui intimèrent l'ordre d'interrompre son rôle et de crier : Vive le Roi!...
Elle se tut. Les cris redoublèrent. Le tumulte était à son comble. La pièce ne pouvait continuer; alors elle s'avança devant le trou du souffleur et s'adressant aux hurleurs : « Vous me demandez de crier : Vive le roi!... Eh bien, je l'ai dit. »
Et ce fut tout!... Comprirent-ils, ces braves soldats, l'esprit de la réponse et son ingéniosité?... S'inclinèrent-ils devant cette sorte de capitulation féminine? On ne sait. Toujours est-il qu'ils cessèrent leur vacarme et que la représentation put continuer.
La Duchesse de Guise dans Henri III; Dona Sol dans Hernani; la Tisbé dans Angelo; ^Desdemona, dans VOtheîlo d'Alfred ,de Vigny; Hortense, de L'École des Vieillards; Elisabeth, des Enfants d'Edouard; lady Straffot'd, de La Popularité; Valérie et Mlle de Belle-Isle (elle avait soixante ans quand elle créa ce rôle) firent de Mlle Mars la plus grande et la plus célèbre comédienne de son époque.
Elle aima davantage qu elle ne fut aimée; car son caractère était loin d'être d'humeur bénigne. Jalouse, ombrageuse, autoritaire, capricieuse, vindicative, elle sut éloigner de la Comédie celles qui eussent pii devenir des rivales.
Elle eut d'étranges démêlés avec Victor Hugo, auquel elle ne pardonna jamais d'avoir imposé Mme Dorval pour jouer à ses côtés Catarina, dans Angelo. Elle ne manquait jamais de lui dire après chaque répétition : — « Eh bien, monsieur Hugo, êtes-vous satisfait de la Boulevardière?
— Enchanté, madame. Elle est bonne, douce et pleine de talent. » Un jour, cependant, le poète, plus irrité, répondit à la même
question :
— « Tellement enchanté, madame, que je songe à lui faire reprendre votre rôle et à vous distribuer le sien.
— Et vous croyez que j'accepterais cela », fit-elle, en s'en allant. La question ne fut plus renouvelée.
Elle mourut le 20 mars 1847 — elle avait soixante-huit ans — , riche et laissant, par testament, quittance de sommes importantes, qu'elle avait prêtées à d'anciens parasites devenus insolvables.
Ce fut elle qui, le 15 janvier 1829, osa innover, dans les rôles à'Elvire et de Célimène, à l'occasion de l'anniversaire de Molière, des manches concordant avec l'époque de Louis XIV. Toutes ses devancières jouaient ces personnages avec des manches dites à gigot.
MADEMOISELLE MARS
MADEMOISELLE BOURGOIN
C'est à Paris, le 4 juillet 1781, que vint au monde Marie-Thérèse-Êtiennette Bourgoin, des œuvres d'Edme Bourgoing (avec un G à la fin), maître cordonnier, et de Marie Badois, son épouse.
Êtiennette Bourgoin, sans G, apprit d'abord la danse, avec Seuriot, danseur de l'Opéra.
Un ami de Lekain, le sieur Antoine, donna, par la suite, à la jeune Êtiennette, des leçons de tragédie, et parvint, par l'entremise de Dugazon et sa sœur, Mme Vestris, à faire débuter son élève au Théâtre-Français, le 13 septembre 1799 — elle avait donc dix-huit ans — dans les rôles d'Amélie de Fénelon, et d'Isabelle de L'École des maris.
Malgré la peur — aujourd'hui on dit « le trac » — qu'éprouva la débutante, on la trouva remplie de charmes et possédant une excellente diction.
Dazincourt, très puissant au Comité de la Comédie, dont elle avait eu le malheur d'encourir la disgrâce par une trop grande intempérance de langage, l'accabla d'injustes persécutions, faisant ajourner ses seconds débuts au mois de mars de l'année suivante. Néanmoins, la jeune actrice, à force de courage et de contrainte, triompha de tout et l'emporta même sur Mlle Volnais^ protégée particulièrement par le ministre Chaptal. Le rancunier Dazincourt avait précipité les débuts de la dite demoiselle Volnais, la lançant ainsi à travers ceux de Mlle Bourgoin.
Geoffroy, le célèbre critique, qui, pour cause de méchants propos, fut plus tard fort malmené par Talma, après avoir comblé d'éloges la jeune et jolie comédienne, se mit tout à coup à la traiter fort durement. Il trouva, du jour au lendemain, sa diction « molle et sans couleur ».
Mlle Bourgoin en donna la brutale explication suivante : « C'est parce que je n'ai pas voulu me laisser faire par lui. »
Geoffroy, à qui l'on rapporta le propos, riposta cyniquement par : « Je ne couche pas avec les hommes. »
MADEMOISELLE BOURGOIN
MADEMOISELLE BOURGOIN {suite)
L'absence notoire d'éducation première nuisit beaucoup à Mlle- Bourgoin. dans le cours de sa carrière artistique. Cela même fut notamment pour elle la cause d'une suite d'échecs éclatants.
Elle eut de nombreux et très puissants amants, même des têtescouronnées, parmi lesquelles le roi de Prusse, l'empereur Alexandre et le grand-duc. Constantin.
Un jour queTalma discutait en plein foyer sur la facilité qu'avaient les femmes de théâtre à s'enrichir plus promptement que les hommes, Mlle Bourgoin lui répondit : « Pas tant que tu crois, mon cher ami. Si tu te doutais de ce que nous avons de nonvaleurs ! »
Une très liaiite dame, femme d'un grand dignitaire de la Cour impériale, aj'ant écrit à l'actrice pour lui réclamer un perroquet qu'elle supposait s'être envolé chez elle, et s'étant contentée de signer sa lettre, sans poUtesse aucune : La Maréchale, Duchesse de..., Mlle Bourgoin, très orgueilleuse, très cinglante, lui répondit simplement : « Ni vu ni connu !... Iphigénie en Aulide. »
Un soir, dans Britannicus, le parterre la plaisantant sur certaine incartade de la journée, elle lui adressa un pied de nez et sortit de scène.
Le commissaire de pohce l'ayant voulu contraindre à des excuses, elle répondit : « Des excuses à des hommes, ils sont trop lâches ! ))
Elle passa. la nuit au commissariat.
Sous la Restauration, elle affecta la haine de Napoléon et le royalisme le plus effréné, ne paraissant en scène qu'avec « des rubans blancs et des fleurs de lys », à rencontre de Mlle Mars, qui osait arborer les violettes impériales.
Mlle Bourgoin mourut le 11 août 1834 et fut enterrée au cimetière de l'Est, où Ton peut voir encore son tombeau « surmonté d'un vase cinéraire, trouvé dans les ruines d'Herculanum et qui lui avait été donné par Alexandre I" ».
-Elle eut beaucoup de talent, beaucoup d'amants de tous les genres, et beaucoup d'ennemis.
Elle avait les façons rudes de l'homme, presque sa voix, et revêtait souvent son costume, à l'aide duquel elle pouvait rivaliser d'aisance avec les plus brillants cavaliers.
MADEMOISELLE BOURGOIN
Rôle de Roxelane dans Les Trois Sultanes.