V PRÉFACE
' Tallemaiit des Réaiix, lo mémorialiste français, le désignait dédaigneusement « le pauvre garçon nommé Molière ». Fénelon reprochait à Molière ses métapliorcsaiijjrochant le galimatias: (( 11 n'écrit même pas'j le Cranrais », disait-il. thii cela a-l-il atteint? L'auteur du Taiiufe ou le Cygne de Cambrai?
Ce qui n'empêcha nullement Gœlhe de dire plus tard : « Molière est si grand qu'on ne peut le relire sans un étonnement toujours nouveau, i)
Et Kembie, le grand acteur anglais, de s'écrier : « Molière n'est plus à vous, Français, il est à l'Univers. »
Loin de moi la pensée de prétendre que les comédiens ne prêtent pas le flanc aux plaisanteries courantes, par certains excès d'orgueil, de mauvais goût et de suffisance bête.
Baron, l'élève de Molière, méritait assurément que l'on se nio- (|nât de lui quand, se drapant dans une morgue orgueilleuse, il disait : n Tout comédien devrait être élevé sur des gem)ux de reine »; et pourtant ce n'était point un sot «ju*; ce grand artiste (|ui, sortant d'un sermon de Massillon, et revenant ;i son tliéàli'e, enthousiasmé par la douce et puissante éloquence de l'illustre prédicateur, s'écriait : « Voilà un véritable acteur, nous; ne sommes nous autres que des comédiens! »
Une autre fois, sa prétention l'emportant toujours sur son bon sens, il dit au duc de Luynes: « Monseigneur, devant le roi, vous n'êtes rien, et moi je suis tout ! » Ce qui fit que M. de Luynes lui répondit : « Vous êtes surtout un grand sot, monsieur Baron. »
Baron, furieux, ne trouva pas de témoins qui voulussent bien se charger de porter sa provocation au noble comte; ce que voyant, il l'attendit de nuit, dans une ruelle où il savait que fréquentait son insulteiir, et il lui présenta le fer de son épée; mais M. de Luynes appela ses gens, (pii l'attendaient à peu de distance, et fit rouer de coups de bâton le pauvre comédien, trop infatué de son art et de sa personnalité.
Mais je leviensà la devise de I)omiiii(|ue : « Châtier les mœurs en riant ». Tel était le sillon tracé, ]dans lequel le comédien devait conduire la charrue/de Thespis.
A-l-il eu la volonté assez puissante, assez experte, pour ne pas
préfacé; V
s'écarter de la bonne voie? Cerlps non! La fantaisie a trop souvent terrassé la saine raison ; la parodie a trop su faire rire de la noblesse du gosie; le grotesque a trop tenté, sans cependant y parvenir, d'assassiner le beau. Mais en cela, est-il juste de frapper d'ostracisme le théâtre, et conséquemment le comédien? N'est-ce point le public lui-même qui a entraîné l'acteur vers le mauvais goût, en l'applaudissant d'exagérée façon, pour un hizzi stupide ou obscène?
Aujourd'hui, dans les music-halls, dans les concerts, sur certains petits théâtres dont c'est la spécialité, nous ne voyons que nudités dans les formes cl grossièreté dans la forme. La censure ayant été abolie, châtiment de son exagération désordonnée, l'exagération de la licence a envahi les scènes dont je parle. Et les exploiteurs des dites scènes peuvent-ils être blâmés, puisque le public leur donne raison en allant s'y délecter? Assurément non! (i'est le public qui fait les auteurs; ce sont les auteurs qui font les pièces; ce sont les pièces qui font les acteurs.
Et, s'il esl, parmi ceux (|ui sont cités dans le Panthéon des comédiens certuinos iiK'galités de caraclèros et de talents, il ne faut attribuer les défccluosités des moindres qu'à la valeur et à rbonnételé du réperloire ([u'ils ont été contrainls de représenter.
Napoléon T"" disait de iJniiiel, (lu'addiait l'Impératrice Joséphine : « Cet homme est trop bète. Les mots qu'il dit sont trop bétes ; à force d'aller l'enl ndre, Madame, vous finirez par devenir aussi bète que les pièces (|u'il jouo. »
Et la bonne Joséphine osait lui répondre : « Parce que vous ne voyez (|uc Talma ot ses piéhMilicuses tragédies, vous ne voulez pas comprendre (|iie l'on soit moins solennel que Néron, Tancrède ou Manliiis. Prenez garde, Sire, ajoutait-elle avec malice, si je deviens bète en voyant trop Brunet, de devenir trop cruel, ou trop solennel, en voyant liop Talma. >>
Talma était une perfeclion. La perfection! Samson, Ilégnier, parlant de lui, allaient encore plus loin. Je leur demandais un joui' ce que Talma avait de si merveilleux? Ils me répondirent — et j'ai entendu faiie la même réponse par les grands
yi • PlîÉFACE
artistes qui ravaiciU connu : « Toutes les peiTcclions dans le répertoire noble ! Brunet était la perfection dnns le genre naïf. »
Tiercelin fut si parfait dans Les Savetiers qu'on le déclarait incapable de pouvoir jouer un cordonnier.
Tout ceci n'est que pour ))rouver au lecteur qu'un artiste peut être lirand dans le grotesque et sublime dans la soltise. Tels, José Dupnis, Gil Pérès et Lesuenr, pour ne citer (pie quelques-uns de ceux (|ue j'ai connus.
Voilà pour(|uoi je suis lieureux de pi'ésenter an public ce livre construit avec des opinions justes cl saines, des dates irréfutables, des anecdotes véiidiques,
(>'est bien le Panthéon des grands chanteurs et des grands comédiens. C'est l'honneur du Thécàtre depuis près de trois cents ans! Ce sont ses armoiries, ses hauts faits, ses gloires, écrits par un comédien et un penseur!
Péricaud est un des hommes <jui connaissent le mieux et le plus le Théâtre des tenn)s passés et modernes.
llOQUKLIN Aî.xi':.
1622!... Date de la naissance de J.-B. Poquelin, dit Molièke.
Date de lumière!... L'art dramatique naît par lui et avec lui.
Date de la vérité au Théâtre.
L'auteur qu'il fut est incomparable.
L'acteur révéla ce que devait être un acteur!...
Molièee!... Un grand, un très grand comédien qui, le premier, osa parler naturellement sur la scène, ce qui le fit contester par ses contemporains qiii ne comprenaient alors, dans le langage théâtral, que la boursouflure, la redondance, la cadence dans la façon de dire les vers, en un mot le système de la monotonie, du voulu, de l'exagération et du consacré.
MOLIÈRE {suite)
Molière se mit tout à coup à parler sur le théâtre comme on j parlait dans la conversation, sans enfler la voix, sans frissonner des 1 ■ bajoues; on ne comprit pas cette innovation malséante, presque t inconvenante, et l'on conclut que c'était là un médiocre comédien s que celui qui s'avisait d'oser parler et agir comme le monde de la i rue.
( Quoi!... se dirent les marquis, les fâcheux, les mal contents, les beaux seigneurs et les belles précieuses..., ce hobereau prétend parler sur ses planches comme nous sur nos tapis! Ah! le piètre acteur, le méchant comédien sans goût, l'insolent histrion!... »
Il ne fallut rien moins que la toute-puissante volonté de Louis XIV, pour que l'audacieux novateur ne fût bâtonné et conspué.
Nous ne prétendrons pas prouver ici que dans le genre grave Molière fut aussi complet et aussi parfait que dans le genre comique ; que son Don Garde de Navarre égala dans l'exécution son Orgon et son Sganarelle; mais « ce contemplateur merveilleux, ce peintre de la nature humaine », comme l'appelèrent les très honnêtes de ses contemporains, apporta sur la scène le résultat de ses incisives et précises observations, contraignit ses acteurs à jouer leurs personnages simplement, comme il les concevait et les écrivait; et, avec sa puissante originaUté, son intarissable verve, son comique génial et irrésistible, il sut, dans les rôles qu'il interpréta, passer du doux au grave, de la bouffonnerie à l'émotion la plus élevée, à l'éloquente simplicité, avec une incontestable supériorité de maîtrise.
Mohère fut un très grand comédien, malgré les dires de certains de son époque.
Parce qu'au théâtre, le naturel est tout.
1673 !... Date de sa mort !... Mais ses cendres se sont répandues sur le front de tous ceux qui ont fait du théâtre, comme la langue de flamme du Saint-Esprit apparut sur le front des apôtres appelés à perpétuer la Divinité de leur maître.
De Molière date le Théâtre actuel.
11 est le grand ancêtre des comédiens et des auteurs dramatiques.