MOLIÈRE
BARON
Boyron, dit Baron, que nous intitulerons Baron /", pour le distinguer de Bouchené-Baron, son très amusant homonyme moderne des Variétés, est né en 1653, des œuvres d'un comédien de talent et d'une charmante comédienne de l'Hôtel de Bourgogne.
A treize ans, il fut engagé dans la petite troupe de M. le Dauphin, que dirigeait la veuve Raisin. Mohère lui reconnut de grandes quahtés théâtrales, le prit en forte amitié,' lui donna des leçons et l'engagea dans sa troupe, où il remplaça Floridor.
Baron n'était encore qu'un adolescent, plein de naturel, de charme, et doué d'une grande distinction. « Une taille haute, souple et bien prise; une figure dont la beauté sévère n'excluait ni la joie, ni le plaisir, ni la douceur ; quelque chose de mâle, d'imposant, de fier, de tendre et de passionné ; une voix forte et amoureuse, molle et flexible ; une diction facile, nette et précise » : tel est le portrait qu'en a tracé Louis Lurine, qui tenait ces exacts renseignements d'ancêtres à lui, ayant pu connaître et écrire sur Baron.
Molière apprit à son jeune élève le latin et le grec; il le familiarisa avec Térence et Aristophane; malheureusement pour ce comédien si distingué, le Maître ne put lui enseigner la modestie et la simplicité.
Ce fut toujours un fat, « orgueilleux et moqueur, insupportable en ses prétentions », et ses contemporains purent l'entendre dire impudemment : « On voit tous les cent ans un César ou un Alexandre ; il en faut deux mille pour créer un Baron, et, depuis Boscius, je ne connais que moi. »
Il n'était pourtant point sot, cet acteur de tant de talent, qui avait carrosse, livrée, et disait : Mes gens! en parlant de ses valets, comme l'eût pu faire un Montmorency.
Louis XIV, froissé de tant de suffisance, lui dit un jour : « Baron, je vous retirerai jusqu'au souvenir de m'avoir plu. »
Ce à quoi l'orgueilleux impudent répondit : « Et moi, plus puissant que Votre Majesté, je me retirerai du théâtre jusqu'à l'espérance de lui plaire encore. »
BARON
BARON (suite)
Louis XIV sourit et continua de le protéger.
Sa fatuité était aussi vaine que sotte. A une grande dame, qui
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BARON
lui écrivait pour lui demander « l'aumône d'un peu d'amour », il répondait : « Belle dame, j'ai mes pauvres ».
Michel Baron mourut en 1729, en disant : « Dieu détruit en moi i' une de ses œuvres les plus parfaites l »
ADRIEXXE LECOUVREUR
Mlle Lecouvreur était champenoise; de là, sans doute, le côté capiteux de son talent et de son existence. Le terroir parlait en elle. Baptisée Adrienne par le curé de Daniery, près Epernay, le 5 avril 1692. Son père, ouvrier chapelier, vint à Paris, exercer «^a profession et alla se loger dans les entours de la Comédie-Française. On laissait la jeune fille du chapeUer pénétrer, à son gré, dans l'intérieur du théâtre.
Elle en prit le goût en humant l'air des coulisses.
Il y avait alors, rue Garancière, un hôtel appartenant à la Présidente Le Jay. Cette grande dame, fort amateur de comédie, avait fait construire en son hôtel une petite salle de spectacle, dans laquelle on représentait force tragédies. Ce fut sur cette scène minuscule cjue s'essaya la jeune Adrienne.
Ces messieurs de la Comédie, jaloux de leur privilège, obtinrent que cette salle de spectacle fût fermée, comme « leur faisant déloyale concurrence»; et, sur résistance de la jolie Adrienne et de ses compagnes, la prison du Couvent du Temple ouvrit ses portes en leur faveur et les referma, à triples verrous, sur les aimables récalcitrantes.
Cette sorte de prison monacale avait pour grand prieur un certain seigneur de Vendôme, lequel s'éprit follement de la sémillante Adrienne; à ce point, qu'il fit organiser en son Temple même une grac euse salle de spectacle ; et que ces demoiselles de l'hôtel Le Jay purent s'y distraire et s'y exercer à leur aise.
L'ne captivité pour peccadilles ne dure pas éternellement; quelque temps après, Mlle Adrienne, ayant recouvré sa liberté, signa son premier engagement avec le théâtre de Strasbourg, sur la scène duquel elle débuta en mars 1756, avec un succès tel que le bruit en arriva, par la bouche de M. Kinghn, premier magistrat de la ville, jusqu'à Paris. M. Kinglin fut — hâtons-nous de le dire — le père d'une fille qu' Adrienne mit au monde, en cette cité d'Alsace.
Le 14 mai 1717, fortement protégée, Adrienne Lecouvreur débutait, '< par ordre », à la Comédie-Française, d'abord dans Electre, la tragédie de Crébillon, puis dans la Bérénice àe Racine.
Ce fut alors, que Maurice de Saxe s'éprit éperdument de cette belle et majestueuse tragédienne qui, par le ton naturel de sa diction, rejetant la mélopée monotone de Mlle Duclos et des autres tragédiens de cette époque, apportait dans l'art du théâtre une transformation complète.
Voltaire s'était fortement pris de passion pour cette superbe actrice. Voltaire avait alors vingt-cinq ans; il aima de grand amour cette révolutionnaire en art dramatique, et kii fit dans une assez
ADRIENNE LECOUVREUR {suite)
médiocre tragédie, Artémise, un rôle fort beau, qu'Adrienne joua admirablement. C'est à travers elle que l'on applaudissait le futur auteur de Candide.
En 1721, M. de La Mothe-Houdard lui fit créer le rôle à.'' Antigone, dans Les Macchabées; elle reprit ensuite le rôle de Zarès, dAns Es ther, et créa, de MM. Pralard et Segiiineau, le personnage de Pélopée, dans un Égisthe très quelconque.
Puis, en 1723, vinrent les créations de Quitterie dans Basile et Quitterie, de M. de Mondorge; une iV;?é«js, tragédie de Danchet; et, dans une seconde pièce de M. de La Mothe-Houdard, Inès de Castro, le rôle de Constance.
En 1724, Voltaire fit de nouveau spécialement pour el'e Hérode et Marianne.
En 1 725, le même Voltaire écrivit encore, pour « l'ange qu'il idolâtrait »,i'/ndi'screr, pièce dans laquelle il lui donna le rôle d'Hortense. Mais ce rôle était de composition légère et gracieuse, et Adrienne Lecouvreur ne réussit jamais beaucoup dans les rôles demandant de la légèreté, ou de la gaieté.
En 1726, elle créa Angélique dans Le Talisman; Éliante dans Le Français à Londres; Ericie du Pirrhus, de Grébillon. et Amarillis de Pastor Fido, de l'abbé Pellegrin.
En 1727, dans La Surprise de l'amour, elle joua la Marquise.
Ses dernières créations furent, en 1728, Angélique des Fils Ingrats; la Comtesse des Amants déguisés; enfin, en 1730, Ino dans Ino et Mélicerte et Léonide de Calisthène.
Quand IMaurice de Saxe fut nommé duc de Courlande, l'amour de la tragédienne pour le vainqueur de Fontenoy était tel, qu'elle engagea ses diamants et son argenterie pour 40,000 livres, et parvint à lui faire accepter le tout, malgré la source impure de cette fortune, gagnée « avec son corps « plus qu'avec son talent.
Elle fit son légataire universel le marquis d'Argental qui l'avait, comme Voltaire et Maurice de Saxe, aimée passionnément.
Elle mourut le 20 mars 1720, à trente-huit ans, à la suite d'une maladie qui ne la tint que trois jours au lit. On attribua cette mort, presque subite, à un empoisonnement et l'on accusn hautement la duchesse de Bouillon d'un sinistre crime, inspiré, disait-on, par la jalousie.
Le curé de Saint-Sulpice, l'abbé Longuet, un sinistre intransigeant de cette époque, refusa au cadavre de la grande tragédienne l'inhumation en terre sainte. Ce qui fait que le corps fut emporté de nuit, par les soins d'un ami, M. de l'Aubinière, et enterré en un terrain vague, où se trouve maintenant située la maison qui forme l'angle des rues de Bourgogne et de Grenelle et qui porte le numéro 119.
Le 6 prairial an V (25 mai 1797), les Comédiens Français obtinrent l'autorisation d'exhumer les restes de cette grande artiste et de les enterrer « dans le local affecté par la loi aux sépultures ».