‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 30 sur 100 · VERNET · texte numérisé non relu

VERNET

Les acteurs se succèdent, mais ne se remplacent pas. On a dit que Vernet remplaçait Potier, comme plus tard Bouffé devait remplacer Vernet, et Charles Pérey remplacer Bouffé. Aucun dé ces comédiens de talent n'a remplacé son prédécesseur. Les rôles étaient à peu près taillés sur le même patron, coulés dans le même moule. Chacun de ceux que je viens de nommer les eût interprétés avec son grand talent, mais en toute personnahté, avec la nature et le physique qui les différenciaient essentiellement les uns des autres.

Michel Perrin, admirablement créé par Bouffé, eût été un Michel Perrin long et sec s'il eût été joué par Potier, joufflu et poupin avec Vernet; tandis qu'avec Bouffé, il était malingre et petit. Et, cependant, tous les trois l'eussent, certes, joué de remarquable façon.

Vernet est né à Paris, en 1790. Son père, maître pâtissier dans la rue Saint-Honoré, voulait que son fils suivît sa profession et se perfectionnât dans l'art de faire tartelettes et croquignoles; mais le brave homme eut le tort de mener l'enfant, un soir, au petit Théâtre du Jardin des Capucines, sur lequel, guidés par un certain Bérillon — vieux comédien sans valeur aucune — s'exerçaient de jeunes enfants dont ledit Bérillon s'était institué le professeur, et par lesquels il faisait représenter des pièces où les pères nobles étaient des acteurs de dix à douze ans au plus.

Vernet avait vu jouer par ces enfants L'Homicide, ou Les Amis du Mogol et, rentré chez lui, s'était mis à imiter tous les personnages des Amis du Mogol. Il amusa tellement son père, sa mère et les apprentis maîtres-queux que, deux jours après, le brave pâtissier, convaincu que son fils était un Talma en graine, le conduisit à M. Bérillon, et demanda à celui-ci de vouloir bien « apprendre l'état d'acteur » à son jeune enfant.

Marché fut conclu séance tenante, et le petit Vernet débuta au

VERNET (suite)

Jardin des Capucines, vers le mois de mai 1801, dans Les Tuteurs vengés, d'Alexandre Duval.

Ce Jardin des Capucines et son minuscule théâtre étaient situés dans un quartier fort désert à cette époque, devenu depuis l'un des plus élégants de Paris; car il se nomme aujourd'hui la rue de la Paix.

Le petit Vernet, très bien stylé par son professeur, possédait admirablement son rôle, et le savait imperturbablement. Mais quand il entra en scène, l'éclat des quinquets, les éclats de rire de tous les voisins de M. Vernet père, accourus pour voir débuter le gamin, l'effrayèrent à ce point, qu'il prit ses jambes à son cou et s'enfuit dans une course désordonnée.

Le spectacle fut interrompu par les cris de M. Vernet père, de ses élèves pâtissiers et des voisins du débutant, qui s'élancèrent à sa poursuite et le trouvèrent deux heures après, blotti dans un des pavillons du marché Saint- Honoré.

Tels furent les débuts de ce grand comique, si fin, si naturel, qui, sur le seul théâtre des Variétés, créa plus de deux cent? rôles, lesquels furent tous, pour lui et pour les auteurs, d'incontestables succès.

Vernet possédait le don de se transformer; et, soit qu'il représentât Placide dans Madelon Friquet, Mathias V Invalide, Madame Pochet, Serinet dans Ma feiyim? et mon parapluie, Prosper et Vincent, pièce dans laquelle il jouait un naïf apothicaire et un officier de cavalerie, ou bien le vieux Gaspard, dans Ls Père de la Débutante, Vernet n'était jamais le même.

Il fut encore un admirable ouvrier serrurier, dans L'Homme

qui bat sa femme; un malicieux petit bossu, dans La Marchande

de goujons; un naïf Jean-Jean, dans Les Bonnes d'enfants, etc., etc.

Mais Vernet était fortement tourmenté par de violents accès de

goutte.

C'était l'époque des calembours. Louis XVllI était mort en disant : « Charles attend. » Odry disait au public : « Vous êtes des Gati Odry. » \'ernet répétait, lui : « Je n'ai jamais bu la goutte et la goutte me tuera. » La goutte n'y manqua pas.

C'est d'un de ses accès qu'il mourut, le 8 mai 1848, plein de force, de talent et de très honnêtes vertus.

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