DEBURAU
La pantomime est une des parties de l'art dramatique qui demande le plus d'observation, le plus d'étude, dans la physionomie, le geste, l'attitude, pour parvenir à exprimer, sans avoir recours à la parole, les passions, les joies, les désespoirs humains.
Jusqu'à Déburau, cet art n'avait eu, pour interprètes, que des farceurs ou des pitres, produisant le rire par tous les moyens, même licencieux, surtout orduriers, trop souvent obscènes.
Déburau sut assagir ceux qui l'entouraient et fit de la pantomime — qui n'était qu'une débauche d'art — un art véritable que seuls continuèrent, après lui, Paul Legrand et Charles Déburau. D'autres parurent plus tard, pâles imitateurs, retombant dans la charge et l'exagération outrancière.
Pourtant, d'aucuns de notre époque sont parvenus à ressusciter et à faire revivre ou survivre cet art mort. Cela a été un renouveau très éphémère, que les enthousiasmes peu convaincus et les réclames exagérées ont prétendu élever jusqu'à Déburau, alors qu'il n'en était que l'ombre incertaine et falote.
Jean-Gaspard Déburau naquit à Neukolin, en Bohême, le 31 juillet 1796. 11 ne vint en France qu'à sept ans, remplissant l'emploi de paillasse dans la troupe acrobatique de son père.
Déburau, distingué par le directeur du petit théâtre des Funambules, M. Bertrand, apparut pour la première fois, dans un rôle de Pierrot, en 1819. Jusque-là, M. Bertrand ne lui avait fait jouer que l'emploi des brigands, dans lequel le pauvre paillasse produisait plutôt le rire que la terreur; ce qui était le contraire du but à atteindre.
De 1819 à 1846, époque de la mort du célèbre mime, ce ne fut qu'une succession de succès : Le Bœuf enragé, Le Songe d'or. Le Marchand de salade. Les 26 infortunes de Pierrot, Les Épreuves, Le Marchand d'habits, Les Jolis soldats, etc.
Jules Janin a écrit de Déburau : « Acteur sans passion, sans parole et presque sans visage, il dit, exprime tout. C'est un homme qui a beaucoup pensé, beaucoup étudié, beaucoup espéré, beaucoup souffert. C'est l'acteur du peuple. » ,=
Théophile Gautier écrivait de son côté : « Déburau est le plus grand mime de la terre. »
Et Charles Nodier, avant eux : « Après Talma et Potier, Déburau est le comédien le plus complet que nous ayons eu. »
Il mourut le 16 juin 1846. Ce fut un deuil pour le Boulevard. Son enterrement se transforma en une apothéose.
On eut dû graver sur sa tombe cette épitaphe que Champfleury avait tracée pour le pauvre mime : « Ci-gît qui a tout dit, sans avoir jamais parlé ».
DÉBURAU.
LIGIER
Si Ligier avait créé plusieurs rôles comme il créa le Louis XI de Casimir Delavigne, il eût peut-être été aussi grand que Talma, pour qui la pièce avait été écrite; il devint donc le successeur de Talma, sans en avoir la noblesse, la grandeur et la beauté. Car Pierre Ligier, né à Bordeaux le 11 décembre 1797, fut toujours de taille fort exiguë et de physionomie ingrate. Aussi ne réussit-il complètement que dans les personnages déplaisants ou de laideur historique, tels que le Louis XI, déjà cité, Glocester des Enfants d'Edouard, Richard III, Triboulet du Roi s'amuse, etc.
Ses parents étaient pauvres; aussi commença-t-il par être clerc d'avoué, puis devint apprenti commerçant. Il se surprit tout à coup à aimer une jeune personne qui adorait le théâtre, et qui s'y faisait conduire par le futur tragédien. Un soir, il vit sa compagne pleurer aux douleurs de Chimène ; il fut jaloux des larmes accordées à l'inconnu Rodrigue; et c'est alors que pour la première fois il se dit : « Pourquoi ne deviendrais-je pas Rodrigue, moi aussi ? ))
Ce fut donc l'amour charnel 'qui lui fit embrasser la carrière dramatique, plutôt que l'amour de la scène. Il se mit alors à jouer sur un théâtre de société. Talma vint en représentations à Bordeaux; Ligier s'arma d'audace, alla trouver le grand tragédien et lui demanda de vouloir bien venir l'entendre. Talma, très accueillant, bonhomme, se rendit à la solUcitation du jeune homme, et sut reconnaître, à travers ses inexpériences naturelles, les grandes qualités de chaleur, de conviction et de diction, qui créent le comédien. Il lui donna le conseil de venir à Paris, et de concourir pour entrer au Conservatoire.-
Ligier suivit le conseil et fut admis en 1819 dans la classe de Saint-Prix. Il avait déjà vingt ans. Talma ne l'avait pas perdu de vue et l'aida à débuter au Théâtre-Français, le 24 janvier 1820, par les rôles de Néron dans Britannicus, d'Oreste dans Andromaque, et de Coriolan dans la tragédie de La Harpe.
Il demeura trois ans à la Comédie-Française; mais, écrasé par l'incontestable supériorité de Talma, dans laquelle il voyait une bar-
LIGIER
— lOI —
LIGIER {suite)
lière infranchissable, il se sentit arrêté dans sa course à la gloire, et préféra devenir le premier à l'Odéon, où, de 1824 à 1828, il obtint de très grands succès, dans des créations telles que Rienzi, Jeanne d' Arc et La Maréchale d' Ancre.
La mort de Talma, survenue en 1826, lui fit la place belle; et, sans surprise d'aucuns, on le vit revenir au Théâtre-Français.
De redoutables jalousies, celle entre autres de Lafon, — qu'il faut se garder de confondre avec l'excellent comédien Lafont, lequel parut plus tard, dans les théâtres dits « de genre », — lui rendirent la place difficile; aussi nel'occupa-t-il que dix-huit mois. Casimir Delavigne, qui avait grande confiance en celui qu'il considérait comme le seul tragédien de l'avenir, le fit engager à la Porte-Saint-Martin, où il créa, de cet auteur, Marino Faliero, drame en vers, dans lequel le jeune Ligier sut augmenter sa renommée.
En novembre 1830, la retraite de Lafon rendait vacante la place de premier rôle tragique; un décret du gouvernement royal ordonna la rentrée de Ligier à la Comédie-Française, avec le titre de Sociétaire. Il y demeura vingt-deux ans et y obtint les plus grands succès, dans la reprise de tous les rôles joués par Talma.
En 1852, quittant ce théâtre, et abandonnant la pension à laquelle il avait droit, pour conserver celui de jouer sur les autres théâtres de Paris, il alla à la Porte-Saint-Martin, ou il créa très brillamment Richard III et Les Noces Vénitiennes. Passant ensuite à l'Odéon, il y joua, jusqu'en 1856, Gusm^n le brave, La Servante du Roi, etc., etc.
Il avait une voix remarquable de force et d'étendue, le geste court, mais ne manquant nullement de noblesse, une énergie sans pareille, une chaleur on ne peut plus communicative. Ceux qui jouaient à ses côtés en demeuraient surpris et souvent on les vit frémir des accents impétueux que, vieux encore, le tragédien produisait.
Il mourut des suites d'une attaque de paralysie, le 25 septembre 1872, à Bordeaux, où, depuis plusieurs années, il vivait paisible, dans les joies de la famille, riche et honoré de tous ; sa vie fut des jlus dignes.
LIGIER
Rôle de Farhau.
— lOJ — -
JENNY VERTPRE
On l'avait appelée « La Petite Mars des Panoramas « alors qu'aux Variétés elle remplissait, dans Minette à la Cour, le rôle de Minette.
Villemot la dépeignit : « Un petit être joli, espiègle, spirituel, qui s'agite sur des planches, en chantant tout ce que lui souffle le Diable. »
Elle se nommait véritablement Françoise-Fanny Vausgien. Elle naquit à Bordeaux, le 29 fructidor an V — 6 septembre 1797,
— enfant naturelle d'É?nilie Vausgien et de père « non dénommé )>. Ce père « non dénommé » n'était autre qu'un très bon comédien.
rempli de distinction, ancien précepteur au collège de l'Abbé Dubois, de son nom de famille Botte, qui avait pris celui de Vertpré pour entrer au théâtre.
Le frère d'Emilie Vausgien, le citoj^en Vausgien — l'oncle par conséquent de notre petit prodige, — était maître de ballet au théâtre de Bordeaux. La jeune Jenny avait juste cinq ans, lorsque cet émule de Vestris la fit paraître pour la première fois dans un de ses ballets d'abord, puis dans une pièce de ci: constance, où un auteur bordelais avait fait un rôle d'enfant, qui avait à chanter le couplet suivant :
Napoléon, quand il était petit, A su donner des marques de génie Tout comme lui, ma foi, je me suis dit : Vainquons aussi!... mais dans la comédie! Je suis petit, c'est vrai; mais je comprends De l'Empereur les nobles destinées; Pour le fè"er, la victoire en chantant {bis) N'attendit pas le nombre des années!
Dans ce rôle, la petite Jenny était costumée en tambour. Et le couplet avait été composé par le citoyen Vausgien. Ce sont donc des vers de danseur que fit acclamer l'enfant.
Sa mère, ayant suivi le beau Vertpré, engagé au théâtre du Vaudeville, amena l'enfant à Paris.
Mlle Vausgien fit alors jouer sa minuscule comédienne, d'abord sur le petit théâtre des Capucines, situé à l'endroit où se trouve percée aujourd'hui la rue de la Paix. Jenny s'y fit remarquer par sa gentillesse, sa pétulance, et l'esprit instinctif qu'elle savait apporter dans les couplets qu'on lui donnait à chanter.
On avait besoin au Vaudeville — théâtre sur lequel jouait son père
— d'une enfant, pour représenter une rosière, dans La Petite Gouvernante, vaudeville de MM. Moreau et Gentil. La mignonne Jenny fut engagée. Puis, en 1807, elle alla jouer au théâtre des Jeunes Artistes, situé à l'angle de la rue de Lancry et du boulevard Saint-
JENNY VERTPRÊ.
Rôle d'Annette dans La Pie voleuse.
JENNY VERTPRÉ {suite)
Martin, un vaudeville de Désaugiers : Les Fourberies de Scapine. On l'y remarqua de plus en plus.
Elle partit alors, accompagnée de sa mère seulement, dans une troupe qui allait donner des représentations en Russie. C'était en 1814. Elle avait seize ans. Elle revint en France, au milieu de vivandières blessées et de malades, dans un fourgon d'artillerie. Mme Vausgien était morte à Moscou.
A son retour à Paris, Vertpré autorisa l'enfant à prendre son nom, ou plutôt son surnom; et c'est à dater de ce moment que les affiches annoncèrent les représentations de Mlle Jenny Vertpré.
Elle fut engagée à la Porte-Saint-Martin, et créa, dans La Pie (^o/ewse, l'infortunée servante de. Palaiseau. Potier, le grand Potier, vjnt à ce théâtre jouer Les Petites Danaides ; les auteurs Désaugiers et Gentil s'empressèrent de choisir Jenny pour représenter V Amour.
Elle créa encore à ce beau théâtre : La Créole, Li Chaperon rouge, Le Petit Jehan de Saintré, L' Anneau de la Rtin? Berthe et — toujours aux côtés de Potier — Riquet à la houppe.
Sa vogue fut extraordinaire. L'exiguïté de sa taille et de sa toute mignonnette personne la faisait comparer à une miniature.
Le directeur des Variétés, Brunet, l'engagea à de tr.s brillants appointements : 12,000 francs par an!
Elle reprit sur ce théâtre La Chercheuse d'esprit, et créa : Sans tambour ni trompette, La Fille mal gardée, La Vieille de seize ans, La Neige. Carmouche, l'un des spirituels auteurs de cette dernitre pièce, s'éprit follement de son interprète, demanda sa main, qu'il obtint, et l'épousa.
Le mariage eut lieu le 1" mai 1832. Disons qu'il ne fut pas heureux et qu'il se rompit à l'amiable peu d'années après, sans que les époux fussent, l'un cont/e l'autre, fâchés le moindrement.
Scribe la fit engager au Gymnase et lui fit créer le rôle de Madame Pinchon, dans Le Mariage de raison; puis, La Lune de Miel, La Marraine, La D:moiselleà marier, La Chatte métamorphosée en femme, et Les Preinières amours.
La fantaisie prit alors à la pétulante comédienne d'aller prendre à Londres — où elle était adorée — la direction du théâtre de Saint-James. Elle y mangea beaucoup d'argent et se trouva fort heureuse de revenir aux Variétés créer La Chevalière d'Éon et La Dame de la halle
Atteinte et minée par un cancer, elle se vit contrainte, jeune encore, d'abandonner le théâtre, en 1844. Retirée à Passy, rue des Carrières, elle y mourut le 3 novembre 1865.
Prise de religionisme aigu, elle consacra à des œuvres pieuses et charitables les parcelles de sa fortune, « demandant pardon à son Confesseur d'avoir été belle et adorée ».
— lOO