‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 39 sur 100 · DÉJAZET · texte numérisé non relu

DÉJAZET

Hôle du Vicomte de Létorières.

MARIE DORVAL

Si Mlle [Mars fut la plus spirituelle, Mlle Georges la plus belle, Desclée la plus complète et Rachel la plus puissante des comédiennes de leur temps, nous nous trouvons, devant Marie Dorval, en présence de la plus dramatique des très grandes artistes qu'a enfantées la superbe période d'art romantique au théâtre.

Elle s'appelait Marie-Thomase-Amélie Delaunay, fut épouse Allan-Dorval, puis femme Merle.

Elle naquit à Lorient, le 7 janvier 1798, « enfant de la balle », c'est-à-dire fille naturelle de comédiens, mais reconnue par son père, qui remplissait l'emploi des « jeunes premiers ». La mère était chanteuse.

Dès l'âge de cinq ans, on fit jouer la comédie à la pauvre petite, et Camille ou Le Souterrain, puis Les Deux petits Savoyards furent les pièces qui virent naître sa jeune gloire.

Elle a raconté à Henri Monnier qu'elle était venue au monde sur les grands chemins : « J'ai été bercée, lui a-t-elle dit, aux durs cahots de la charrette de Ragotin et n'ai connu ni les jeux, ni les joies de l'enfance. »

Ce fut Potier qui la découvrit, à Strasbourg, et, selon l'exprès^ sion d'Hippolj'te Roll, « lui donna un passeport pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin », à Paris, où elle débuta le 12 mai 1818, par Paméla mariée; mais sa première création n'eut lieu que le 26 septembre, dans La Cabane de Montainard.

Elle avait alors vingt ans; mariée à quinze ans à Allan dit Dorval, danseur et maître de ballet, elle était déjà mère de deux enfants.

En 1819, son mari mourut, la laissant sans autre ressource que son très maigre engagement à la Porte-Saint-Martin, le pauvre maître à danser n'étant parvenu à rien mettre de côté, et les modestes appointements qu'ils gagnaient à eux deux suffisant à peine à les faire vivre et à élever leurs petits.

Ce fut un combat long et terrible contre la misère.

En 1822, Marie Dorval commence enfin à se faire remarquer dans le' rôle de Thérèse, des Deux forçats.

En 1825, Harel écrit : « Le charme ressemble tant au talent, la grâce ressemble tant à la beauté, que nous sommes presque tentés de dire que Mme Dorval est une bonne et belle actrice. »

Il nous faut cependant arriver à la date du 19 juin 1827, pour

MARIE DORVAL

MARIE DORVAL (suite)

la voir proclamer « grande comédienne » dans Amélie de Trente ans ou la vie d'un joueur. Elle méritait pourtant ce titre depuis longtemps.

M. Henry Lyonnet écrit qu'elle eut dans ce rôle, à côté de Frédérick-Lemaître, « des cris déchirants, de la douleur vraie, des angoisses sans artifices ».

En 1829, elle est dite, par l'unanimité des critiques, «la première actrice du boulevard » dans le Marina Faliero de Casimir Delavigne.

Sur ces entrefaites, elle épousa en secondes noces un écrivain de talent. Merle, qui devint une nouvelle et terrible charge 'pour la vaillante femme; car, quelques années après son mariage, le pauvre Merle était frappé de paralysie et continuait à vivre cependant, jusqu'en 1852, impotent et inutile, survivant encore à la malheureuse Dorval, écrasée sous le poids de tant d'infortunes accumulées.

En 1831, elle devenait l'admirable Adèle Hervey de VAniony d'Alexandre Dumas, et quelques mois après, l'incomparable Marion Delorme de Victor Hugo.

L,e 22 avril 1834, elle débutait à la Comédie-Française, dans Une Liaison, de Scribe, et l'année suivante devenait l'adorable Kitty Bell, du Chatterton d'Alfred de Vigny, en même temps que la terrible Catarina, d'Angelo.

Les intrigues de Mlle Mars firent qu'elle dut quitter ce théâtre, pour aller à FOdéon; de TOdéon au Gymnase, du Gymnsse à a Renaissance; elle rentra cependant, imposée par George Sand, à la noble Comédie, reparut à l'Odéon, courut misérablement la province, pour venir — à l'apogée de son talent immense — créer à l'Ambigu cette célèbre et inoubUable Marie-Jeanne, qui fit courir tout Paris et pendant des années pleurer toute la France.

Elle disait à Alexandre Dumas : « Les autres ne donnent au public que leur talent, moi, je lui donne ma vie. »

Puis le douloureux calvaire recommença plus que jamais*; et, le 20 mars 1849, brisée par la misère, la douleur et l'amertume, Marie Dorval s'endormit du dernier sommeil « dans toute sa pureté idéale», comme l'a écrit Alfred de Vigny.

-MARIE DORVAL

PROVOST

Son père était quincaillier et demeurait, quand vint au monde le jeune Jean-Bapiiste-Fra?içois Provost, le 10 pluviôse an VI — 29 janvier 1798, — au numéro 37 du quai de l'Horloge, à Paris.

« Je ne veux pas que mon fils soit un simple quincaillier comme moi, répétait à qui voulait l'entendre Jean-Baptiste-Sébastien Provost père. Je veux qu'il devienne un grand métallurgiste, savant en l'art de fondre les canons et de purifier les métaux. »

Il mit donc le jeune homme au collège Charlemagne, puis, pour le parfaire, au lycée Napoléon.

Malheureusement, le comédien La Rive, de la Comédie-Française, avait un neveu qui, comme le jeune Provost, faisait ses études au lycée Napoléon. L'oncle donnait des billets de spectacle à son neveu, et l'ami du neveu accompagnait au spectacle le neveu de son oncle. Le fils Provost prit ainsi le goût du théâtre, s'en ouvrit à La Rive, qui lui facilita l'entrée du Conservatoire, au grand désespoir de l'honnête marchand quincaillier de la Cité 1

Ce qui fit que le 25 juillet 1816 — il avait 18 ans, — le jeune Provost passa une audition pour se faire recevoir au Conservatoire, dans l'emploi des « premiers rôles tragiques ».

Il fut refusé. L'année suivante, il se représenta et, plus heureux cette fois, fut agréé comme « aspirant »; puis, le l^'' mai, comme « élève auditeur » ; le 2 juin, comme « élève en exercice »; enfin le 23 décembre 1817, comme « répétiteur honoraire ».

Le 1^'' février 1818, il sut gagner la pension de 800 francs; et le 20 octobre, on le chargea de faire les répétitions de comédie aux élèves des classes lyriques. En ce temps-là, on apprenait aux chanteurs à jouer la comédie. Je l'ai déjà fait observer, le Conservatoire actuel néglige cet utile enseignement.

En 1819, Provost entra à l'Odéon, pour remphr l'emploi des « amoureux » de tragédie; dans Les Vêpres Siciliennes, il joua Montfort, et dans Le Paria, Alvar. Ces deux rôles le montrèrent médiocre. 11 se résigna alors à jouer les « traîtres » et les « confidents >'.

Ne sentant pas encore sa voie véritable dans ces deux emplois. il se décida à prendre les « comiques « et réussit plus grandement dans l'art de faire rire.

En 1829, M. de Montgenet, directeur de la Porte-Saint-Martin, l'engagea. L'Odéon avait fermé ses portes le 3 mars de cette même année.

Le 24 mars 1831, il créait de magistrale façon l'épouvantable Archtvêque de L'Incendiaire, qui le replaçait dans les « traîtres » ou « troisièmes rôles »; puis l'implacable Hudson Lowe, de Schœnhrunn (t Sainte-Hélène. Dans ce rôle du bourreau de Napoléon, le public l'attendait, après le spectacle, à la sortie des artistes, et le sifflait, l'accablant d'injures et l'accompagnant jusque chez lui, en l'insultant et même le menaçant. Il eut recours au commissaire de police pour se faire protéger.

Enfin, le 25 avril 1835, il débutait à la Comédie-Française, par

PROVOST {suite)

le rôle d'Orgoji, et s'y faisait très remarquer. Il lui fallut cepen dant attendre quatre années avant d'être nommé Sociétaire.

Le jeu scénique de Provost était, avant tout, naturel, simple, de goût exquis, d'extrême finesse, de variété sensible et de belle

franchise.

Théophile Gautier a écrit : « C'est un grand, un très grand acteur que Provost :... Quel naturel! quelle bonhomie et en même temps quelle finesse ! »

Provost joua et créa, d'admirable manière, plus de deux cents rôles à la Comédie-Française.

Toutel'ancienne comédie, le haut répertoire étaient incarnés en lui.

Il sut conquérir tous les suffrages dans Arjiolphe, peut-être le rôle le plus difficile, le plus complexe qu'ait enfanté le génie de Molière, et dans lequel les plus grands comédiens se sont jusqu'ici trompés. Qui donc le jouera ?... Molière le vécut.

Je dois citer parmi ses créations, dans aucune desquelles nul ne l'a faitoublier, quelque remarquables qu'aient été ceux qui les ont repris : Raymond Poisson, dans La Famille Poisson ; Van Buch, dans // ne faut jurer de rien: Montrichard, dans Bataille de Dames; Le Bonhomme Jadis; Maréchal, dans Le Fils de Giboyer; le Marquis de Rouillé, dans Par droit de conquête; le Baron, dans On ne badine pas avec Vamour. Il joua Poirier avec succès, mais en ce personnage il représentait plutôt le grand manufacturier que le bonhomme de la rue des Bourdonnais, peinture exacte du bourgeois de Louis-Philippe. Il mourut à Paris, le 26 décembre 1869. La Comédie-Française ce jour-là mit un crêpe.

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PROVOST

PROVOST

Rôle d'Arnolphe.

CHOLLET

Si le bon Dieu eut écouté les doléances de l'abbé Bossu, nous posséderions peut-être maintenant un saint de plus dans le calendrier: sami Chollet, comme nous avons saint Serbonnet, saint Paterne et saint Apollinaire. Car l'excellent abbé Bossu avait en son église de Saint-Eustache, comme maître de chapelle, le père de Jean- Baptiste-Pierre Chollet: et, jusqu'à douze ans, le jeune homme, doué d'une très johe voix, façonnée par l'organiste paternel, fut retenu dans l'ambon de l'église, où sa voix timbrée et charmante se faisait remarquer parmi celles de ses petits camarades.

Mais le bon Dieu de l'abbé Bossu fut contraint de faibhr devant le bon Diable qu'était un des chantres de sa paroisse, lequel cumulait cet emploi pseudo-ecclésiastique avec l'emploi profane de choriste au théâtre des Italiens.

Ce choriste confia à son cher Maître de chapelle que le directeur du théâtre sur lequel il exerçait le soir, demandait partout un enfant intelhgent, qui pût chanter un air, dans l'opéra en cours de répétitions. M. Chollet père, alléché parle « cachet de dix francs » que l'on offrait à son fils, céda; et l'enfant, malgré les objurgations du bon abbé, passa du Paradis à l'Enfer, où, le soir de son début, il fut fêté et vl:)issé.

Il était né à Paris, le 20 mai 1798; or, ceci se passait en 1810, l'enfant avait donc douze ans.

Le jeune Chollet, grisé par son succès, ne voulut à aucun prix retourner à la maîtrise, que continuait à diriger son honorable père; il fit si bien des pieds, des mains et de la langue, qu'il convertit madame sa mère à ses dévotions; et que par elle il obtint d'entrer dans une classe de chant du Conservatoire, où il remporta

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CHOLLET

Rôle de Zampa.-

GHOLLET (.suite)

facilement et promptement les premiers prix de diction musicale et de solfège. A sa sortie de ce collège des Arts et « du Métier », il entra comme choriste au théâtre Feydeau, cumulant avec le titre de chantre à Saint-Germain-l'Auxerrois et celui de premier trombone dans la musique de la Garde nationale de sa section. En 1818, il se fit engager à Genève, sous le nom de Dôme ChoUet, et, pour se rompre à la scène, chanta les barytons en même temps que les ténors d'opéra-comique et de grand opéra, joua le vaudeville, le drame et même la tragédie; jusqu'à ce que, famiUarisé avec tous les genres, il devint, indépendamment d'un violoniste distingué, d'un trombone di primo cartello, d'un chanteur merveilleux, un comédien exquis.

En 1823, il était au Havre. C'est du Havre, où il fut acclamé, qu'il vint débuter à Paris, à l'Opéra- Comique. Le Chaperon rouge^ La Fête du village voisin furent pour lui des triomphes, et les vieux amateurs clamèrent que c'était « Martin ressuscité ». Mais un engagement antérieur le força d'abandonner Paris et d'aller à Bruxelles; et ce n'est qu'en 1826 qu'il devint définitivement Penf.'Dunaire, puis, en 1827, Sociétaire de l'Opéra-Comique, lequel à cette époque était administré par le régime du Sociétariat.

Sa voix, qui tenait du ténor et du baryton, avait beaucoup de force, en même temps que beaucoup de douceur. H vocalisait comme une chanteuse très légère, et il abusait souvent de cette faciUté, en substituant à la belle simplicité d'une phrase musicale, ses jets étincelants de voix, ses trilles et ses roulades, au très grand désespoir des compositeurs. Mais ChoUet était « pour l'effet avant tout». Ce fut toujours ce qu'on lui reprocha.

Il fut le créateur inoubhable de Marie et de Zampa, ces de a chefs-d'œuvre d'Hérold. Za Fiancée, Les Deux Nuits, Fra Diavolo Le Postillon de Longjumeau, L'Eclair, Le Brasseur de Preston furent, pour l'éminent artiste, autant de triomphes.

C'était, je l'ai dit, en même temps qu'un admirable chanteur, un très excellent comédien.

Retiré à Nemours, il mourut le 10 janvier 1892. Il y vivait en la charmante compagnie de Geffroy, d'Adolphe Dupuis et de Dressant.

CHOLLET

Rôle de Chapalo-i dans Le Postillon de Longjumea.u.

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