BOCAGE
Le 11 novembre 1799, naissait à Rouen Pierre-François Touzé, qui devait s'illustrer plus tard sous le nom de Bocage.
Ouvrier cardeur, affolé de théâtre, il vint à Paris et tenta vainement d'entrer au Conservatoire. Repoussé, découragé, il se fit tour à tour garçon épicier, commis, et employé au greffe d'un Conseil de guerre.
Ces différentes places lui donnaient à peine de quoi vivre; mais sur ses minces émoluments, il trouvait le moyen d'économiser pour aller entendre, aux poulaillers des théâtres de drames, les acteurs boursouflés, hurleurs et trépidants de cette époque. Cependant, de temps en temps, il parvenait à se ghsser à la claque de la Comédie-Française et, en entendant Talma, Firmin, Michot,se corrigeait des exagérations que lui inspiraient les acteurs du boulevard.
Il parvint à débuter à la Comédie-Française, le 24 juin 1821, dans le rôle de Saint- Aime, de L'Abbé de UÉpée; mais, jugé insuffisant, il se rejeta sur l'Odéon, où il débuta le 4 mai 1822, dans Le Menteur.
Là, il se maintint, et Maurice Alhoy écrit en 1824, à propos d'une reprise de Béverley : « Bocage mériterait souvent qu'il y eût quelques amateurs dans la salle, pour appl.audir à son ton décent et à ses manières aisées ».
En 1829, il quitte l'Odéon et vient à la Gaîté créer le rôle de Sir Jack, dans Alice ou les Fossoyeurs écossais.
L'année suivante, il entre à la Porte-Saint-Martin et se fait très remarquer dans le Shylock du Marchand de Venise, et dans le Sergent Hubert, de Schœnbrunn et Sainte-Hélène.
Alors s'affirma, quoique discuté encore, le grand talent de Bocage, et la série de ses triomphes.
J'écris : discuté, car, pendant qu'un critique le dépeignait « le plus intrépide brûleur de planches de la capitale », un autre — et cet autre était Henri Heine — écrivait:" Bocage!... beau comme Apollon ».
Le 3 mai 1831, il créait Antony, où il fut inimitable; puis, le 11 août de la même année, l'admirable Didier de Marion Delorme. Enfin le 29 mai 1832, il mettait le comble à sa réputation, par la colossale création de Buridan, dans La Tour de Nesle.
Théophile Gautier a dit de Bocage : « Il luttait de talent avec le génie de Frederick, la passion de Mme Dorval, et la majesté épique de Mlle Georges ».
Bocage fut l'homme rêvé et accompli de l'école romantique. C'était la fatahté dans Antony et dans Didier. C'était la pure évocation du moyen âge dans Buridan. Il était âpre et amer, fébrile et puissant, doux et terrible.
11 revint à l'Odéon, comme acteur d'abord, puis comme directeur. Sa direction ne fut pas heureuse. Sa dernière création a été, en 1862, Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, à l'Ambigu.
Il mourut très pauvre, très plaint, peu secouru, le 30 août 1863.