BOCAGE
IIENHI MONNIER
Qu'est-ce quHenri Monnier?... C'est Joseph Prudhomme. Qu'est-ce que Joseph Prudhomme!'... C'est Henri Mon?iier. L'un ne va pas sans l'autre, parce que l'autre ne va pas sans l'un. Si vous demandiez à Henri Monnier : « Comme quoi ètes-vous entré au Ministère delà Justic?? » il vous répondait: .( Comme dans du beurre! > — Si vous demandiez à Joseph Prudhomme : « Qu'est-ce que ce sabre que vous brandissez ainsi? » il vous répondait : « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie! »
Et, pourtant, quel artiste surprenant! Quel dessinateur spirituel! Quel écrivain mordant! Quel humoriste! Quel comédien fantaisiste que ce bourgeois de 1810, né « de parents pauvres mais honnêtes >>, selon sa propre expression, qui depuis a fait fortune.
Cette naissance s'est produite en 1799, bien qu'il ait déclaré, dans une biographie de lui, écrite par lui, être né « à Paris, rue de la Madeleine, 31, un an juste après la proclamation de l'Empire ».
Cette biographie, qui date de 1854, prouve qu'Henri Monnier, âgé de cinquante-cinq ans, avait encore des prétentions à la presque jeunesse, et n'en voulait paraître que quarante-neuf.
Après avoir été clerc de notaire et comptable au Ministère de la Marine, il entra comme élève dans l'ateUer deGirodet; et, tout en partageant son temps entre le ministère, qui lui fournissait la pâture journalière, et l'atelier du célèbre peintre, qui lui enseignait l'art du crayon, il arriva ainsi jusqu'à 1824, en l'aimable et fantaisiste compagnie de Charlet, qui enregistrait les naissances à la mairje du IJe arrondissement; de Pigale, qui était petit commis au Ministère de l'Instruction publique; de Bellangé, qui accumulait des additions chez un banquier; de ^leissonier, qui pesait de la mélasse chez un épicier de la rue Saint-Denis; voire même d'Horace Vernet, qui continuait en l'art de peindre, la grande réputation de son père et de son grand-père.
C'est à cette époque qu'Henri Monnier traduisit, par la force spirituelle de son crayon : Les Mœurs administratives et Les Grisettes ; et que, le premier, il illustra les Chansons de Béranger d'adorables dessins, puis les Fables de La Fontaine.
Alors, doué d'une verve sarcastique absolument outrancière, il se mit à écrire des Scènes } opulaires, réunies pour la première fois en un volume édité en 1830. Dans ces scènes parurent son colossal Jean Hiroux, son inénarrable Voyage en diligence, son célèbre Roman chez la Portière, qu'il devait transporter par la suite au théâtre, son épique Madame Desjardins et son impérissable Joseph Prudhomme.
Etienne Arago était alors directeur du Vaudeville. Henri Monnier, qui était lié d'amitié avec lui, l'alla trouver et lui proposa de jouer une pièce dont il était l'auteur, mais qu'il avait fait arranger par Brazier; pièce dans laquelle lui, Pionnier, remplirait cinq rôles dif-
HENRI MOXNIER.
HENRI MONNIER (suite)
férenls : un jeune homme naïf, un vieux beau, un marchand de bestiaux, une vieille bavarde et son immortel Joseph Prudhomme^ devenu déjà populaire.
Arago accepta et Henri Monnier débuta comme comédien, dans sa Famille improvisée, le 5 juillet 1831, aux chaleureux applaudissements du Tout Paris artistique et littéraire de cette époque, en mal romantique d'esprit nouveau et d'oeuvres colossales.
Il joua encore, mais avec succès amoindri, Joseph Truber, Le Contrebandiei' et Le Courrier- delà malle.
Puis il partit pour la Province, la Belgique, se taisant son propre imprésario, et représentant Le Malade imaginaire, joint à son mince répertoire du Vaudeville.
Il revint à Paris et pubha, en 1 835, de Nouvelles scènes populaires; en 1837, un roman : Le Chevalier de Clermont; en 1841. des Scènes . de la Ville et'dela Campagne; en 1845, Un Voyage en Hollande; en 1854, Les Bourgeois de Paris; en 1855, Les Diseurs de riens; en 1857, les Mémoires de Joseph Prudhomme; en 1862, La Religion des Imbéciles et Les Bas- fonds de la Société; je ne parle que pour mémoire de U Enfer de Joseph Prudhomme, une amusante fantaisie^ vendue sous le couvert et devenue fort rare.
Comme auteur dramatique, il fit encore jouer, en 1849, sur le théâtre des Variétés, direction Morin, Les Compatriotes, pièce dont il joua, sans succès, le principal rôle; puis, le 23 novembre 1852, son véritable chef-d'œuvre : Grandeur et Décadence de Joseph Prudhomme. Tout Paris courut le voir dans cette admirable création. Au Palais-Royal, en 1855, naquit à la scène Le Roman chez la Portière. Il fut étonnant de vérité dans le personnage de la portière, Madame Desjardins. En cette même année. Le Bonheur de vivre aux champs, à ce même théâtre du Palais-Royal; toujours en 1865, l'Odéon représenta une comédie en trois actes et en vers : Peintres et Bourgeois, qu'il écrivit avec la collaboration de Gustave Vaëz.
En 1856, il fit encore représenter Les Métamorphoses de Chamoiseau; et Joseph Prudhomme chef de brigands, comédie en trois actes, fut joué aux Variétés, en septembre 1860.
Henri Monnier fut beaucoup plus réputé, et cela à juste raison, comme caricaturiste et auteur humoristique que comme comédien; mais il fut néanmoins une de nos grandes physionomies théâtrales; et il ne pouvait qu'honorer le Panthéon artistique que nous pubhons, où toutes les gloires défuntes du théâtre passé sont présentées.
Une congestion cérébrale l'emporta de notre monde dans l'autre, le 3 janvier 1877. Il mourut pauvre, comme tous les comédiens de cette grande époque.
Qui ne connaît le fameux dilemme des épinards ? « Je n'aime pas les épinards; et je suis heureux de ne pas les aimer; parce que si je les aimais, j'en mangerais; or, comme je ne les aime pa;, ça me serait désagréable. »
Tout Henri Monnier est là!