HENRI MONNIER
BOUFFE
Hugues-Marie-Désiré Bouffé est né à Paris, le 4 septembre 1800. ïl a laissé des Mémoires intéressants, dans lesquels nous puisons les utiles renseignements que nous allons fournir sur ce grand comédien.
Bouffé joua pour la première fois chez Doyen, qui tenait un petit théâtre, où s'exerçaient les amateurs.
En 1821, il futengagé au Panorama-Dramatique, comme grande utihté, à raison de 25 francs par mois, et débuta par le rôle d' Abou-Tahir dans Ismayl et Maryam, le 14 avril. Son directeur, Allaux, enchanté du jeune comédien, le mit, au bout de dix mois, aux appointements de 600 francs par an; mais M. Chédel, ayant succédé à M. Allaux, l'augmenta de nouveau et le fit grimper à 1,200 francs, puis à 1,500 francs, ce qui était un maximum en ce théâtre.
Bouffé jouait des amoureux, des grimes, des tragiques, des grotesques, des sérieux; il alla même jusqu'à danser et à mimer le rôle de la mère Simonne dans le ballet de La Fille mal gardée.
Bru net, alors directeur des Variétés, étant, certain soir, venu le féhciter, lui proposa de l'engager à son théâtre; M. Chédel, voulant retenir son acteur de prédilection, doubla ses appointements et le mit à 3,000 francs, chiffre fabuleux pour une telle administration.
Mais, le 14 juillet 1823, le théâtre du Panorama-Dramatique annonça sa fermeture, étant donné le manque de recettes; ce fut la faiUite, la débâcle.
Sur le pavé. Bouffé alla trouver Minotti Franconi, qui l'engagea à son Cirque Olympique et le fit jouer dans Les Pyrénées, Cadix, et Les Champs-Elysées. Mais le comédien ne pouvait demeurer longtemps dans ce théâtre, où les chevaux lui donnaient la réphque; et, le 28 février 1824, il débutait à la Gaîté, dans Le Cousin Ratine, aux appointements de 2,000, 2,200 et 2,300 francs, durant trois années.
BOUFFÉ
BOUFFÉ {suite)
On construisait alors, sur la place de la Bourse, le théâtre des Nouveautés qui devint par la suite le théâtre du Vaudeville. Le directeur de ce nouveau théâtre engagea Bouffé aux appointements de 6,000 francs par an, et le fit débuter le 25[mai 1827 par les rôles de Julien dans Le Débutant, et de Jacques dans Le Jeu de Cache- Cache.
Je cite un trait de haute probité à l'actif de cet artiste de tant de cœur et de tant de talent.
Son père, ruiné, allait être mis en faillite, "pour une somme de 18,660 francs. Bouffé s'engagea à désintéresser les créanciers, en six annuités, leur faisant abandon de la~moitié de ses appointements. Les créanciers acceptèrent. Le théâtre des Nouveautés ayant fait de mauvaises affaires, le pauvre Bouffé dut suspendre le règlement des créanciers paternels, et ne put le continuer que lorsqu'il parvint à se faire engager au Gj'mhase, où il débuta le 16 avril 1831, par les rôles d'Oscar de La Pension Bourgeoise, et de Rigaudin dans I,a Maison en Loterie. Toutes les dettes paternelles furent intégralement acquittées.
Son succès au Gymnase fut énorme. 11 fit à ce théâtre pendant douze années les plus brillantes et étonnantes créations : Le Bougon du Prince, Les Vieux Péchés, Michel Perrin, La Fille de Vavare, Pauvre Jacques, Le Gamin de Paris, Le, Muet d'Ingouville, Clermont, Les Enfants de troupe. Le Père Turlututu, L'Oncle Baptiste, et cinquante autres rôles, tous plus éclectiques les uns que les autres.
Le 5 novembre 1843, il entrait aux Variétés, où il triomphait encore jusqu'en 1848; puis il alla de théâtre en théâtre, remarquable partout.
Bouffé était très admiré pour son naturel exquis, la variété de ses compositions, la vérité de ses personnages, son exactitude des costumes et des caractères, son émotion communicative et l'étude des plus menus détails. C'était un talent qu'on eût dû examiner à la loupe, tant il était de finesse et de déUcatesse.
Il mourut très honoré et pauvre, le 27 octobre 1888, à l'âge de quatre-vingt-huit ans.
BOUFFÉ
Rôle de Rigolard.
FREDEHICK-LEMAITRE
Le 2 juillet 1823, un coup de tonnerre éclatait formidable, retenti-sant, déchirant la nue tranquille dans laquelle somnolait paisiblement Fart théâtral; et l'éclair qui avait jailh, précédant l'explosion, enfantait un génie dramatique.
L'Ambigu du boulevard du Temple venait de donner ce soir-là un mélodrame énorme d'ineptie et de folle exagération, dont letitre était L'Auberge des Adrets; et de cet amas de crimes, de larmes, de vociférations, de hurlements, et de sang giclant sous les coups de poignard, était sorti, rayonnant, un être hybride, fantastique dans le réel, insaisissable dans la fantaisie, comique dans l'horrible, cynique, extravagant d'inouïsme, non conçu par les fabricants habituels et ordinaires de l'époque, les Benjamin Antier, les Saint-Amant et les Paulyanthe, signataires de 1" œuvre, mais inventé par un comédien de vingt-trois ans, inconnu la veille, colossal le lendemain.
Frédérick-Lemaître avait créé de toutes pièces Robert Macaire, ce type de l'impudence, de l'escroquerie, de l'adresse arrogante, dont s'empara plus tard le grand caricaturiste Daumier, pour satiriser les vices et les fourberies de son époque.
A vingt-trois ans — j'insiste sur cet âge, où le comédien hésite encore, tâte le terrain, tremble, balbutie, — Frédérick-Lemaître, avec une audace incomparable, concevait, transformait un traître vulgaire et banal de mélodrame, un sinistre et bas coquin, appelant les trognons de pommes, en un mystificateur ardent, incisif, mordant, ridiculisant les gendarmes, comme Polichinelle les bat, et capable d'emporter le Diable au bout de sa trique plutôt que se laisser emporter par lui, comme ainsi qu'il est fait du double bossu.
Robert Macaire et son compaing Rertrand étaient nés immortels par la force de cette immense composition, germée dans le cerveau déséquilibré du démesuré comédien dont nous rapportons ici la mémoire.
Après avoir enfanté un Robert Macaire, se réveiller dans la casaque d'un Ruy Blas, en traversant les pourpoints, les habits et