‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 50 sur 100 · ADOLPHE NOURRIT · texte numérisé non relu

ADOLPHE NOURRIT

Il y a eu deux Nourrit, tous deux ténors célèbres, nés de même à Montpellier; ce qui fait que souvent les écrivains les confondent. Cependant l'un est le père de l'autre. Adolphe Nourrit, dont nous nous occupons ici, est le fils de Louis Nourrit.

Le père ne fut qu'un grand ténor de force, très peu artiste de •nature, mais remarquablement doué par la richesse et la beauté de sa voix. Le fils. Adolphe, fut un artiste complet, joignant à son grand talent de chanteur celui non moins puissant de comédien.

Il naquit à Montpellier — je l'ai dit — le 3 mars 1802. Le jeune homme, dès l'âge le plus tendre, manifesta son goût profond pour la musique et le théâtre; son père, qui pourtant n'avait qu'à se féliciter d'avoir embrassé cette carrière, combattit le plus qu'il le put la vocation de son fils. Il lui avait fait faire de très bonnes études au Collège Sainte-Barbe, à Paris, et lui avait fait quitter cet étabhssement pour lui faire apprendre le commerce.

Il ne fallut rien moins que l'intervention du célèbre ténor italien Garcia, lequel avait entendu le jeune Adolphe, pour venir à bout de l'opiniâtreté du père Nourrit.

Adolphe débuta à l'Opéra, le 1" septembre 1821 — il avait dix-neuf ans, — par le rôle de Pylade, dans Iphigénie en Tauride, de Gluck.

L'étendue de cette voix si pure, si fraîche, si pleine de charme, sa vocaUsation facile et brillante, lui conquirent du premier coup les hautes grâces du pubhc. Il y eut alors rivalité entre le père et le fils. Leur ressemblance était fort grande; à ce point qu'on fit pour eux un opéra intitulé Les Deux Salons, dans l'intrigue duquel ils étaient pris l'un pour l'autre.

Cependant iowj's Nourrit, \e père, se retira en 1826, abandonnant le sceptre à son fils, qui devint le merveilleux créateur, en France, d'.-l ménop/îjs dans le Moïse de Rossini; le superbe Mazaniello de La Muette de Portici, d'Auber; l'incomparable Comte Ory et enfin, le 3 août 1829, ce colossal Guillaume Tell, lequel, aujourd'hui, âgé de près de quatre-vingts ans, n'a pas encore une ride, pas un cheveu blanc — malgré le dire des inventeurs outranciers de formules nouvelles — et passionne encore les masses, continuant à soulever les transports d'enthousiasme et d'admiration.

Puis, Meyerbeer arriva et fournit au superbe ténor cet énorme rôle de Robert-le-Diable, où plus tard Duprez s'essaya, sans faire oublier le créateur.

ADOLPHE NOURRIT {suite)

Ce fut alors le tour d'Halévy d'apporter à l'Opéra La Juive, ou Nourrit créa d'incomparable façon le rôle d'^/éa:ar. C'est lui, Adolphe Nourrit, qui composa les paroles de l'air : Rachel, quand du Seigneur..., sur lesquelles le compositeur improvisa presque cette merveilleuse musique, qui est une des phrases les plus émues qui aient été écrites pour le théâtre.

Meyerbeer donna ensuite Les Huguenots, et Nourrit fut le subhme créateur de Raoul. Puis vint le rôle de Phœbus, dans la Esméralda de Mlle Louise Bertin.

Mais Duprez — qui s'était rendu célèbre en Italie — sur ces entrefaites arriva à Paris, et, vers la fin mars 1837, assista à. une représention de La Muette, en la compagnie du directeur de l'Opéra, M. Duponchel.

Nourrit les aperçut et, saisi par l'émotion de voir en face de lui un rival redoutable, fut pris d'un enrouement subit et ne put jouer que le premier acte. Il fut remplacé par Lafont, qui savait le rôle en double et acheva la représentation.

Le lendemain, Adolphe Nourrit envoj'ait sa démission à M. Duponchel. Rien ne put le faire revenir sur sa détermination.

À partir de ce jour, de grands troubles cérébraux se manifestèrent chez le pauvre ténor. Il se voyait fini, détrôné, désormais méconnu, oubhé. Sa représentation de retraite eut heu, quelques jours après, le l^r avril. Il fut acclamé. II pleura.

On espérait que ces ovations, ces manifestations grandioses le feraient revenir sur sa décision. Il n'en fut rien. Il avait pris Paris en haine et M. Duponchel en exécration. Il ne le nommait plus que (' mon assassin ». Il s'enfuit. Il parcourut alors la Belgique, les grandes villes de France, l'Itahe, partout fêté avec enthousiasme, se figurant, dans sa manie de persécuté, que ces applaudissements étaient dérisoires.

Dans la nuit du 8 mars 1839, à Naples — quatre mois avant, il avait encore créé à Milan le Giuramente, de Mercadante, — pris d'un accès de fièvre chaude, il se précipita par la fenêtre du quatrième étage de l'hôtel Barbaza, qu'il occupait, et se brisa la tête sur les dalles de la cour.

D'aucuns prétendirent — Mme Garcia entre autres — que cette terrible chute fut le résultat d'un accident. Mais l'opinion générale prévalut pour le suicide.

Ainsi mourut à trente-sept ans le plus beau, le plus grand des ténors entendus jusqu'à cette époque.

Adolphe Nourrit était en même temps un homme d'esprit supérieur, de cœur généreux et d'excessive sensibilité.

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