‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 54 sur 100 · RAUCOURT · texte numérisé non relu

RAUCOURT

Achille Raucourt, le seul, l'unique comédien que redouta le très ombrageux Frédérick-Lemaître ; car son originalité égala celle de l'incomparable artiste. Raucourt seprésentait au public sous toutes les formes, avec toutes les physionomies, revêtant tous les costumes, et le public ne retrouvait jamais le Raucourt de la veille sous ces divers avatars. C'était un acteur nouveau qui se présentait à lui, rempli de finesse, de puissance dramatique, et surtout d'un comique naturel et parfait.

Raucourt, né à Rennes en 1804, fit ses premières armes théâtrales dans sa ville natale ; puis au Mans, Angers, Amiens, Brest et Bordeaux, où il demeura dix ans, adoré du pubhc.

En 1836, il débuta à Paris, à la Porte-Saint-Martin, dans le rôle de Morisseaii, de La Duchesse de la Vaubalière ; la Jh'esse « fit à l'acteur sa large part de gloire >>.

11 créa successivement à ce théâtre Les Deux Familles, Rita VEspagnole, L'Enfant de la giberne, Claude Stocq, La Madone, etc.

Le Théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant fermé ses portes pour insuffisance de recettes, Dormeuil, directeur du Palais-Royal, n'hésite pas à l'engager et lui fait créer Bob, au miheu de ses acteurs fantaisistes effrénés.

Mais Raucourt revient au théâtre de ses débuts, qui a rouvert ses portes, et triomphe à nouveau dans Le Perruquier de VEnipereur. Les Deux Serruriers, et surtout — aux côtés de Frédérick- Lemaître — dans la preiiîière reprise de Ruy Blas, l'admirable drame de Victor Hugo, dont il joue Don César.

« Parfait au premier acte, il recueille d'unanimes applaudissements dans le quatrième, que son adversaire, malgré tout son talent, ne pouvait franchir sans orage », écrit M. Thouzery, dans Le Monde dramatique.

C'est pour Raucourt que Félix Pyat avait fait Le Chiffonnier de Paris, mais, par suite d'intrigues, ce fut Frederick qui le créa.

Cette rivahté se poursuivit à l'Ambigu, où Frederick joua Paillasse, et Raucourt, dans la même pièce, le rôle effacé du Marquis de Montbazon. Raucourt se hvra alors, dans ce rôle, à des facéties plus ou moins spirituelles que le public applaudissait chaque soir à outrance. Frederick, que ces applaudissements ennuyaient fort, fit appeler Raucourt chez le directeur, lequel ordonna à son second grand comédien de se résigner au texte scrupuleux de son rôle.

« Est-ce que j'ajoute, moi? » dit majestueusement Frederick à son camarade récalcitrant.

« Ah! parbleu! vous, Mossieu, vous mangez de la m... et vous évacuez de l'or » fut la réponse du révolutionnaire.

Raucourt fut toujours desservi par un organe nasillard et sombre. 11 mourut pauvre, comme Frederick, mais beaucoup plus oubhé, le 4 juin 1855.

Page 1