‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 55 sur 100 · RAU COURT · texte numérisé non relu

RAU COURT

GRASSOT

C'était un petit homme maigre, sec, osseux, à l'œil aussi vif que le geste. Il avait été, avant de prendre le théâtre, marchand de papiers peints, bijoutier, peintre, voyageur de commerce, commis chez un banquier, puis dans un magasin de nouveautés.

11 avait commencé par jouer les « amoureux »sur les théâtres de la banlieue, et remplaçait la beauté naturelle qui lui manquait par des vêtements élégamment coupés, quoique dé forme étrange, des parfums parlant haut aux nez environnants, et des frisures pommadées jusqu'à en être ruisselantes.

r' Après la banheue,où les dames lui firent trop comprendre que sa fatale beauté n'était qu'illusoire et des plus fugitives, il eut l'esprjt — il en avait beaucoup — de s'apercevoir que l'emploi des comiques lui siérait mieux que celui des : « J'vous aime! » Et il partit pour Reims sous le nom d'Auguste, s'essayer dans cet emploi. 11 y réussit complètement, ce qui lui donna l'audace de venir se faire engager au Théâtre du Gymnase, à Paris.

ISlais Grassot, d'humeur très caustique, blaguait le directeur, les régisseurs, ses camarades, le public même!... Il osait dire en scène ce que n'avaient jamais écrit ses auteurs, et ce qui n'y avait jamais été dit.

Un soir, dans la coulisse, il se disputa avec Klein, aux côtés de qui il jouait, et continua la discussion en scène dans la pièce qu'ils représentaient. A un moment où Klein refusait sa fille au jeune Grassot, en lui disant : « Je vous la refuse parce que ma fille ne vous trouve pas à son goût!... » il s'avança vers le public et dit : « Messieurs, je vous fais juges. Je suis incontestablement plus beau que monsieur ! » Et il désignait Klein : « Ce qui prouve que sa fille ne possède aucun goût, puisqu'elle trouve cet honorable vieillard du sien. Et j'ajouterai que je suis beaucoup plus maigre que monsieur!... Prononcez-vous, messieurs!... Qui est le plus maigre de M. Klein ou de moi ?... C'est moi, n'est-ce pas ?... Vous avez ri ? Donc, vous êtes de mon avis. Maintenant, continuons la pièce. Vous disiez donc, mon cher beau-père ?»

Poirson, directeur du Gymnase, trouva très mauvaise l'intempestive sortie de son pensionnaire, le fit dès le lendemain venir dans son cabinet et lui dit :

« Monsieur, vous ne faites plus partie du Théâtre du Gymnase.

— Monsieur, lui répondit Grassot, vous m'en voyez des plus

GRASSOT

ibi —

GRASSOT (suite)

ravis. Car je ne vous aime pas! ah ! certes non ! je ne vous aime pas I Et comme, par mon talent, je contribuais à vous faire faire une très grosse fortune, j'espère que mon départ va vous plonger dans la plus atroce misère. »

Alors, il quitta noblement le cabinet directorial et partit pour Rouen, où il demeura trois années, de 1836 à 1838.

Dormeuil, directeur du Palais-Royal, le vit et s'empressa de l'engager. De ce jour Grassot devint cet admirable bouffon, dont on imita la voix enrouée, les gestes excentriques, les gnouf gnouf, qui étaient le Dixi de ses discours baroques, dont on se raconta les costumes, dont on se répéta les mots.

~îl débuta au théâtre de M. Dormeuil par M. de Coylin ou VHomme infiniment poli. Dès cette première apparition, il fut adopté comme l'un des plus grands amuseurs de Paris.

Son talent — il en avait — ne procédait de celui d'aucun autre acteur.

Il créa, pendant les vingt-deux années qu'il resta dans ce théâtre, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, plus de trois cents rôles, parmi lesquels : Pascal et Chambord, Le Caporal et la Payse, Deux papas très bien, Le Pot aux roses, Une Fièvre brûlante. Mon Isménie, Le célèbre Vergeot, Les Folies Dramatiques, Une Panthère de Java, La Garde-malade, La Vénus à la fraise. Sur terre et sur Vende, etc., etc..

Dans cette dernière pièce, il mimait admirablement un mal de mer, dont Levassor s'empara plus tard pour en faire une inénarrable scène comique.

Il fut inimitable dans Le Chapeau de paille d" Italie, La Dame aux jambes d'azur. Le Gendre de M. Pommier.

Les auteurs spéculèrent sur son nom. Et l'on vit s'étaler sur les affiches des titres de pièces ainsi conçus : Grassot embêté par Ravel; Une Tragédie chez M- Grassot; Grassot tueur de lions; Le Punch Grassot !

Il avait vendu son nom à un hahile distillateur qui avait combiné une sorte de punch lequel avait été baptisé « Punch Grassot " ; d'où cette pièce était née.

C'est Gi'assot qui, au Palais-Royal, disait à son régisseur Kalekaire :

« Combien ça me coûterait-il pour vous dire que vous êtes un mufle. Notez que je ne vous le dis pas !

— Cela vous coûterait 100 francs, monsieur Grassot ! répondait imperturbablement le pontifiant Kalekaire.

— C'est trop cher pour le moment, ripostait Grassot; quand vous aurez baissé vos prix, vous me préviendrez. »

Paul-Louis- Auguste Grassot, né à Paris le 24 décembre 1804, y mourut le 18 janvier 1860.

GRASSOT

Dans Le Cha.peau de paille d'Italie.

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