SAINVILLE
Le Palais-Royal, de respectable et joyeuse mémoire, a cherché pendant dix années le remplaçant de Sainville, comédien d'excentricité fort comique, mort à Paris, le 31 janvier 1854.
Il a successivement engagé un certain Petit-Delamarre, ancien cordonnier devenu artiste dramatique, dont la manie était de guérir les cors de tous les pieds endoloris, par la façon de composer une chaussure; puis, ce ■ fut Delannoj^ que l'on voulut charger de remphr les rôles du très regretté grand comique ; enfin arriva le tour de l'inénarrable Désiré, des Bouffes-Parisiens. Eh bien ! Désiré, si amusant aux Bouffes, devint navrant au milieu des grotesques de ce Temple du rire. On ne pouvait remplacer Sainville.
Geoffroy fut engagé; et tout à coup, à côté de ce grand comédien, en surgit un autre, Lhéritier, qui depuis trente années végétait sur ce même théâtre à ne jouer que des bouts de rôles. Lhéritier fut tout-à-coup déclaré le seul, l'unique remplaçant de Sainville.
Le remplaça-t-il véritablement?... Certes non!... C'était une autre façon de faire rire; mais ce ne pouvait être Sainville. Lhéritier, d'un comique irrésistible, mais d'un comique absolument
SAIXVILLE Dans Embrassons-nous Folleville.
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SAINVILLE (suite)
personnel, n avait pas les épaules assez larges pour supporter seul l'entière responsabilité d'une pièce en plusieurs actes. Lhéritier n'était qu'un admirable compère. Sainville, lui, pouvait soutenir tout le poids d'une longue intrigue. Son comique savait se renouveler toute une soirée, sans parvenir à lasser le spectateur.
II s'appelait Morel, de son nom de famille. Mais son père l'ayant désavoué, comme déshonorant l'aune qu'il avait voulu lui mettre en main chez un marchand de draperie en gros de la rue des Bourdonnais, il se fit d'abord appeler Sainval, jusqu'à ce qu'un Sainval ayant été, en 1825, condamné pour vol et viol, Morel changea Sainval en Sainville.
En 1824, sur la place Baudoyer, rue Saint- Antoine, existait un tapissier du nom de Caron, très épris de théâtre, qui avait installé, au miheu de sa cour, une petite salle de spectacle dans laquelle, le jeudi et le dimanche, de jeunes amateurs se joignaient à lui, pour donner des représentations.
Morel, dit Sainval, dit Sainville, qui avait alors 19 ans, organisa une d? ces représentations sur le dit petit théâtre et joua Préi'ille et Taconnet, pièce du répertoire des Variétés, dans laquelle il représenta le rôle de Jérôme, garçon marchand de vin.
Son succès fut énorme. A ce point qu'il arriva jusqu'aux oreilles du maître drapier, son maître, lequel flanqua aussitôt son commis à la porte, ne voulant pas avoir dans ses comptoirs un « semblant de cabotin ». Le bruit en arriva même jusques à M. Morel père, honnête bonnetier de la rue Saint-Louis, au Marais, qui lança un ballot de bonnets de coton à la tête de son héritier, en lui disant : « Tu déshonores le nom de tes pères ! Je t'envoie à Bordeaux, chez mon ami Cotrel, où tu apprendras à devenir un honorable courtier de commerce,- je te défends, tu m'entends bien, je te défends d'être un ignoble histrion de bas étage. »
Le jeune homme s'en fut tout geignant à Bordeaux, où, ne pouvant résister à sa vocation — car c'en était une véritable, — il lâcha M. Cotrel, l'ami de son père, pour s'engager dans une troupe
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SAINVILLE (suite)
de comédiens ambulants, qui allaient exploiter Bazas, Langon, Lesparre, Libourne et autres localités minuscules des bords fleuris de la Gironde.
Il jouait l'emploi des amoureux!... Sainville jouant les amoureux, on ne peut se le figurer. Cela fut pourtant.
En 1827, il revint à Paris et finit par se faire engager avec les frères Seveste, sur leur théâtre du Montparnasse; il y joua, de façon à se faire très remarquer, jusqu'en 1831, époque à laquelle Dormeuil, formant son Palais-Royal, s'empressa d'engager le très spirituel et si amusant comique.
Jusqu'en 1853, Sainville connut tous les succès; il eut toutes les gloires qui s'attachent au rire, dans Madame Favart, La Chanteuse et r Ouvrier, Dieu vous bénisse, La Liste de mes maîtresses. Les Dîners à trente-deux sous. Les Enfants du délire, Le Vicomte de Létorières. Le Tigre du Bengale, Emhrassons-nous Folleville, E.-H., La Rue de la Lune, Mon Isménie, Les Folies dramatiques. Le Bonhomme Richard, Le Bourreau des crânes, etc.
C'était un véritable artiste, un comédien sincère, ne sacrifiant jamais à la charge, amusant au delà de toute expression.
Il alla mourir tristement à Pau, tourmenté par la goutte, et finalement terrassé et vaincu par la terrible maladie.
DUPREZ
Ce fut M. Choron, l'illustre professeur, qui instruisit Duprez dans le bel art du chant, lui en fit comprendre toutes les difficultés, et franchir tous les obstacles. Duprez, Gilbert-Louis, était le douzième enfant d'un brave bonnetier de la rue Saint-Denis, qui crut son fils ensorcelé quand celui-ci lui dit qu'il se sentait une formidable vocation pour le chant, et désirait entrer au Conservatoire.
Les onze autres fils et filles étaient honorablement placés dans le commerce, les garçons établis, les filles mariées à de braves industriels. Pourquoi ce petit dernier ne voulait-il pas suivre la paisible carrière de ses estimables aînés ?
Gilbert était entêté, son père était faible; et le jeune Duprez, le petit dernier éclos de la ponte entra au Conservatoire, dans la classe de M. Rogat, pour passer ensuite dans le cours de chant particulier que M. Choron avait ouvert rue de Vaugirard.
Je lis dans une biographie signée Eugène Brifîaut : « Duprez fut initié par Choron aux grands effets de l'art musical. L'harmonie et la pompe des concerts religieux, les chœurs à' Athalie, Annide, et autres partitions, chantés à la Comédie-Française et à l'Opéra, voilà ce qui préparait l'avenir de Duprez. »
Le jeune Duprez voulut voler de ses propres ailes. Il était né à Paris, le 6 décembre 1806. Armé de ses dix-neuf ans — ceci se passait en 1825, — il abandonna l'école de son cher maître et parvint à se faire engager à l'Odéon, où l'on jouait alors l'opéra-comique; c'est sur ce théâtre que, le 3 décembre de cette même année, il débuta par le rôle du Comte Almaviva dans Le Barbier de Séville. On l'applaudit après la sérénade du premier acte; mais la fin du rôle, trop légère pour l'étendue et la force de sa voix, ne lui fut pas favorable.
11 prit sa revanche, peu de temps après, dans le rôle à' Octave du Don Juan de Mozart.
r^ L'Odéon ayant fermé ses portes et la faim se faisant sentir, Duprez s'engagea, pour une très modique somme mensuelle, à rOpéra-Comique où, le 13 septembre 1828, il s'entêta à redébuter par La Dame blanche. Sa voix rude ne se prêtait pas aux vocalises légères du second acte; aussi échoua-t-il complètement. Il partit alors pour l'Itahe avec sa femme — il avait épousé une des meilleures élèves de Choron, Mlle Alexandrine Duperron — et s'y transforma la voix par un travail opiniâtre, une volonté ardente; à ce point, qu'en neuf années, il sut s'y établir une colossale réputation d'incomparable ténor.
Il y créa, tant à Milan qu'à Gênes, Bergame, Vicence, Turin, Lucques et Florence : hiès de Castro, Lara, de Ruolz, Parisina, Rosamunda , et Lucia, de Donizetti, etc., etc. Ses appointements s'élevèrent au chiffre, fabuleux pour l'époque, de 40,000 francs pour une saison.
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DUPREZ
Rôle d'Arnold dans Guillaume Tell.
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DUPREZ {suite)
Ce fut alors que, précédé d'une formidable réputation, il s'en vint débuter à l'Opéra de Paris, le 17 avril 1838, par le rôle d'Arnold, de Guillaume Tell.
Duprez était petit, trapu, laid; il venait remplacer Nourrit, le créateur du rôle, qui était grand, b?au, de superbe et noble prestance. La voix de Nourrit était toute de charme; celle de Duprez toute de force et de science. L'impression première fut mauvaise; mais l'ampleur de cette admirable voix, l'étendue de son registre, la puissance de sa méthode large et savante, triomphèrent bientôt des injustes comparaisons. Ce fut dans une explosion d'enthousiasme indescriptible qu'il termina cet admirable début.
11 fut moins heureux dans Robert le- Diable, mais il prit une éclatante revanche dans Guido et Ginevra, d'Halévy. Puis vinrent La Favorite et La Reine de Chypre, qui mirent le comble à la renommée du grand artiste. Les Huguenots, La Juive, La Muette de Portici, Le Lac des fées et Les Martyrs, furent autant de triomphes pour Duprez.
Le fameux ut de poitrine, qu'il lançait dans Guillaume Tell, ne fut détrôné que beaucoup plus tard, par le plus fameux ut dièze, deTamberlick. Jamais, jusqu'à Duprez, cette note n'avait été donnée de poitrine.
Ce fut lui qui, le premier, sut donner de la valeur aux récitatifs, c'est-à-dire aux phrases musicales placées entre les airs, les duos et les trios, etc., pour les relier ensemble. Jusqu'à Duprez, ces phrases, absolument néghgées par les chanteurs et même les compositeurs, n'étaient que fredonnées et souvent accompagnées au clavecin, l'orchestre se taisant pour ne laisser entendre que les paroles.
Quand, pour la première fois, dan -, Guillaume Tell, à la répétition, Duprez chanta à pleine voix le fameux — devenu fameux par lui — récitatif : « // m? parle d'hymen, jamais, jamais le mien », le chef d'orchestre surpris l'arrêta et lui dit : « Mais, monsieur, ce n'est pas ainsi que cela se chante. — C'est comme cela que je le chante, monsieur ! » répondit Duprez. Et le pubhc comprit toute la valeur de cette superbe phras?, demeurée inaperçue jusqu'alors.
Duprez quitta l'Opéra en mars 1849. Il se sentait fatigué, et se consacra au professorat. Parmi ses très remarquables élèves, nous devons citer sa fille, Caroline Duprez, devenue Mme Van den Neuven, qui fut une cantatrice savante, de grand charme et de toutes grâces.
Duprez a écrit : Les Souvenirs d'un chanteur, en 1880; puis, en 1887, Les Joyeusetés d'un chanteur dramatique; en 1882, Sur la voix et sur le chant, un volume de très modestes vers, et en 1884, Graines d'artistes. Silhouettes vocales.
Il fut aussi le compositeur d'une Jeanne d'Arc, qui fit beaucoup plus de bruit qu'elle n'avait de valeur.
Il mourut, chevalier de la Légion d'honneur, le 23 septembre 1896, presque pauvre.
DUPREZ
Rôle de Fernand dans La Favorite.
GEFFRÛY
Rose Dupuis, une très excellente comédienne, fut la belle-mère ■de Florentin-Edmond- Aimé Geffroy et, par son influence, lui facilita, en 1829, ses débuts à la Comédie-Française, dans les rôles d'Oreste, à' Andromaque, d'HamIet et d'Othello.
Le jeune tragédien, né en 1806 à Maignelay, petit village de l'Oise, avait donc alors vingt-trois ans. Il se présentait comme successeur des Talma, Larive et autres, avec d'énormes désavantages.
L'organe de Gefîroy était d'une excessive rudesse, sec, cassant; il dut travailler beaucoup son instrumentation vocale, pour lui enlever la monotonie et l'assouplir aux tendres caresses d'amour que nécessitent des rôles comme ceux de Nemours, dans le Louis XI de Casimir Delavigne, et de Chatterton, dans le beau drame d'Alfred de Vigny, qu'il eut à créer par la suite, en 1832 et 1835.
Ces deux rôles, le dernier surtout, le placèrent en grande faveur auprès du public. Par la force d'une inflexible volonté, par l'étude, Geffroy était parvenu à vaincre l'âpreté de sa diction, et l'ensemble de son attitude qui, dans l'origine, était d'une rigidité glaciale.
Geffroy, plus jeune, avait étudié la peinture et, parvenu à l'âge viril, la cultiva avec ardeur. Amaury Duval fut son professeur; et l'on peut affirmer qu'en Geffroy, le peintre seconda merveilleusement le comédien. Il peignait ses personnages avant de les jouer, puis les jouait en les dépeignant.
Il avait passé par l'École de droit, et avait psalmodié Justinien, dans l'étude d'un procureur. C'était un lettré délicat et c'est ce qui le conduisit à devenir un grand artiste. Les personnages historiques l'intéressaient plus que d'autres. Il se passionnait dans la psychologie de leur caractère, de leurs traits, de leurs mœurs individuelles, de leur costume, et les restituait à la scène, tels qu'ils avaient dû être de leur vivant.
C'est ainsi qu'en 1831, on le vit faire un exâci Fouquier-Tinville dans Camille Desmoulins, et un sombre Laubardemont dans Dominique le possédé; en 1835, un admirable Philippe II dans Don Juan d' Autriche; en 1845, un superbe Corneille dans Corneille et Rotrou; en 1848, un Pascal illuminé dans Biaise Pascal; en 1849, un majestueux Céaar dans Le Testament de César; en 1850, un terrible Marat dans Charlotte Corday; en 1852, un colossal Riche-