LAFERRIÈRE
Dans Le Médecin des enfants.
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profiter de la jolie voix que la nature lui avait départie, et, peu de temps après la Restauration, entra à Paris dans l'école de chant dirigée par le maître Choron.
Un soir, il alla chanter les chœurs d'Athalie, en la compagnie de ses jeunes camarades, au Théâtre-Français. Ceci se passait en 1820; surpris par l'impeccabilité des vers de Racine, dont il comprit seulement alors toute la beauté, en les entendant dire comme ils l'étaient par les tragédiens qui s'appelaient Talma, Michot, Michelot, Mmes Duchesnois et Bourgoin, le jeune Laferrière n'hésita pas à dédaigner Euterpe pour Thahe, et s'en fut heurter tout droit aux portes de cette dernière Muse, dont les frères portiers se nommaient alors les frères Seveste, directeurs privilégiés de tous les théâtres suburbains.
Ceux-ci, charmés par l'agréable physique et le grand air du néophyte, l'accueiUirent favorablement et le firent débuter par le rôle de Séïde dans Mahomet.
Georges Bell raconte que Laferrière ayant appris que Talma était ce soir-là dans la salle, se trouva mal d'émotion au moment de poignarder Zofrine. Mais, comme Georges Bell fait naître Laferrière en 1817 et que, selon lui, le fait se serait passé vers 1830, Talma, mort en 1826, ne pouvait guère assister à ce début. Cependant l'erreur s'est propagée.
Au bout d'une année de banheue, notre héros fut engagé à l'Ambigu, et débuta sur ce théâtre par le rôle d'Edouard, dans Calas. On le remarqua.
Puis, il s'en fut à la Porte-Saint-Martin jouer, aux côtés de Frédérick-Lemaître qui venait de reprendre, dans Marina Faliero, le rôle de Fernando. Il ne portait alors que son prénom d'Adolphe. On le vit ensuite triompher — c'est le mot — dans le personnage de Frédéric Staps de Schœnhrunn et Sainte-Hélène. Alors la Comédie- Française l'appela à elle; mais il ne fit que passer sur ce théâtre, repoussant le bel engagement qu'on lui proposait, parce qu'on refusait de le laisser effectuer son troisième début dans Hamlet, sous le prétexte que ce rôle devait servir à la rentrée d'un « chef d'emploi ».
Il partit pour la Russie, et y demeura plusieurs années, choyée adoré; mais des raisons de santé le firent revenir à Paris; et, au
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mois de septembre 1837, il reparaissait à la Gaîté, dans le rôle de Georges, de Pauvre mère, qui lui valut des ovations. A la suite vinrent ceux à' Albinus du Sonneur de Saint-Paul, et du Pauvre Idiot, un enfant de seize ans, qu'il joua jusqu'à la fin de sa très longue carrière.
Après être resté quatre années au Vaudeville, il joua à Belleville, à Beaumarchais. Le méchant pamphlétaire Charles Maurice, qu'il avait fait condamner comme difTamateur à 3,000 francs de dommages-intérêts et 500 francs d'amende, lui avait fait fermer
16 5 portes de tous les théâtres de Paris. Ce journaliste haineux, vindicatif et fort injuste, par conséquent fort redouté, avait juré à Laferrière, après une paire de soufflets que lui avait administrés le comédien, qu'il briserait son avenir. Il tenait parole.
Alexandre Dumas seul était de force à braver le pamphlétaire éhonté; il venait d'ouvrir son Théâtre-Historique, et n'hésita pas à engager Laferrière, en lui faisant créer avec très grand succès Buckingham dans La Jeunesse des Mousquetaires, Les Mystères de Londres et Le Chevalier d'Hannental.
En 1853, Laferrière alla à l'Odéon créer, d'inoubliable façon, V Honneur et V argent, Que dira le monde ? La Conscience, La Bourse.
Il revint à la Gaîté, où il fit réussir le répertoire mélodramatique. Georges et Marie, U Aveugle, Le Médecin des enfants. Le Fou par amour, furent pour lui de très éclatants succès.
Sa dernière création fut, en 1874, à Cluny, Les Ingrats, une très fine et très johe comédie de M. Jules Claretie.
C'était un comédien beau, passionné, entraînant. Et l'on comprenait aisément qu'aucune femme ne lui résistât. Il avait le don des larmes. Et jamais aucun artiste ne fut plus captivant et plus charmeur que lui dans ses déclarations amoureuses. Doué d'une physionomie expressive et belle, d'une voix chaude et vibrante, il avait tout, pour cet emploi si difficile du « jeune premier ».
Il mourut très pauvre, comme tant d'autres de son époque, le
17 juillet 1877.
« Si jeune! » dit-on dans le monde des Théâtres et dans le pubhc !
Il avait soixante et onze ans.
TAILLADE
Paul-Félix- Joseph Tailliade, dit Taillade, a été le dernier de ces grands comédiens dramatiques qui illustrèrent le vieux boulevard du Temple, et dont le vieux boulevard s'illustra.
Gobert avait ressuscité Napoléon I"; Taillade ressuscita Bonaparte. Ce fut en 1850, au théâtre du Cirque, qu'il apparut, dans Les Premières pages d'une grand^ histoire!... avec la silhouette maigre, la démarche irrégulière, saccadée, le geste bref, la parole cinglante du héros de Rivoh et d'Arcole.
Il gagnait 200 francs par mois, ou plutôt 2,400 francs par an. A cette époque, les directeurs engageaient les comédiens à l'année et non à la pièce.
Taillade sut s'étabhr un grand succès dans la composition de son personnage. A ce point que Napoléon III, qui n'était encore que Louis-Bonaparte, Président de la RépubUque Française, voulut aller voir sur'le théâtre du Cirque la personnification de son oncle et fit annoncer au directeur Mayer et aux auteurs Ferdinand Laloue et Fabrice Labrousse, qu'il assisterait le lendemain, officiellement, à la 51® représentation de leur pièce.
Ce jour-là. Taillade, désespéré de gagner si peu, lui qui faisait faire grasse recette, mit le couteau sur la gorge de son directeur : « Je ne joue pas ce soir, osa-t-il dire, si vous ne m'augmentez pas de 100 francs par mois ».
M. ÎMayer refusa net; et il fit habiller son régisseur Albert, artiste de talent, qui avait dirigé les répétitions et savait à peu près le rôle.
Mais Albert n'était pas Taillade. Albert eût pu jouer Marceau, mais non Bonaparte. Et malgré une très intelligente annonce faite au public, la salle entière siffla, pendant tout le premier acte, le pauvre Albert, qui n'en pouvait mais.
Ce que voyant et entendant, M. Mayer courut affolé chez Taillade et lui dit : « Venez, vous avez vos 300 francs par mois! » On fit une nouvelle annonce, dans laqueUe on informa le public « que M. Taillade, très malade, venait de s'arracher de son lit de douleur et d'accourir au théâtre pour avoir l'honneur de paraître dans son rôle de Bonaparte >'. Son entrée en scène fut saluée par de chaleureux applaudissements et par quelques sifflets, émanant de ceux qui étaient dans le secret de la comédie.
Le lendemain, Louis- Bonaparte envoya 500 francs à Taillade, avec un billet ainsi conçu : « Pour s'acheter son manteau de Premier Consul )'.
Malgré ce succès, notre comédien trouvait fort peu d'engagements. Charles Desnoyers le prit cependant à son Ambigu- Comique et lui fit jouer quelques « amoureux », emploi dont il était loin
TAILLADE
Rôle de Jacques Ferrand dans Les Mystères de Paris.
— iSi —
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û'^avoir l'allure et la distinction exigibles. C'est ainsi qu'il créa le colonel Rogsr dans Jccui le Cocher, et Lionel dans Berthe la Flamande. On était en 1852.
En 1853. il fut engagé à la Gaîté, où le directeur Hostein le fit paraître dans L'Ane mort de Jules Janin; en 1854, dans le rôle d'Odoard, du Sanglier des Ardennes,e{, en 1855, dans Pierre Barilo-ff, du Masque de poix, mauvaise pièce de Benjamin Antier et Macquart, secrétaire particulier de l'Empereur.
En 1856, réengagé au Cirque devenu Impérial, il reprit Charles IX dans La Reine Margot, rôle admirablement créé par l'étrange comédien Rouvière, et dans lequel il apporta des nuances que n'avait pas su faire ressortir son fantasque prédécesseur. L'année suivante, îl joua, dans Mari' Stuart en Ecosse, le rôle de Darnley, et celui de Jacques dans Les Deux Faubouriens, de Devicque et CrisafuUi.
De nature pauvre, de taille fluette, d'ensemble restreint, d'aspect dur. Taillade ne pouvait prétendre à jouer les rôles sympathiques. Pour se composer son talent, il emprunta à Frédérick-Lemaître, à Ligier et à Rouvière ce qu'ils avaient de plus puissant, de plus dramatique, de plus étrange, et devint Taillade!
Orphelin dès l'âge le plus tendre, il avait été élevé par les soins d'Adolphe Adam, le gracieux compositeur du Postillon de Longjumau, qui lui avait fait faire à Charlemagne de très fortes études.
Il écrivait et pensait droit, fort et juste. Lié avec Théodore Barrière, il composa, avec cet homme de talent original et d'esprit mordant, un drame : Le Château des Amhrièrcs, dans lequel il joua le rôle de René (1856); puis, en 1857, en collaboration avec le dessinateur Eustache Lorsay, un autre drame : Charles XII, dont il représenta le principal personnage.
Il revint à la Gaîté jouer, en 1858, le rôle de Maufilâtre, dans Les Chiens du Mont Saint-B.rnard.
En 1859, il passa à l'Ambigu et créa le rôle de Raoul dans L'Outrage, de Théodore Barrière et Edouard Plouvier.
Enfin, il fut engagé, par Marc Fournier, à la Porte- Saint- Martin, où, toujours en 1859, il créa avec un très éclatant succès La Jeunesse de Louis XI, de Jules Lacroix ; puis, en 1860, Charles- Quint du Gentilhomme de la montagne d'Alexandre Dumas, et, en 1861, Jean Ferrier des Volontaires de 1814, de Victor Séjour.
En 1863, il alla à l'Odéon jouer triomphalement Macbeth, pour revenir l'année suivante à l'Ambigu jouer un Don Carlos, dans Les Fils de Charles-Quint, et le céLbre Rocambole, sombre et pauvre mélodrame du vicomte Ponson du Terrail.
En 1866, il était encore à l'Ambigu, créant François Rtnaud dans La Bergère dMvry; en 1867, retournait à l'Odéon; en 1869, paraissait au Châtelet dans Les Bbnics et les Bleus, d'Alexandre Dumas; pour revenir à la Porte-Saint-Martin en 1870, reprendre Gennaro dans Lucrèce Forgia, et créer Michel Pauper, la première pièce de ce remarquable écrivain Henri Becque.
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Après la guerre, en 1871, Taillade alla au Théâtre Cluny, jouer Richard <ï Arlingion ; en 1872, au théâtre du Château-d'Eau, créer Le Spectre de Patrick, d'Edouard Cadol; en 1873, jouer à côté de Frédérick-Lemaître le rôle de Gaston d" Saint-Harem, dans Un Lâche, d'Alfred Touroude ; enfin, en 1873, à la Porte- Saint-Mar-
TAILLADE
Rôle de l'Imânus dans Quatre-vingt-treize.
tin, faire cette inoubliable création de Pierre, dans Les Deux Orphelines.
Jamais aucun acteur ne parcourut autant de théâtres, jamais aucun ne joua, ne reprit et ne créa autant de rôles. Et le pauvre grand artiste justifia la véracité du proverbe : « Pierre qui roule n'amaisse pas mousse » car il mourut à soixante-douze ans, très pauvre, !e 26 janvier 1878, à Bruxelles, en répétant au théâtre de î'Alhambra le rôle de Kérouan dans La Closcri? des genêts.
Ce fut Alp'-onse Lemonnier qui fit revenir son cadavre en terre de France.