MADAME LEONTINE FAY-VOLNYS
Il y eut, en cette brillante personnalité théâtrale, trois artistes bien distinctes les unes des autres, formant une trilogie unitaire, impeccable, chacune, sous cjuelque forme cju'elle se soit présentée, de petite fille phénomène, d'adulte parfaite et de femme accomplie.
L'enfant, du nom de son père, s'appelait Baron, quand elle naquit à Toulouse, le 9 novembre 1810. Etienne Baron, artiste lyric[ue de valeur, avait pris le pseudonyme de Fmj; de même avait agi sa femme Jeanne Lemerle, également artiste lyrique de talent, au théâtre du Capitole.
Et c'est sur cette place du Capitole, au numéro 8, que naquit la petite Louise- Jeanne-Léontine Baron, laquelle se rendit cél-bre dès l'âge de dix ans, sous la dénomination patronymique de Léontine Fay.
C'était en 1821, le Gymnase venait d'ouvrir ses portes, sous le patronage de Madame, sœur du roi, quand, le 4 juin, apparut sur cette jolie se me la petite Léontine Fay, dans Frosine ou La Première venue, et La Petite Sœur, pièce nouvelle commandée spécialement à :-:'cribe pour mettre en lumière les gentilles qualités de l'enfant.
A l'issue de la représentation, qui fut un triomphe, Scribe, par une attention toute de délicatesse, voulut que sa merveilleuse petite interprète fût déclarée au public comme étant l'auteur de la pièce.
Le lendemain, il lui fit, ou plutôt il fit au pub'ic, le ciuatrain suivant qui parut dans une feuille publique:
Vous, qui rêvez une actrice parfaite.
Accourez voir Léontine: et, soudain \'ous leverrez Contât et Saint-Aubin, En retournant votre lorgnette.
Elle créa successivement et avec d'immenses i.uccès Alexis, pièce dans laquelle son père lui donnait la réplique,. Le Mariage
■^tv
^fW
LÉONTIXE FAY.
Rôle d'Alexis dans L'Erreur d'un Bon Père.
MADAME L. FAY-VOLNYS {suite)
enfantin, La Petite fille et le Vieux garçon. Le Bon papa, et La Petite Lampe merveilleuse.
M. et Mme Fay, devant les triomphes de leur précieuse petite merveille, demandèrent une augmentation d'appointements, assez exagérée pour que le directeur du théâtre, M. Delestre-Poirson, se vît dans la nécessité de la refuser.
L'enfant, exploitée par ses parents, courut alors la province, et partout on s'empressa de la venir voir et l'acclamer. C'était de la surprise I c'était de l'enthousiasme 1
Le 26 mai 1826 — elle avait donc seize ans, — Léontine Fay reparut au Gymnase, abandonnant pour la première fois les rôles d'enfants, et débutant dans ceux de « première amoureuse », par le personnage principal de la Pupille, dans Simple histoire. Le même succès, plus grand encore, s'il est possible, accompagna le nouveau brillant papillon, dégagé de sa chrysalide.
Puis vinrent, jusqu'en 1834, les charmantes créations de La Somnambule, Le Mariage de raison, Le Diplomate, Malvina ou Un Mariage d'inclination, Yelva, Louise ou La Réparation, La Seconde année, Une Faute, La Grande Dame, La Chanoinesse, La Lectrice, La Fille de Vavare, Estelle, etc., etc.
Le 29 septembre 1832, elle épousa Claude-François -Charles Joly, dit Volnys, artiste du Vaudeville, en la compagnie de qui, le 17 octobre 1835, elle débutait à la Comédie-Française, par le rôle de Florinde dans Don Juan d'' Autriche.
Elle demeura cinq années Pensionnaire de ce théâtre, persécutée par la très injuste Mlle Mars; puis revint au Gymnase jouer, le 16 mars 1840, La Grand' mère, agréable pièce de Scribe; donnant à sa persécutrice, Mlle Mars, une leçon de déUcatesse, en jouant, elle, âgée de trente ans, un rôle que Mlle Mars, qui dépassait alors la soixantaine, avait jugé à propos de refuser, le trouvant trop « marqué » pour elle. Au théâtre, on entend par un « rôle marqué » un rôle d'âge avancé.
En 1844, Mme Volnys fut engagée de nouveau à la Comédie- Française, malgré tout ce que fit Mlle Mars pour l'empêcher d"y revenir, et reparut dans une de ses plus belles créations, Louise de Lignerolles, puis dans Le Mari à la campagne. Elle apporta au répertoire de la noble Comédie La Femme de quarante ans; ce qui
'■^sm.
LÉONTIXE FAY (Madame VOLXYS).
MADAME L. FAY-VOLNYS {suite)
fit dire méchamment à Mlle Mars : « Elle a bien tout ce q\i'il faut pour faire réussir ce rôle-là. »
L'année suivante, Mme Léontine Volnys créa, dans L'Enseignement mutuel, un autre rôle de femme âgée. Mlle Mars s'empressa de dire encore : « On a cru engager une amoureuse pour me remplacer, et il se trouve que c'est une duègne. »
Ce qui fit écrire à Théophile Gautier : « Mme Volnys ne mérite pas encore l'affront de ces rôles infiniment trop chargés de lustres. Elle pourrait encore très bien jouer les jeunes femmes, à un théâtre où Mlle Mars a représenté les Agnès jusqu'à soixante ans. »
Mme Volnys était une jolie brune, de taille moyenne, au timbre de voix charmeur et caressant.
Son talent était un peu minaudier, mais elle sut se corriger avec l'âge.
Ne pouvant parvenir à se faire nommer Sociétaire, elle se fit engager, ainsi que son mari, à de très brillantes conditions, au théâtre Michel, de Saint-Pétersbourg.
Son charme attractif, la dignité de sa vie privée la firent admettre dans la plus haute société russe, et l'Impératrice douairière la choisit pour sa première lectrice. Elle l'accompagnait dans ses voyages.
A la tête d'une fort jolie fortune, elle se retira à Nice avec son mari, se consacrant à des œuvres de piété, et portant l'exagération de ses sentiments religieux jusqu'à vouloir convertir ceux qui l'entouraient, sans en excepter aucun.
Cette exaltation de sentiments s'était, du reste, manifestée en elle, pendant tout le cours de sa vie. Elle avait ainsi refusé de créer le rôle de Messaline dans le Cx'igula d'Alexandre Dumas, parce que — avait-elle dit — « une honnête femme ne pouvait, sans blesser 163 convenances, représenter un pare'l personnage .
Le 29 août 1876, elle mourut d'une hypertrophie du cœur, en murmurant : « Jésus, Marie, faite3-moi jouer un beau rôle dans votre ciel de paix et d'amour. »