MADAME VOLNYS
MÉLIXGUE
Alexandre Dumas a écrit un volume charmant de vivacité, de tournure et d'esprit, — comme tout ce qu'écrivait ce grand amuseur et, malgré tout ce que l'on a pu dire, instructeur du peuple, — intitulé : Une vie d'artiste. Gaston Mélingue, le fils respectueux du grand comédien dont le célèbre romancier français a tracé l'odyssée, a magnifiquement illustré d'aquarelles vécues et sensationnelles le volume d'Alexandre Dumas.
En Mélingue, incomparable artiste, sculpteur et comédien, le père de d'Artagnan, de Monte-Cristo, de Coconas, du Comte Hermann, de Chicot et de tant d'autres personnages — sans l'admirable conteur, égarés ou enfouis dans l'histoire, ou par lui conçus de toutes pièces — avait trouvé l'idéal de ses héros de cape et d'épée, fantaisistes et captivants.
Etienne- Marin Mélingue, avec sa verve étincelante, ses élans puissamment dramatiques, ses intonations mordantes et comiques, était l'homme de ce si puissant créateur de Tranche-Montagnes. Il réunissait toutes les allures superbes, cavaUères, aventurièrea, échevelées, « panacheuses », que concevait le cerveau magique de l'illustre inventeur d'épopées fantastiques et superbes.
Ce brillant comédien était merveilleusement doué par la nature pour manier, comme une plume, la Durandal de Roland, et pourfendre des Pyrénées; avecsa voix retentissante de trompette victorieuse, avec sa noble et fière prestance de preux chevalier, avec sa grandiosité dans le geste, quand il brandissait une terrible rapière, ou lançait une phrase cinglante.
Sculpteur — je l'ai dit — avant d'avoir été comédien, et sculpteur de talent, on lui doit un Mohère apprécié, qui aujourd'hui fait l'ornement principal du parc de la Maison des Comédiens, à Pontaux-Dames. Ajoutons à ce Molière un Corneille, un Racine, un François I^'', un Frédéric-le-Grand, un Duprez, dans Guillaume Tell, un Satan, un Rabelais et un remarquable Histrion, qui peuvent être considérés comme œuvres de maître.
Ce qui fit naître chez le regretté et très puissant auteur dramatique Paul Meurice, la pensée de lui faire un rôle de sculpteur. De là naquit le beau drame : Benvenuto Cellini, joué deux cents fois, en
MËLINGUE.
MÉLINGUE {suite)
1852, à la Porte-Saint-Martin, drame dans lequel Mélingue modelait merveilleusement, et en un quart d'heure, une gracieuse statuette d'Hébé. Et ce quart d'heure de silence exigible n'avait que la durée d'une minute, tant il semblait court au- public intéressé, captivé, et tant le maître comédien-sculpteur y apportait de verve comique et de magnifique ampleur du geste.
Dans Salvator Rosa,\xïi autre conteur de talent, Ferdinand Dugué, le fit peintre ; MéUngue dessinait sur la scène, en six minutes, le portrait d'un brigand, originalement campé sur une roche. Le public voyait naître le brigand sur la toile et applaudissait, à bravos que veux-tu, le prestigieux comédien-dessinateur.
Mélingue composait lui-même ses costumes; et jamais aucun ne les porta plus noblement et majestueusement que lui. Son Alphonse cVEste était un monument descendu de son piédestal; et quand, sur le second acte de Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, se levait le rideau, le public ne voyait plus Mélingue, mais l'époux de la terrible Lucrèce, assis dans son fauteuil. Alors la salle éclatait en applaudissements.
Mélingue mit le comble à sa réputation de comédien, en 1862, lorsqu'il créa le fantaisiste Lagardère, dans Le Bossu, de Paul Féval et Anicet Bourgeois. Pendant plusieurs années, Paris courut le voir interpréter cet admirable rôle, dans lequel personne ne le remplaça et ne le remplacera jamais.
Il était, à côté du héros à panache, l'homme de la famille par excellence; il ne se mêlait à aucune intrigue de théâtre, ne briguait aucun suffrage, ne sollicitait aucun éloge. Il vivait modestement, ce modeste, confiné dans sa jolie petite maison de Belleville, entre sa femme, Théodorine, tragédienne de grand et sincère talent, et ses deux fils, Lucien et Gaston, dont il fit deux peintres de valeur très appréciée.
Et, de cette famille si belle, si vaillante, antique par ses mœurs patriarcales, il ne reste plus que Gaston, dont l'auteur de cette note a l'honneur de se dire l'ami. On retrouve en lui comme un reflet du grand artiste que fut son père : même philosophie, même dignité, même vie de modestie, de douceur et de bienfaisance.
Mélingue s'était fait construire sa maison sous de grands arbres, rue Levert, tout en haut de la montagne de Belleville ; c'est là que Gaston habite encore dans les souvenirs de la famille aimée, adorée et tant regrettée.
Mélingue est mort le 25 mars 1875.