MÉLINGUE
Rôle de Fanfan-la-Tulipe.
iq
MADEMOISELLE FALCOX
(1812— ISi.T)
La beauté sculpturale, la splendeur, la pureté cristalloïde de la voix, l'ampleur et la magn ficeace du geste, la méthode impeccable et raisonnée, Fiiitelligence supérieure de la scène, la passion communicative, tels furent les d:iiis exceptionnels qui firent de Marie-Cornélie Falcon une des plus puissantes cantatrices de l'Opéra français, sinon la plus grande.
Son père était un pauvre tailleur d'habits, surgi du Puy-en- Velay.
Elle est née à Paris le 28 janvier 1812. Ce fut le chanteur Henri, de r Opéra- Comique, qui lui donna des leçons de vocalises et la fit, en fé\Tier 1827, entrer au Conservatoire. Ses professeurs téritables furent successivement Bordogni et Pellegrini. Puis Adolphe Nourrit lui indiqua l'art de la déclamation lyrique. Elle sortit de leurs leçons, le 28 mai 1831, avec un premier prix de chant, un de vocalisation et un de grand opéra. Et, le 20 juillet 1832, elle commençait à l'Opéra sa glorieuse et si courte carrière, par le rôle à' Alice de Robert-le-Diahle, que Meyerbeer, l'année précédente, avait fait représenter à l'Opéra. Dès cette première apparition, elle fut acclamée, adulée, couronnée Reine du chant, portée en triomphe.
Le rôle avait été bien créé par Mlle Dorus, mais sans grand éclat. Mlle Falcon le fit vivre! Mlle Falcon le révéla!... Elle avait vingt ans. Jamais jusqu'alors on n'avait vu semblable réunion en un seul être de qualités et de talent.. « Jamais, a écrit Nourrit, succès pareil n'a été obtenu par une débutante. »
Cette inoubliable soirée la consacra grande artiste.
En 1833, elle créa magnifiquement, dans Gustave III,^\e rôle d.' Amélie; et, en 1835, Halévy lui dut en partie son énorme succès de La Juive. En aucun temps, cet admirable rôle de Rachel n'a été joué et chanté comme par cette incomparable cantatrice. Nourrit, le superbe créateur d'Eléazar, avoue lui-même qu'il s'était surpris « s'arrêtant de chanter, pour l'écouter ». Un critique du temps et non des moins autorisés, Théophile Gautier, cet admirable ciseleur de vers, disait : « Ce gosier est une rivière de perles ».
L'année suivante, en 1836, Meyerbeer donna la plus grande, peut-être, de ses immenses conceptions musicales; et, du rôle de Valentine dans Les Huguenots, la Falcon — comme on l'appelait — fit une création qui — le mot a été prononcé par les Maîtres — s'éleva jusqu'au sublime.
Castil-Blaze écrivit, dans son Histoire de l'Opéra français .•« De voix de soprano plus t'tendue, plus limpide, plus admirablement
MADEMOISELLE TALCON.
Dans La Esraeralda.
MADEMOISELLE FALCON (suite)
belle, on n'en saurait imaginer. Avec cela, la grâce et la distinction de la personne, un fro:it rayonnant d'intelligence. >'
11 s'était formé autour d'elle un rayonnement de respectueuse admiration. On la savait pure. Et cela ne contri uait pas peu à l'auréole de gloire dont on la nimliait. Un prince, un grand-duc, ri^éritier d'un souverain puissant, demandèrent sa main. Elle repoussa ces ofîres, quelque brillantes et éblouissantes qu'elles fussent. C'était la fiancée de l'Art.
Le respect qu'inspirait la condu te si vertueus^ de Mlle Fcdcon alla jusqu'à ce qie, dans ce lôle de Valentine, Me} evheer demanda à Scribe de vouloir bien modifier quelques expressions qu'il trouva t trop hardies jDOur la bouche s' pure de son incompar.ible interprète. Scribe comprit et modifia.
Castil-Blaze écrivit plus tard : « O i ignore que les Vestales de l'art y eont les vraies Reines. Là fut le secret de I9 toute-puissance exercée par Mlle Falcon et par Jenny Lind. »
En 1837, elle créa encore Stradella; et ce fut tout. Atteinte presque sub.tement d'une terrible maladie de voixp elle alla se faire soigner en Italie, sous le beau ciel bleu de Florence. Au bout de trois années d'ui repos réparateur, elle se crut guérie et revint chanter à l'Opéra son triomphal lôle de La Juive. E'Ie répéta sans forcer, tout allait jjien. Hélas, le lendemi'n, ce fut v.n effondrement.
Berlioz a écrit sur cette unique représentati :n la douloureuse impression qu'il en ressentit : « La cantatrice, saluée d'une longue ovation, se trouve mal à son entrée en scè.,e. Elle se remet, et essaye de chanter : Plus de \oix!... Oi l'attend à un morceau développé. P.us rien, que des sons rauques, des notes guttura'es, sifflantes, qui tantôt partent, et tantôt se taisent brusquement, comme ceuK d'une flûte c'ans laquelle en a 'aissé de l'eau. »
M. Henri Castets écrivait, de son côté, dans la Revu^ encyclopédiqu?: « Une émotion profonde s'était emparée du public; Falcon éclata en sanglots convulsifs. Penchée sur l'épaule de Duprez — qui avaitsuccédé à Adolphe Nourrit, — elle resta quelques instants abîmée dans sa douleur; puis, reprenant courage, elle voulut continuer; mais la représentation se traî .a péniblement, entre le râle de la cantatrice et lei bravos arrachés aux spectateurs par la vue d'une si grande infortune. C'en était fait! Cornélie Falcon était à jamais perdue pour l'Opéra. »
Forcée d'abandonner le théâtre, elle se maria et devint Madame Malançon.
Elle donna des leçons en Russie et en France, vécut modestement, ignorée, et mour..t à Paris, le 25 février 1897, au grand âge de quatre-vingt-cinq ans, tellement oubliée que depuis longtemps on la croyait morte.
Ce qui était de fait. L'artiste ne vivant que l'espace de son talent.
MADEMOISELLE FALCON Dans La Juive.