‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 72 sur 100 · RAVEL · texte numérisé non relu

RAVEL

Pierre-Alfred Ravel, qui fut longtemps appelé le continuateur d'Arnal, non seulement ne fut jamais le continuateur du célèbre créateur des Idées de madame Aubray et de Riche d'amour, mais, bien au contraire, sut se composer un talent très opposé à celui du célèbre comique. Arnal procédait par la bêtise naïve, Ravel était tout finesse, tout esprit. Arnal était de sang-froid imperturbable, Ravel était plein de chaleur et brûlait les planches. Arnal était un placide, Ravel était un trépidant.

Les coniiques, au théâtre, sont les bienfaiteurs de l'humanité, par la raison qu'ils dégagent l'homme de ses préoccupations, de ses ennuis, de ses soucis. Tel, souvent, est venu, morose, entendre Ravel, dans Edgard et sa bonne, ou Le Monsieur qui suit les femmes, qui s'en est retourné chez lui l'esprit en gaîté. Ravel peut donc être considéré comme un grand humanitaire, sans l'avoir su et sans l'avoir voulu.

Le père de Ravel était marchand de chevaux à Bordeaux. C'est dans cette belle patrie de l'illustre baron de Montesquieu, du si spirituel Charles Monselet et du grand artiste dramatique Lafontaine, que naquit Ravel, en 1814.

M. Ravel père voulait faire de son fils un notaire; il le fit entrer dans une étude de Bordeaux; mais le jeune homme allait au théâtre, manquait souvent l'étude, et peu à peu prenait goût à cet art si séduisant qui s'empare de votre pensée, de vos rêves, de votre personne, et vous dévore, comme la flamme dévore tout.

Pierre-Alfred déclara à son père qu'il ne voulait pas être notaire.

« Très bien! répondit le père... Alors, tu seras opticien. »

Et il expédia le jeune homme à Paris, chez un sien ami, qui pratiquait ce genre d'industrie et se proclamait Chef de dix disions. C'est ce que demandait notre Pierre-Alfred.

Aussitôt chez son opticien, Ravel, qui avait fait semblant d'accepter avec joie la proposition paternelle, changea de vue; et il se mita jouer la comédie, dans des théâtres de société, néghgeant les verres de son patron, au profit des vers de Molière.

RAVEL. Dans Le Caporal et la Payse.

RAVEL {suite)

Un soir, en excursion, à Château-Thierry — cette'patrie de l'autre plus grand La Fontaine, — il remplit le rôle de Pasquin, dans Le Jeu de Vamour et du hasard. Mlle Mars, qui jouait en représentation le rôle de Sylvia, le comphmenta de sa verve, de son entrain, de son aisance, et lui recommanda de la venir voir à Paris.

Ravel, fort de cet encouragement, partit pour la province, débuta à Rouen, où il demeura une année, de 1837 à 1838. De 1838 à 1839, il s'en fut à Marseille.

Enfin, en 1839, il est engagé aux Variétés du boulevard Montmartre, et y débute dans Les Amours de Paris. Il trouve le moyen de se faire très remarquer et passe au Vaudeville (alors rue de Chartres), où il crée de plaisante et originale façon Le Tourlourou.

En 1841, il entre au Palais-Royal, et débute dans Les Secondes noces, une pièce douteuse, dont le doute rejaillit un peu sur le comédien. Mais aussitôt, Ravel prend une revanche remarquable, dans Le Caporal et la Payse. Puis, arrivent, se succédant nombreux, tous les gros succès qu'il recueillit dans L'Omelette fantastique, La Rue de la Lune, Tambour battant. Un voyage sentimental, etc. Dans UÉtoumeau, il se montre grand comédien.

Les Ressources de Jonathas, Le Bourreau des crânes, Le Chapeau de paille d'Italie, Chez une petite dame, Une Fièvre brûlante. Les Coulisses de la vie. Le Serment d'Horace, La Veuve aux camélias, et cejit autres pièces, mettent le comble à sa réputation.

Il disait le monologue de façon exceptionnelle, parlant avec le pubHc, le mêlant à son rôle.

En 1868, il est engagé au Gymnase, y crée Mongiscar, de Madame est trop belle; Blassac, de Gilberte; d'-Aubignac, de Mlle Duparc, et Brigard, dans Froufrou.

Après la guerre de 1870, il entra à la Porte-Saint-Martin et s'y fit encore remarquer dans plusieurs rôles.

11 fut un des artistes les plus heureux dans ses représentations à l'étranger et en province. Son nom sur l'affiche suffisait pour attirer la foule.

Il est mort, le 26 avril 1885, à Neuilly-sur-Seine, très aimé, très estimé, très regretté

Page 1