BRESSANT
Jean- Baptiste- Prosper Bressajit, né à Chalon-sur-Saône le 23 octobre 1815, commença par être « saute-ruisseau », à Paris, puis commis. Il prit le théâtre en 1832, à Montmartre, direction des frères Seveste qui, le voyant très élégant et très élancé, car déjà il était de haute taille et de belle distinction, lui faisaient jouer les rôles travestis que créait alors Déjazet.
Après être allé à Londres, en la compagnie de Perlet et de Mlle Jenny Colon, il revint à Paris, et, le 13 avril 1833, débuta aux Variétés, direction Armand Dartois, dans Les Amours de Paris. Mlle Jenny Colon, l'aimant et le protégeant fort, le fit un soir remplacer, au pied levé, Vernet indisposé, dans La Prima Dona. Bressant fit apprécier sa très jolie voix et sa déhcieuîe tenue.
C'est à partir de cette apparition que Dressant entra pleinement dans la grande faveur du public.
Il fit alors de brillantes créations ; le lendemain de la première représentation de Kean, 10 septembre 1836, on répétait dans tous les milieux artistiques du Paris d'alors : « Avez-vous vu le jeune Dressant dans le rôle du Prince de Galles?... il est adorable ». Il gagnait alors 500 francs par mois et 5 francs de feux, ce qui était fort beau, pour l'époque.
En 1838, il quitta furtivement les Variétés et s'en fut en Russie, où il demeura sept ans, choyé, adulé, fêté. Certaines dames russes, engouées du beau jeune premier, allèrent jusqu'à brûler des cierges à son intention. Ses appointements s'élevèrent jusqu'à la forte •somme de 43,000 francs.
BRESSAXT.
BRESSANT (.suite)
Une de ces tendres amoureuses, d'une noblesse plus élevée que celle des autres grandes dames, se compromit ou se fit compromettre à tel point, que Bressant fut invité à passer immédiatement la frontière, avec une condamnation qui ne s'éleva pas à moins de 16,000 francs.
Le 21 février 1845, Bressant débutait au Gymnase-Dramatique dans Georges et Maurice, Tplns jeune, plus charmeur, plus amoiireux que jamais. Et tout Paris courut le voir. Il obtint un succès considérable dans Clarisse Harlowe. Il fut dans ce rôle — écrit Théophile Gautier — « vif, hautain, élégant, impétueux, soumis, plein de caresses et de menaces, d'une fatuité superbe, d'une arrogance folle ».
De 1846 à 1853, Bressant créa à ce théâtre La Comtesse de Sertnecey, Brutus lâche César, Faust et Marguerite, Le Piano de Berthe, Le Fils de Famille, Philiberte, Le Pressoir, Diane de Lys, puis il fut engagé à la Comédie-Française, où il entra d'emblée comme Sociétaire, haute faveur exceptionnelle qui fit pousser de hauts cris et couler beaucoup d'encre.
M. Henry Lyonnet écrit sur Bressant, dans son excellent Dictionnaire des Comédiens :
« Pendant les vingt-trois ans que Bressant resta attaché à la Comédie-Française, il fut toujours le comédien le plus séduisant, le plus captivant, incomparable dans les rôles appropriés à sa nature, à sa distinction, à son élégance sans afféterie. »
Et tous ceux qui ont connu ce brillant artiste — nous sommes du nombre — affirmeront le dire de M. Henry Lyonnet.
Son talent était surtout le charme. Quand la vieillesse arriva, le charme disparut. Et Bressant cessa d'être Bressant.
Il mourut, après une lente agonie de plusieurs années, le 23 janvier 1886.
ROGER
(Isl:— 1«79)
L'auteur-acteur-directeur de l'Ambigu, M. Corsse, collaborateur des sieurs Caignez, Guilbert de Pixérécourt et Aude, dans U Héroïne américaine, Hariadan Barberousse et tas d'autres mélodrames du vieux boulevard, créateur célèbre du personnage de Madame Angot, fut le grand-père du célèbre ténor Gustave-Hippolyte Roger.
M. Corsse, très en succès, et de ce fait très en fonds, honnêtement acquis, avait marié sa fille à un notaire fort honorable de La Chapelle-Saint-Denis, et de cette union naquit le grand artiste dont nous avons à nous occuper ici.
Dès l'âge le plus tendre, le petit Roger fut voué au. notariat. L'enfant grandit dans l'étude des Pandectes, et de Monsieur son père. Mais l'atavisme fit que le petit clerc tenait beaucoup du côté maternel, et que le goût du théâtre germait en lui, comme l'ivraie naît instinctive, dans le champ de blé.
Son père et sa mère décédés, son oncle M. Roger, député du Loiret, envoya l'enfant, ou plutôt le jeune homme — car Gustave Roger, né en 1815, avait alors vingt et un ans, — chez un notaire d'Argentan. Mais ce brave tabeUion, voyant son clerc débaucher ses compagnons en grossoyage, les faire jouer la comédie « en société » intimement et même publiquement, dans une représentation montée par le dit Gustave sur une scène improvisée de l'hôtel du Lion d'Or, laquelle scène le voyait interpréter Buridan de La Tour de Nesle, Jocrisse du Désespoir de Jocrisse, et chanter le Duo de la Vestale, congédia l'apprenti acteur, lui disant qu'il l'avait pris en son étude pour transcrire des actes et non pour en jouer.
Le jeune clerc, qui venait d'en faire un pas, n'eut d'autre ressource que de se réfugier chez un second notaire, celui-là de Montargis. En cette nouvelle étude, il recommença sa fredaine d'Argentan; ce que voyant, le second notaire s'empressa d'imiter le premier et renvoya le jeune homme à son député du Loiret, l'honorable M. Roger, oncle et tuteur du futur ténor.
C'est alors que Gustave-Hippolyte Roger entra au Conservatoire dans la classe du professeur Morin, pour passer ensuite dans
ROaER (suite)
celle de Martin ;'et qu'il en sortifen^l'an 1837, armé d'un premiep prix de chant et de déclamation lyrique.
Le 16 février 1838, engagé à l'Opéra-Comique, il débuta, avec le plus grand succès, dans le rôle de Georges de L'Éclair.
Empressons-nous de dire qu'à son talent de chanteur, il joi-
ROGER
Dans Le Prophète.
gnait celui du comédien. Roger savait, ce que la plupart des ténors ignorent, en citant comme rares exceptions Nourrit et Capoul — pardon à ceux que j'oublie, — Roger savait jouer en chantant. De maintien élégant, d'agréable prestance, de taille au-dessus de la moyenne, de gracieux physique, il avait tout pour séduire.
ROGER
ROGER {suite)
Et pendant les dix années qu'il passa dans ce beau théâtre, il entassa succès sur succès, créant Le Perruquier de la Régence, du jeune Ambroise Thomas; La Figurante, de Clapisson ; Régine ou Les Deux «Mtïs, d'Adam ; Le Guittarero, d'Halévy;I<e Code noir, de Clapisson; La Part du Diable, d'Auber; Mina, ou Le Ménage à trois, du même jeune Ambroise Thomas; La Sirène, d'Auber; La Barcarolle, une des rares chutes du grand Auber; Les Mousquetaires de la Reine, d'Halévy; Giby la Cornemuse, de Clapisson, et Haydée, d'Auber, la dernière création du beau ténor à l'Opéra- Comique.
On était en 1847. Roger fut engagé à l'Opéra. Le Prophète, écrit pour lui par Meyerber, devint, en 1849, sa première et très remarquable création. Il reprit ensuite Lucie, La Favorite, La Reine de Chypre et Les Huguenots, tous rôles qui le grandirent encore dans l'esprit du pubhc. On les voyait donc enfin joués, ces rôles, qui jusqu'alors n'avaient été que chantés.
Cependant, il ne put sauver de leur chute L'Enfant prodigue, d'Auber, Le Juif Errant, d'Halévy, et La Fronde, de Niedermeyer.
Il chanta en allemand Les Huguenots à Francfort, et Le Prophète à Hambourg. Il fut porté en triomphe.
En 1859, à la chasse, son fusil éclata et lui mutila le bras droit que l'on fut forcé de lui couper. Un habile praticien lui en inventa un, articulé de très ingénieuse façon; ce qui lui permit de reparaître en scène. Le public badaud accourut voir le fameux bras mécanique ; car la voix du ténor s'éteignait en lui sensiblement. Le spectacle fut pénible.
En 1860 et 1861, il reparut à l'Opéra- Comique dans Haydée et Les Mousquetaires de la Reine; il avait quarante-six ans; sa voix avait perdu sa force et sa fraîcheur.
En 1868, il eut la malencontreuse idée d'aller à la Porte-Saint- Martin, jouer, en un drame de George Sand, le rôle de M. de Saint- Gildas dans Cadio. On lui avait tellement répété et il avait tellement su qu'il était un superbe comédien — on peut l'être dans l'opéra, sans l'être dans la comédie, — que le mirifique et grand téno? se lais;a tenter, et échoua piteusement à côté de Mélingue, superbe dans Cadio.
Roger a pubhé un volume, édité après sa mort : Carnet d'un ténor.
Cette mort arriva le 22 septembre 1879.
ROGER
ALCIDE TOUSEZ
Alcide Tousez ne fut pas un très grand comédien ; il ne fut qu'un très grand comique. L'appellation de comédien ne peut s'adresser qu'à l'acteur qui compose un personnage, qui en recherche l'esprit, les finesses, les dessous, les tenants, les aboutissants, les allures, la physionomie.
En dehors de ceux-là, il y a l'Acteur 1... Comédien est une qualification. Acteur est la véritable dénomination de l'homme de théâtre. Certains s'en froissent, ils ont tort.
Larousse détermine le mot acteur : « Artiste qui joue dans un théâtre. »
Et Larousse se trompe. On peut être un acteur et ne pas être un artiste. Le mot artiste implique la supériorité. Dans tout art, peinture, musique, théâtre, il y a le praticien et l'artiste. Quand l'acteur s'est intitulé « artiste dramatique », c'est un sentiment d'amour-propre exagéré, c'est un besoin de s'élever, qui l'a fait s'accorder ce titre de noblesse. On peut l'excuser, sans le blâmer.
Alcide Tousez fut un « acteur comique », un grand acteur comique ; mais ce qu'il donnait au théâtre n'avait absolument rien d'artistique. Il faisait rire, voilà tout. Il faisait rire sans y essayer, par la simplicité de son jeu, par son air béat et placide, par sa stupidité naturelle, par son nez.
Fils d'un poêher-fumiste, dont il avait appris l'état, il savait tout juste lire et écrire. A seize ans — il est né en avril 1816 — il alla trouver les frères Seveste et leur proposa « sa figure ». Ce fut ainsi qu'il s'offrit à eux.
Alcide Tousez, à défaut d'instruction, possédait un énorme bon sens. « Je n'ai que ma figure, leur dit-il; tout le monde la trouve drôle ; mais je crois cependant que je suis appelé à jouer la tragédie. Voulez-vous m'essayer? »
On l'essaya. Il joua Nérestan, de Zaïre.
Jamais le public de Belleville ne passa une plus joyeuse soirée.
Les frères Seveste rirent aussi beaucoup, et classèrent parmi leurs
ALCIDE TOUSEZ
ALCIDE TOUSEZ (suite)
comiques cette figure si naïve, si niaise. Reconnaissant en Alcide Tousez un grand esprit d'ordre, une activité sans frein, ils le déléguèrent, trois années après son premier engagement avec eux, comme •régisseuf de leur théâtre du Mont-Parnasse.
Là, continuant à jouer, il déploya toutes ses grandes qualités d'honnête homme, au caractère impartial et loyal. Il fut adoré de c'eux qu'il administrait. C'est difficile et rare.
En 1833, Dormeuil, directeur du Palais-Royal, l'engagea, pour remplacer Samson, le grand Samson, qui entrait à la Comédie- Française. Alcide Tousez remplaçant Samson ! cela ne semble-t-il pas un comble ?
Le 6 avril 1833, il débutait dans le rôle de Maclou, du Valet de Ferme, et produisait un très gros effet de rire. Son blaisement naturel, sa voix éraillée, son gros œil voilé,, sa sottise prétentieuse, son enveloppe balourde l'eurent vite mis au premier rang du second.
Alcide Tousez n'eût pu jouer un maître, un actif; il était admirable dans un valet, un passif.
Ce n'était point une originahté nouvelle qu'il apportait dans chacun de ses rôles; toujours le même, sans chercher autre chose, il offrait son originalité personnelle. Les auteurs commençaient à le connaître et lui taillaient des habits à sa mesure.
C'est ainsi qu'il fut sublime de bêtise dans Jobin,de Vert-Vert; Melon, de La Salamandre; Castor, des Trois Dimanches; Ka-Kao, de Fich-ton-Kan ; Crampon, des Enfants du délire; Berlingois, de Charolais ; Mérinos, de Judith; Fromageot, du Scandale; Bobèche, de Bobèche et Galimafré ; Sosthène Ducantal, des Saltimbanques ; Dogard, de Le Kain à Draguignan; Falampin, des Baigneuses ; Magloire, de La Sentante du curé, etc., etc.
Seuls ses costumes et les époques variaient; Alcide Tousez restait toujours le même, comique, naturel et de magnifique stupidité.
Il était roux de cheveux, tirant même sur le rouge. Aussi disaitil : « La différence qu'il y a entre une pelle rouge et moi, c'est qu'une pelle rouge est chaude, et que moi, je ne le suis pas... chau^. »
Sa dernière création fut La Première lance de V Allemagne.
Il tomba malade, le fut longtemps, et mourut, après une agonie atroce, en 1850, entouré de l'affection de tous, sans un jaloux, sans un ennemi.
ALCIDE TOUSEZ
Rôle de Dogard dans Le Kain à Draguignan.
DELANXOY
(ISIT— 1888)
Il était le fils d'un lieutenant-colonel, retraité à Arras, où notreacteur naquit le 7 février 1817.
Destiné à l'état militaire, à la mort de ses parents il descendit du char de Mars pour monter dans le chariot de Thespis, non comme poète poétisant, mais comme comédien comédiennant, et débuta en 1835 à Niort, à l'âge de dix-huit ans.
En 1840, Léopold-Ê mile-Edmond Delannoy fut engagé par les frères Seveste, au théâtre de Montmartre.
Il avait l'ambition de jouer l'emploi de Frédérick-Lemaître, de MéUngue et de Bocage; aussi sa déception fut-elle grande, toute sa vie, de ne pouvoir se faire apprécier, à Paris, que dans l'emploi des «premiers comiques ».
Il courut la province et l'étranger jusqu'en 1848, époque à laquelle il fut tngagé au Vaudeville et sut s'y faire apprécier à sa valeur dans un grand nombre de pièces, dont La Propriété c'est le vol, Les Représentants en vacances, La Foire aux Idées, On demande un gouverneur. Il avait débuté dans Un Coup de pinceau, vaudeville en un acte, et y avait paru médiocre dans son rôle de Bianchon. C'est que le rôle était médiocre, la pièce nulle; et cela avait contribué beaucoup à la mauvaise impression que le public conçut de lui, mais il devait bientôt prendre sa revanche. Le rôle de Martin, dans Les Parisiens, de Théodore Barrière, le mit en grande vedette; celui de Péponnet, dans Les Faux Bonshommes, fut le point culminant de sa carrière. Jamais personne ne le joua comme lui, ni mieux que lui.
Ses exagérations naturelles, le côté caricatural qu'il apportait dans toutes ses créations, le servirent dans ce rôle, plus que dans tous autres.
En 1858, il fit une apparition au Palais-Royal, où l'on avait