LASSAGNE
Rôle de Drin-Drin.
LASSAGNE (suite)
A force de persévérance, d'insinuations, de patience, il parvint à se faire engager par « le Père Mourier », directeur des Folies- Dramatiques.
On le remarqua, pour la première fois, dans le rôle du fermier anglais John, du Chevreuil, créé vingt ans avant par Odry. Engagé aux Variétés par les frères Cognard, il fit, en leur théâtre, un début triomphal avec son troupier Drin-Drin. On n'avait jamais vu ni entendu cela. Il trouva son Homère dans Lambert Thiboust, qui fit pour lui successivement : L'amour que qu c'est qu'ça ? Les Souvenirs de jeunesse, Les Enfers de Paris, Le Quart de monde. Les deux Merles blancs, Les Chevaliers du Pince-nez, et tant d'autres poèmes de franche gaieté, dans lesquels Lassagne n'avait qu'à paraître pour que la salle se tordît en pâmoisons.
11 avait à lui une façon étrange de parler. 11 ne disait pas : « Mon Dieu!... mon Dieu!... >> comme dans les drames du boulevard; non ! il disait : « Mon Dieurje! mon Dieurje! » Il ne disait pas : « Seigneur!.. Désespoir!... » comme M. Saint-Ernest ou le vertueux Mœssard; il disait : « Seigneur je f Désespoirje / » et l'on riait!
Grâce à lui, La Question d'Orient, une scène de Jules Moineaux qu'il jouait avec Charles Pérey, fut représentée toute une année.
Indépendamment de ses créations, il passa en revue tout le répertoire d'Odry, Mme Gibout et Mme Pocket, La Canaille, et cet immortel Bilboquet, des Saltimbanques, dans lequel Odry avait été déclaré irremplaçable.
Cet empire sur le public suscita, de la part de certains de ses camarades, des jalousies qui dégénérèrent en haines violentes. Un jour, on vit sur de petits papiers collés dans tous les urinoirs et sur tous les murs d'enceinte de Paris : « Lassagne est un voleur! »
On le lui fit crier en scène, par d'immondes voyous. Le pauvre être pleura de vraies larmes. Le public rit plus ce soir-là que les autres soirs. Il arriva enfin que deux de ses camarades, lâchement, tombèrent s.ur lui, dans l'intérieur du théâtre, et le laissèrent presque sur place. L'infortuné devint fou. On l'enferma dans une maison de santé de Picpus; et trois ans après, en août 1863, mourait, inconscient de ce qu'il était et de ce qu'il avait été, le malheureux Lassagne, l'homme le plus drôle, le plus amusant qu'il ait été donné de connaître et d'apprécier. On rit en apprenant sa mort et on l'oublia pour passer à d'autres distractions.
LACRESSONNIÈRE
Celui-là a eu beaucoup plus de talent que de réputation. Il est né le 11 décembre 1819, à Chauny, dans le département de l'Aisne. Son père, très honnête commerçant, se nommait Lesot de la Panneterie. Le fils fut baptisé Louis- Charles- Adrien Lesot de la Panneterie, et non de la Ponneteri?, comme l'ont inséré certaines revues biographiques.
Ce fut au collège de Laon qu'il fit ses études ; il était externe et pouvait aller le soir au théâtre, voir jouer les acteurs ambulants de passage. Un soir de 1834, il vit jouer à Êocage, en représentations, La Tour de Nesle. Il rentra chez lui émerveillé, transformé, ne jurant plus que par Buridanei Gaultier d" Anlnay. Son père, à la sortie du collège, l'avait fait entrer dans une maison de commerce. Il avait alors quinze ans; il s'évada de la maison paternelle, et vint à Paris, muni des légères économies qu'il avait pu amasser. Comment ne mourut-il pas de faim dix fois, c'est un problème que — m'avoua-t-il plus tard — il n'a jamais pu résoudre. Il s'était lié avec des acteurs de Montmartre et figurait le soir, ne demandant qu'à jouer des bouts de rôles, pour gagner les huit sous par soirée qui suffisaient à le faire vivre. Les frères Seveste remarquèrent son assiduité, sa belle prestance, son intelligente physionomie et lui accordèrent 30 francs par mois. Ce fut à cette époque qu'il prit le nom de Lacressonnière, surnom que depuis longtemps, à Chauny, on avait donné à ses ancêtres, provenant d'une superbe cressonnière, leur apanage. Sur tous leurs actes civils et notariés, ce nom figure à côté de celui de Lesot de la Panneterie. Il alla jouer un petit rôle à la Gaîté, où il gagna 60 francs par mois. Son père étant
LACRESSONNIÈRE {suite)
mort, il hérita de quelques centaines de francs qui lui permirent de ne pas mourir complètement de faim et d'entrer au Conservatoire, où il ne demeura qu'une année, ayant commis la grave imprudence de dire à haute voix que « les acteurs du boulevard avaient beaucoup plus de talent que les « Bonzes » de la Comédie- Française » et « qu'il donnerait dix Ligier et vingt Beauvallet pour un Bocage ou un Frédérick-Lemaître. »
Il avait alors dix-neuf ans. Désespéré de ne pas jouer de plus importants rôles sur les théâtres de Paris, il partit en province et s'en fut jouer les amoureux dans le Privilège de Bourges, Nevers et Moulins, où il demeura toute une année. L'année suivante, il se fit exploiter à Orléans, Tours et Blois. Las de cette vie errante, et comprenant qu'il y avait en lui plus qu'un amoureux de villes de troisième ordre, il revint trouver les frères Seveste qui l'engagèrent à leur théâtre de Belleville, aux appointements de 80 francs par mois.
En 1842, il fut admis à l'Ambigu. Il était de haute taille, de belle allure, de grande distinction, portait admirablement le costume; il gagna 150 francs par mois.
Alexandre Dumas le désigna pour lui jouer son Charles I^^ dans Les Mousquetaires. On peut dire qu'il y obtint un énorme succès; aussi son directeur le fit-il monter du coup au chiffre de 200 francs par mois. C'était le Pactole roulant ses flots d'or, c'était la gloire 1 c'était l'avenir et ses rêves diamantés !
Hélas 1... La roche Tarpéienne est proche du Capitole. Après ce beau rôle, il retomba dans de mauvais amoureux, tels que ceux des Bohémiens de Paris de Dennery, et des Étudiants de Frédéric Soulié.
En 1847, Alexandre Dumas, qui venait d'ouvrir son Théâtre- Historique, s'empressa de l'engager pour lui faire créer La Môle de La Reine Margot et Le Chevalier de Maison-Rouge.
Il revint à la Gaîté. Ce fut à ce théâtre qu'il fit, sinon la plus belle, du moins la plus renommée de ses créations, celle de Lesurque et Duèosc dans Le Courrier de Lyon. Il resta inimitable dans ce double rôle. Il joua encore dans La Boisière, dans L'Oncle Tom, et nombre d'autres.
LACRESSONNIÈRE (suite)
Je passe sur sa longue carrière artistique et sur ses innombrables créations, parmi lesquelles il faut citer Georges, de La Closerie des Genêts, Le Père aux écus, et le double personnage de Pascal de la Garde et à^Hanoumin dans La Maison du Pont-Notre-Dame, à
LACRESSONNIÈRE.
l'Ambigu; pour arriver, en 1864, à la Gaîté, au rôle de Siete- Iglesias, dans La Maison du Baigneur, rôle dans lequel il se montra de toute supériorité.
En 1847, il avait épousé une artiste de grand talent, Mme Perrier, qui fit à Paris d'admirables créations.
LACRESSONNIÈRE {suite)
Devenu veuf en 1859, Lacressonnière se remaria avec Mlle Louise- Lucie Abollard; et la seconde Mme Lacressonnière, artiste de valeur, fut jusqu'au dernier moment la compagne fidèle de l'excellent artiste, beaucoup plus âgé qu'elle.
Un jour de 1872, il eut la malencontreuse idée de se faire directeur et prit, en association avec son camarade Paul Deshayes,la direction du Châtelet. Peu fait pour l'administration, le pauvre Lacressonnière fit une faillite dont les conséquences se répercutèrent jusque sur les demi très années de sa vie. Toutes ses économies furent englouties, et de nouveau il fut réduit à traîner son beau talent, de théâtre en théâtre.
Il alla à l'Ambigu, en 1873, créer Le Parricide; à la Porte-Saint- Martin, en 1874, jouer le Comle de Linières, dans les célèbres Deux Orphelines; puis Philéas Fogg, dans le non moins célèbre Tour du monde en 80 jours. Il créa encore ou reprit, en 1876, le Comte, dans La Comtesse de Lérins, au Théâtre-Historique; Palhine, dans Les Exilés, en 1877, à la Porte-Saint-Martin; en 1878, Harry, dans Les Enfants du capitaine G rant ; Y éçêque Miriel, des Misérables; Tpuis à l'Ambigu, en 1880, Le Maréchal de Turenne; Dangely, des Mouchards; Maillfpré, de Diana; Muffat, dans Nana, en 1 881 ; Pierre Girard, du Petit Jacques; Jack Tempête; Césambre, dans La Glu, en 1883 ; Robert, de VAs de Trèfle; V Amiral, dans Martyre, en 1886.
Il devint, avec Taillade, Masset, Mme Marie Laurent, l'un des co-associés du Théâtre de Paris, et créa, sous cette direction malheureuse, Pierre Darras, dans Les Cinq doigts de Birouk, et François, du Ventre de Paris.
Les associés, n'ayant pas fait de brillantes affaires et n'étant pas parvenus à s'entendre, cédèrent leur Théâtre; alors Lacressonnière s'en fut à la Gaîté représenter Gonzague dans l'opérette faite sur Le Bossu. Il y jouait encore le roi Louis XV dans Le Talisman, quand, le 9 juin 1893, il mourut presque subitement, admiré de tous et fort regretté de ses amis. Telle fut la vie de cet homme de grand talent apris qui le malheur sembla vouloir s'acharner.
Nul n'échappe à son destin. Zeus lui-même y est soumis.
LACRESSOXXIÈRE.
Rôle de Philippe IV dans Le Roi de Bohême.