LESUEUR
(1820 — lb76)
Qui croirait jamais que Lesueur s'est appelé : Francisque de Saint- Marcel? Non pas qu'il eût le droit de porter ce nom, canonisé en la personne d'un vertueux évêque de Paris l'ancien; mais il se l'était approprié pour ne pas s'appeler simplement François -Louis Lesueur, lors de son début au théâtre Saint-Marcel, à l'âge de vingt ans, après avoir exercé jusque-là le métier de la papeterie, dans la rue Saint-Denis, où son père, ancien militaire en retraite, l'avait fait entrer à Tâge de treize ans. Lesueur est un enfant de Paris, né le 12 novembre 1820. Du théâtre Saint-Marcel, le nouveau comédien prit sa volée vers le théâtre du Panthéon, où il continua de se dénommer Francisque de Saint-Marcel!!! pour traverser enfm les ponts et se faire engager à la Gaîté, où il commença à être remarqué sous son nom de Lesueur, dans Martin et Bamboche et Guillaume le débardeur.
On montait alors au Cirque une grande féerie, La Poule aux œufs d'or. Il manquait un acteur pour jouer le rôle de Babolein : notre jeune comédien, plein d'audace, de témérité et de talent en herbe, se présenta et fut agréé.
Montigny, directeur du Gymnase, le vit jouer par hasard, le devina et l'engagea, se promettant de tirer parti de cette verve outrancière, de cet organe comique et cahotant, de cette originalité native, de ce feu sacré, dont faisait déjà preuve notre jeune Lesueur, sur ces théâtres de troisième ordre et dans ces pièces grossièrement comiques, mais populaires.
Montigny, à son Gymnase qui rivalisait alors avec la Comédie- Française, lui fit jouer un Idiot, dans une pièce de circonstance : Le Socialiste en province. La pièce ne réussit pas ; mais l'acteur s'y montra original au possible. Ceci se passait en 1848.
En 1852, Lesueur épousa la sœur de Rose Chéri, qui jouait dans ce même théâtre du Gymnase sous son nom d'Anna Chéri, et devint de ce fait le beau-frère de son Directeur.
De ce moment, les rôles abondèrent, moindres d'abord, mais toujours très en évidence, tels que celui du Père Violette, le vieil usurier de Mercadet.
Où Lesueur commença à donner toute la mesure de son originalité et de son immense talent, ce fut dans La Partie de Piquet, pièce dans laquelle il joua un rôle de vieux gentilhomme, maniaque, pointilleux, querelleur et susceptible au premier chef. Dans ce rôle, il demeure inoubhable. Vint ensuite le fameux maréchal des logis ■
LE SUEUR (suite) ^ I
Kirchet du Fils de Famille. Ce n'était plus Lesueur, c'était un vieux brisquart descendu sur la scène du Gymnase. Son cheval avait l'air de l'attendre dans la coulisse. Il sentait la basane et le fumier.
Le rôle de Taupin, dans Diane de Lys, le fit sculpteur méconnu, découragé, et philosophe derrière une barbe hirsute, « engueulan' la société ingrate qui refusait de le connaître et de le reconnaîtr'
En opposition flagrante avec ces trois compositions des pluremarquables, Lesueur composa, dans Le Chapeau d'un horloger,h , figure jeune et ahurie d'un domestique, cousin germain des Jocrisse j et des Janot. |
Puis, vint enfin cette admirable pièce : Le Gendre de M. Poirier, où ce très grand comédien créa de façon supérieure le rôle du boMï-, geois de 1848, Mossieu Poirier!
Provost, qui reprit ce rôle à la Comédie-Française, tout en y étant fort bien, restait trop le grand manufacturier du second Empire, et n'était pas assez le bonhomme de la rue des Bourdonnais, que devait être Mossieu Poirier.
Got, qui le joua ensuite, le faisait atrabilaire, presque méchant, tandis que Lesueur avait su rester la ganache suprême dans ses finesses, naïf dans ses argumentations très raisonnées et toujours comique, demeurant avant tout « le père Poirier ».
Nul n'égala Lesueur dans la personnification de ce type disparu, de la bourgeoisie de Louis-Philippe, qui n'était pas encore la bourgeoisie orgueilleuse de Napoléon III et bien moins la révolutionnaire et pohtique bourgeoisie de notre RépubUque.
Où Lesueur rompit avec les ganaches, les niais et les terribles, comme dans Le Pressoir, c'est quand il joua le Don Quichotte de Victorien Sardou. De Potier il devint Frédérick-Lemaître, par l'ampleur et la grandiloquence de l'allure et du geste. En cet in-< comparable comédien,on vit vivre, pour la première fois au théâtre, le héros de Cervantes.
Après de nombreuses et brillantes créations au théâtre de son beau-frère Montigny, telles que le hargneux Grinchu des Bons villageois,le gâteux Veaucourtois des Vieux garçons, et nombre d'autres, en 1868, Lesueur. alla au Châtelet jouer Les Voyages de Gulliver et La Poudre de Perlinpijnpin; puis i\ passa aux Variétés, y créa Le Tour du cadran, pour revenir au berceau de ses grands et premiers succès, le Gymnase, où il fit encore de merveilleuses apparitions.
Le talent de Lesueur était un amalgame de grotesque et de subHme, superbe dans le grotesque, admirable dans le subhme.
Il mourut le 5 mai 1876, d'une phtisie galopante, n'ayant jamais nui à personne, qu'à lui-même.