‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 81 sur 100 · LE SUEUR · texte numérisé non relu

LE SUEUR

Rôle de Taupin dans Diane de Lys.

RACHEL

C'est l'évocation de l'antiquité qui surgit tout à coup des ombres du passé, en la personne de cette pauvre petite chanteuse de carrefours qui,« sans art, sans apprêt — Jules Janinl'a écrit, — tomba tout d'un coup au milieu de la vieille tragédie, souffla vigoureusement sur ces augustes cendres et en fit jaillir la flamme. »

Rachel, disgraciée de la nature, était petite, presque laide, sanspoitrine, sans hanches, vulgaire, même triviale. Mais, sans le savoir, sans le vouloir, elle avait le geste noble, le souffle inspirateur, l'envQlée sublime.

Et le prince des critiques continue : « A peine sur le théâtre, elle grandit de dix coudées; elle a la taille du héros d'Homère, sa tête se hausse, sa poitrine s'étend, son œil s'anime, son pied tient à la terre en souverain. »

Depuis la mort de Talma, on n'avait plus entendu dire les vers comme les disait « cette morveuse de dix-sept ans ».

Elle naquit en Suisse, à Munf, le 28 février 1821, de parents français exerçant la profession de marchands ambulants. Elle s'appelait Êlisa Félix.

Elle avait dix ans quand, tout à coup, à Lyon, son père tomba malade. C'était la grande misère. Sa sœur aînée, Sophie, qui fut plus tard Sarah, lui dit : « Il faut gagner pour payer le médecin et acheter les médicaments nécessaires à la guérison du père. Allons chanter dans les cours. « Et, courageuses, les deux enfants allèrent chanter et purent parer aux pressants besoins de la pauvre famille.

Choron, le merveilleux professeur de chant, par hasard traversait Lyon. Il entend, dans la cour de son hôtel, la* remarquable voix de la petite Éhsa, — car elle chantait fort bian et juste, malgré le dire de certains critiques, qui se sont mis à prétendre qu'elle déclamait La Marseillaise, parce qu'elle chantait faux. Il faut bien avoir l'air de s'y connaître. Choron, dis-je, devine, en cette enfant de dix ans, un tempérament d'artiste, la suit, pénètre chez le père, compatit à la détresse de ces infortunés et, finalement, après les avoir soulagés, propose de faire entrer Élisa au Conservatoire de Paris; ce qu'accepte avec empressement le père Féhx.

Remise de son mal, la famille gagne péniblement Paris, où Choron fait tellement et tellement travailler la pauvre petite, qu'elle perd

RACHEL

RACHEL (suite)

sa voix de chanteuse, en conservant cependant assez pour jouer la comédie.

Ilyavaitalors,àParis,un vieil acteur, dunom de Saint-Aulaire,. qui s'était fait directeur du Théâtre MoHère, sur lequel il donnait à des jeunes gens se destinant à l'art dramatique, des leçons de comédie et de tragédie. Choron recommanda la petite Élisa au vieux Saint- Aulaire qui, après audition, comprit le trésor qui lui tombait entre les mains et se chargea de l'éducation dramatique de la jeune fille. Elle avait alors treize ans. Il commença par changer le nom d'Élisa en celui de Rachel, plus bibUque, et plus approprié par conséquent au genre tragique qu'il comptait développer en elle.

De 1834 à 1836, Rachel joua sur ce petit Théâtre Molière des rôles de soubrettes, de caractères, de jeunes premières et de « premiers rôles » tragiques.

Elle fut admise au Conservatoire en 1836, classe de Michelot, avec la pension de 1,200 francs.

Le rapport de Chérubini, directeur de l'étabUssement, porte cette note au concours de fin d'année : « Elle a contre elle la voix et la taille » — la voix était dure et voilée, — « mais elle a infiniment d'intelhgence. » Celui de M. d'Henneville, membre du jury d'appréciation : « Pauvre physique, mais déjà beaucoup de talent. » Celui de Michelot : « Des quaUtés remarquables, et déjà, depuis deux mois, des progrès marqués. » Celui de Samson : « Absence de quahtés physiques, mais une admirable organisation théâtrale. » Enfin, celui de Provost : « Progrès sensibles. A conserver. »

C'est alors que Samson s'empara d'elle et la dirigea par de raisonnées et puissantes études vers le sommet puissant auquel elle devait atteindre. Elle avait quinze ans.

On lui offrit 3.000 francs au théâtre du Gymnase. Son père, le sieur Félix, n'hésita pas, la fit rompre avec le Conservatoire et débuter sur ce théâtre dans La Vendéenne, qui fut loin d'être un succès. Mais Samson ne perdait pas de vue son élève, il la fit entrer au Théâtre-Français, où elle débuta le 12 juin 1838, dans Horace, par le rôle de Camille. Elle étonna plutôt ses camarades que le public.

Puis ce furent Emilie dans Cinna, Hermione dans Andromaque, Eriphile dans Iphigénie, Aménaide dans Tancrède, Monime dans Mithridate, Roxane dans Bajazet,q\\\ la portèrent au premier rang.

Sa réputation se fit d'abord dans l'intérieur du théâtre, avant

■Va. I

RACHEL

Rôle de Roxane dans Bajazet.

RACHEL {suite)

de gagner le parterre. N'oublions pas que l'enfant — elle avait alors dix-sept ans — était petite, grêle, peu jolie, possédait une figure osseuse ^avec des pommettes saillantes, un cou maigre et noir, un front proéminent, des yeux concaves d'où partaient des éclairs. On oublia bientôt de la regarder pour l'entendre. C'était le drame antique qui se révélait!... c'était la tragédie qui ressuscitait!

Elle ne joua Pauline de Polyeucte qu'en 18^0, et Phèdre qu'en 18^3.

Jusqu'en 1855, ses créations furent la Judith de Mme Emile de Girardin ; Catherine II de M. Romand ; Virginie, Le Vieux de la montagne — deux reprises — ; Cléopâtre de Mme de Girardin; Le Moineau de Lesbie, Adrienne Lecouvreur, Horace et Lydie, Lady Tartufe, Rosemonde et La Czarine.

Ces deux dernières pièces furent presque des chutes.

Rachel était ce que l'on appelle, en argot de théâtre, « une traqueuse ». Le mot se répand dans la Société. Le soir d'une première représentation, elle demeurait hésitante, nerveuse, incertaine de ses moyens, de sa mémoire, manquant ses effets parce qu'apeurée.

En 1848, elle chanta, ou plutôt elle dit La Marseillaise ! Et tout Paris vint frissonner aux accents de l'hymne de Rouget de l'Isle, déclamé par la grande tragédienne.

Samson avait conservé un grand empire sur son élève, et guidait souvent les décisions qu'elle prenait, ainsi que l'étude de ses rôles. On a prétendu que c'était Samson qui avait créé Rachel. Il ne la créa pas, il l'évoqua.

Elle fut appelée au Sociétariat le 1" avril 1842; mais en 1849, elle se déroba sous prétexte de santé chancelante. Elle rentra cependant à la Comédie-Française en 1851, et y demeura jusqu'en 1855, époque 5 laquelle elle partit pour sa grande tournée d'Amérique, dirigée par son frère Raphaël.

En 1856, elle revint en France, atteinte par la terrible maladie qui devait l'emporter, deux ans après, à peine âgée de trente-sept ans, ayant connu toutes les gloires, mais aussi toutes les misères et toutes les douleurs.

Rachel laissa une grande fortune. Elle fut bienfaisante. C'était un grand cœur, qui saignait aux larmes des autres, et savait les sécher avec d'exquises délicatesses. Avec elle, l'art et les pauvres perdirent beaucoup.

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