PAULIN MENIER
Le 7 février 1822, naissait à Nice, de parents français, un enfanl du nom de Jean-René Leconte. Le père de ce petit Niçois d'occasion avait joué la comédie, ou plutôt le drame, sur les théâtres de la Porte-Saint-Martin et de l'Ambigu, sous le nom de Ménier; sa mère, actrice de talent, avait su se faire apprécier en Russie et dans les grandes villes de la province.
De ces deux acteurs, médiocres en somme, devait naître un troisième, illustrant le nom des Ménier beaucoup plus que n'étaient parvenus à le faire les deux auteurs de ce nouveau venu.
Le jeune René Leconte, qui s'était empressé de repousser son nom patronymique pour adopter le pseudonymat de son père, étudia d'abord la peinture. Mais le démon du théâtre lui tenaillait le cœur et le cerveau ; ce qui fit que le jeune homme, nous pouvons presque dire l'enfant, débuta au théâtre de M. Comte, à Paris, sous le nom de Paulin, qui était la masculinité du nom de sa mère, Pauline Leconte.
Paulin Ménier, jeune et très illusionné, prétendait jouer les amoureux. Il se voyait Roméo, montant au balcon de Juliette. Aussi, fut-ce comme « jeune premier » qu'il s'en alla débuter à l'Ambigu, dans une pièce de Charles Desaoyers : Salvator Rosa. Mais son physique ne répondait nullement aux exigences de cet emploi. Un « jeune premier » doit être sinon beau, tout au moins distingué, d'agréables manières; et Pauhn Ménier était malheureusement le contraire de tout cela.
Aussi, fit-il pauvre figure dans les rôles du vibrant et bel acteur Albert, qu'il reprit, et dans ceux qu'il créa.
Il ne parvint à s'affirmer que dans un Aide de camp, des Chevaux du Carrousel, débraillé, couvert de poussière, venant demander au Doge de Venise la reddition de sa ville et l'abdication de ses pouvoirs, au nom de la République française.
Ce rôle qui ne comporte que quelques lignes, très en situation, il est vrai, fut, pour le jeune Pauhn Ménier, l'occasion d'un triomphe. C'est à dater de ce jour que le jeune homme renonça à dire sérieusement : « Je vous aime, aimez-moi ! » aux héroïnes de mélodrames.
Cependant le temps s'écoulait et les rôles ne venaient pas. Paulin Ménier avait trente-trois ans; il désespérait, lorsque Alexandre Dumas, cet inlassable trouveur, lui fit distribuer, à l'Ambigu, le
PAULIN .MÉXIER (suite )
rôle de Grimaud dans Les Mousquetaires. Ce personnage presque muet-fit -néanmoins remarquer le comédien, par la façon dont il le grima, dont; il le composa. Quelque temps après, il joua, dans La Closerie des genêts, le rôle d'Ali. Cette opposition, dans les carac-
m'^^s^^^^c^^vm^s^-:
PAULIX ilÉNIER.
tères de ces deux personnages, dont l'un était taciturne, morose, presque un vieillard, et l'autre jeune, gai, alerte, ouvrit complètement les yeux sur la valeur de cet acteur, qui se transformait avec tant d'originalité.
Ce fut alors que Dennery lui donna à créer dans Les Paysans un type de vieux paysan sournois, grinchu, madré, dont il fit
>qo
Emind- L oistiij ftnx '
PAULIN MÉXIER.
PAULIN MÉNIER (suite)
one figure de tout premier plan, bien qu'elle ne fût que de troisième. Il fut engagé à la Gaîté, aux appointements de 250 francs par mois, pour créer dans un Molière, de George Sand, pièce très remarquable et très oubliée, le rôle de Duparc.
Mais, avant déjouer ce personnage, qu'il rendit en comédien de Bonne comédie, il nous faut citer le rôle qui ouvrit à Paulin Ménier Fère des triomphes, ce rôle fabuleux de Chopart, dans Le Courrier de Lyon, qu'il composa lui-même, comme Frédérick-Lemaître avait compohé Robert Macaire, trente-cinq ans auparavant.
Chopart rei^tf^ra comme l'un des types les plus saisissants du théâtre. Ce maquignon, enroué, trogne nné, cynique, sanguinaire, puant l'alcool et la sueur, fut la création la plus superbe de Paulin Ménier; à ce point, que dans toutes celles, si brillantes, qui suivirent celle-là, on reconnaissait toujours un peu le groin de Chopart. Du reste, on ne manqua jamais de le lui reprocher.
11 créa encore de remarquable façon, en 1854, à la Gaîté, le Sergent Duriveau, dans Les Cosaques; puis, à l'Ambigu, Roquelaure et La Case de Voncle Tom. 11 retourna à la Gaîté et y fit alors ses plus belles créations, le bossu Darcy dans V Aveugle, le Petit clerc de notaire, Francinet dans La Fausse adultère, le Vieux paysan du Médecin des Enfants, Les Crochets du père Martin (1860).
Il retourna à l'Ambigu en 1862, et représenta magnifiquement Champloux de La Fille du Paysan; puis, en 1864, il s'en fut à la Porte-Saint-Martin se montrer dans le rôle de Van Prott des Drames du cabaret.
Paulin Ménier posait alors, à la ville, pour le débraillé le plus complet : cheveux longs, mal entretenus ; une sorte de carrick, pisseux, décoloré, qu'accompagnait un cache-nez de laine peutêtre orange, peut-être gris; un chapeau haute-forme devenu rouge à force de ne plus être noir. On se retournait sur le vieux boulevard du Temple, pour le regarder; ce qui flattait énormément son amour-propre, enfantin, à force d'être exagéré.
Plus tard, il devint aussi correct qu'il avait été négligé. On peut dire que sa vieillcrse fut la revanche de sa jeunesse.
11 créa encore à la Gaîté Forlick, dans Les Enfants de la Louve; à l'Ambigu, Martel, dans Canaille et C'«; à la Renaissance, La Famille T rouillai, une opérette'; à la Gaîté, le Sergent Radoub, de Quatre-vingt-treize ; à la Porte-Saint-Martin, ("arvafan,de La Grande Marjiière, et alla reprendre, au Châtelet, Rodin, dans Le Juif- Errant.
Il est mort le 30 avril 1898, cachant avec soin son âge de soixante-seize ans.
PAULIN MÊNIER.
Rôle du Père Martin dans Les Crochets du Père Martin.
GOT
La Comédie-Française avait prévu, dès l'an 1822, qu'en l'année 1859 il lui faudrait un artiste exceptionnel, pour créer une pièce, intitulée Le Duc Job, que lui apporterait un auteur de talent nommé Léon Laya.
En conséquence, son très habile et très prévoyant administrateur adressa à Mlle Thalie, jeune divinité païenne, la commande spéciale d'une naissance particulière, pour rôle extraordinaire, et la bonne Muse fit naître le l^'' octobre 1822, à LigneroUes, dans l'Orne, un enfant du sexe masculin, qu'elle intitula François- Jules-Edmond Got;\\x\ accordant un père et une mère, auxquels elle fit comprendre qu'à leur nouveau-né il fallait une instruction solide; ce qu'ouissant, les excellentes gens envoyèrent leur fils au collège Charlemagne de Paris, conquérir son grade de lauréat au grand Concours général.
Edmond Got, armé du bon brevet, fut admis d'emblée à gagner 900 francs par an, dans les bureaux de la Préfecture de la Seine. Mais la bonne Thalie, qui ne perdait pas de vue son doux filleul, se tint à peu près ce langage : « Nous sommes en 1841; il est temps que ce jeune homme entre dans la classe de Prévost, au Conservatoire ! 11 gagnera son second prix de comédie en 1842, et son premier en 1843. Puis, il fera un an, dans le 4<= régiment de chasseurs à cheval, pour satisfaire à la loi de conscription militaire, et reviendra débuter à la Comédie-Française, en 1844, dans l'emploi des Mascarille et des Scapin, hardis et effrontés valets, de ma belle protégée, la gente, fine et spirituelle Demoiselle Comédie. »
GOT (.suita)
Les prophéties édictées par la toute gracieuse Muse s'accomplirent de point en point; aussi le 30 juin 1850, pour le récompenser de sa verve et de son talent acquis par le travail, Edmond Got fut -il appelé à s'emparer du beau titre de Sociétaire.
GOT
Dans La Vraie farce de Maître Pathelin.
Le jeune élu s'était vaillamment fait remarquer dans tout l'ancien répertoire, et avait créé avec beaucoup de distinction, en 1847, le rôle d'un Maquignon, dans Notre fille est princesse; Calliclès, dans Thersite ; Y Abbé, dans // ne faut jurer de rien ; le
GOT {suite)
Capitaine Baudrille, dans Le Cœur et la Dot; Tibia, dans Les Caprices de Marianne; Francisque, dans Les Jeunes gens, et Spiégel, dans La Pierre de touche.
Cependant, la date du 4 novembre 1859 approchait, et c'était l'époque précisée par la noble Comédie-Française pour la fameuse création du Duc Job, en vue de laquelle Edmond Got avait été mis au monde. Jean de Rieux — le duc Job — s'identifia tellement avec son créateur que l'on en arriva à se demander si mutuellement l'un n'avait pas été fait pour l'autre. Mais ce fut réellement Got qui fit Le Duc Job; la pièce, étant de valeur médiocre, n'obtint son fort grand succès qu'à travers Got, l'unique, le seul Jean de Rieux.
Je me rappelle qu'à ce moment, on parla beaucoup d'un déjeuner, servi et absorbé en scène, dans lequel Got et Provost, ce dernier jouant superbement le vieux Marquis de Rieux, mangeaient « de la salade véritable! » on alla les voir manger de la salade !
Survint alors la très remarquable pièce de son talentueux ami de collège, Emile Augier : Les Effrontés, dans laquelle Edmond Got se tailla un très grand et tiès mérité succès, en jouant d'originale façon le rôle de Giboycr. Ce qui inspira à l'excellent auteur l'idée de continuer, en l'élargissant, ce personnage typique, si bien frappé au coin de la vérité, en lui donnant un fils. De bohème qu'il était d'abord, Giboyer devint le père, avec toutes ses tendresses et ses plus admirables dévouements. Cette belle comédie sociale fut jouée en 1862, à la grande gloire d'Emile Augier, le concepteur, et de Got, l'applicateur de la création.
Naquirent, à la suite, une série de rôles, qui portèrent Got au premier rang, sans que l'idée vînt à quiconque de l'en faire déchoir. Ce furent son Gentillâtre, de La Maison de Pénarçan; Troppa, de Souvent homme varie; Raymond, dans Le Dernier quartier; Maître Guérin; en 1865, Pierre, d'Henriette Maréchal; en 1866, Mamergnat, de Jean Baudiy; en 1867, Michel, de Paul Forestier.
Par une dérogation spéciale, il obtint en 1866 d'aller créer à l'Odéon le rôle d'André Lazare dans La Contagion, de son cher Emile Augier; et pendant l'été il promena la pièce à travers la province. C'est lui — on le peut dire — l'instigateur des Tournées— devenues plus ou moins artistiques, — cette mort du théâtre en province.
GOT
GOT {suite)
Où Got fut le moins heureux, c'est dans la reprise qu'il fit de certains rôles : Rodolphe, de L'Honneur et Vargent; Mercadet; Le Père Poirier. Il apportait, dans ces deux derniers rôles surtout, une âpreté, une sécheresse, un manque de bonhomie qui dénaturaient la vérit^ des personnages tels qu'ils avaient été conçus et créés.
Ce fut lui qui, le premier, mit à la boutonnière du Père Poirier le ruban rouge de la Légion d'honneur, oubhant que sous Louis- Philippe — et le rôle est de ce règne — on avait pu décorer quelques grands manufacturiers, mais jamais un simple marchand de draps de la rue des Bourdonnais. On peut croire que, s'il eût été chevalier de la Noble Légion, dans sa scène d'emportement avec son gendre, le père Poirier n'eût certes pas manqué de lui dire : « Vous êtes duc, mais, moi, Monsieur, je suis chevalier, et j'ai eu plus de mal à gagner mon titre que vous le vôtre ! »
Ce fut une erreur de Got; erreur que ses successeurs se sont empressés de partager.
Il ne fut pas heureux non plus dans sa tentative de jouer Arnolphe de L'École des Femmes. Il y manquait de cœur, cherchait à apitoyer et n'apitoyait pas. Il tentait de faire pleurer, là où Molière avait voulu faire rire.
En 1873, il créa de remarquable façon Jonquières, dans Jean de Thomeray;en 1876, le Docteur Rémonin, de U Étranger 3; en 1876, le vieux Dactf? Sichel, de U Ami Fritz; et enfin Denise. Dans cette pièce remarquable, il fut supérieur.
Got est mort le 21 mars 1901, doyen de la Comédie-Française, chevalier de la Légion d'honneur, professeur au Conservatoire.
C'était un esprit élevé et droit, sans concession, un caractère, un véritable artiste, un grand honnête homme.
GOT
Rôle de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui.
DESIRE
Il est des noms désignant les hommes qui les portent, comme il en fut inventé dans l'ancien vaudeville pour s'appliquer aux professions. Les auteurs de cette époque reculée, au delà des fortifications modernes de la rue Hippolyte-Lebas, appelaient M. Soulier, ou M. Botte, un fabricant de chaussures; M. Mitron, un boulanger; M. Boudin, un charcutier; Mme Ducordon, une portière, et Molière lui-même ne dédaignait pas d'appeler son apothicaire M. Purgon.
Cela amusait nos grands-pères; et, comme en ce monde tout est renouvelable, cela amusera peut-être de nouveau nos petits-fils.
Amable Désiré s'appelait de son nom paternel Courtecuisse. Et jamais désignation plus exacte de l'individu ne s'apphqua mieux à celui qui portait ce nom. Désiré était court de jambes, court de bras, court de cuisses, court de tout enfm, excepté d'esprit.
Lille l'a vu naître en 1823. Adulte, il avait appris le basson, instrument aux sons courts.
Il vint à Paris en 1847, et, sous le seul nom de Désiré, commença à jouer le vaudeville sur les théâtres de la banlieue. Puis, il partit pour l'étranger, parut à Bruxelles et à La Haye, et débuta à Marseille en 1853.
Dans l'antique Phocée, il fit fureur. Désiré osait tout en scène, se permettait tout. Les Marseillais lui pardonnaient tout, parce qu'il les étonnait avec ses audaces, eux habitués à ne s'étonner de rien.
Un soir, dans La Vénitienne, un très beau vieux drame d'Anicet Bourgeois, Désiré jouait un homme du peuple auquel, sur
-"=— 3oo —
DÉSIRÉ
Dans La Princesse de Trébizonde.
DÉSIRÉ {suite)
la place Saint-Marc, la Vénitienne vient demander s'il connaît le Bravo de Venise et l'endroit où elle pourrait le rencontrer.
« Tenez, lui répond Désiré, c'est celui qui est là et qui fait pipi <:ontre la colonne. »
On le siffla. Il s'avança vers le public et dit : « Ça m'a échappé; je vous jure que je n'en aurai plus envie. »
Les Marseillais rirent et pardonnèrent.
En 1856, Ofîenbach, traversant Marseille, alla au Gymnase voir jouer Les Deux aveugles, qu'il venait de faire représenter à Paris sur son théâtre des Bouffes-Parisiens.
Désiré jouait Patachon; Sicard jouait Giraffier.
Ofîenbach, très amusé par le jeu si burlesque de Désiré, l'alla trouver après le spectacle et lui dit : « Dans votre gosier je n'ai pas reconnu ma musique; mais votre jeu m'a beaucoup fait rire. J'ai plus besoin d'acteurs excentriques que de chanteurs véritables, pour le genre de musique que je conçois; voulez-vous venir à mon théâtre des Bouffes, à Paris ? »
Désiré accepta; et le 16 mai 1857, il débuta dans Vent-du-Soir, une excentricité folle. Le 29 novembre suivant, il jouait, dans Les Petits Prodiges, un superbe solo de basson, aux côtés de Léonce, qui raclait un solo de violoncelle, de Tayau, lequel avait été professeur de violon, de Guyot, très fort sur le cornet à piston, et de Mlle Maréchal, très habile pianiste.
En octobre 1858, Désiré mettait le comble à sa réputation d'excentrique inimitable, par son incomparable création de Papa Piter, dans l'immortel Orphée aux Enfers. Ses créations successives le grandirent encore davantage. En 1867, il parut un instant au Palais-Royal; puis passa à l'Athénée, créa le rôle de Tien-Tien, dans Fleur-de-Thé de Lecoq.et revint aux Bouffes, jusqu'en 1873, époque à laquelle il mourut, à Asnières, entouré de ses amis et très regretté par tous les gens d'esprit qu'il avait toujours très fortement amusés.
Ainsi tristement finit le joyeux Désiré Courtecuisse.
DÉSIRÉ
Dans Jean qui pleure et Jean qui rit.
EUGÉNIE DOCHE
Le charme qu'elle répandait autour d'elle avec son délicieux sourire, ses beaux cheveux cendrés qui filtraient du soleil, ses dents en perles nacrées dans l'écrin de ses lèvres roses toujours souriantes, les blancheurs éblouissantes de ses joues, le firmament bleu que laissaient entrevoir ses paupières languissantes, sa taille d'Anglaise élancée et majestueuse, son art exquis de porter la toilette, en avaient fait la comédienne remarquée de son époque.
Sa création exceptionnellement superbe de La Dame aux Camélias en fit la comédienne remarquable.
Théophile Gautier écrivit sur elle : « Mme Doche méritait d'avoir son piédestal dans l'un de nos musées, car elle fut ondoyée dans le baptistère de la perfection humaine. »
Quel fortuné modeleur eût été assez heureux, pour prendre l'empreinte de ce corps divin.
Elle éidiiinéQ Eugénie de Plunkeit, mi-Irlandaise et mi-Flamande, Française et Parisienne d'instinct, Bruxelloise de naissance. Venue de bonne heure à Paris, elle commença, à l'âge de quinze ans, sa carrière théâtrale, sur le théâtre du Vaudeville de la rue de Chartres, que dirigeait alors Etienne Arago, et y débuta sous le nom à'Eugénie Fleury, aux côtés d'Arnal, dans Renaudin de Caen.
C'est à ce théâtre aristocratique qu'elle épousa, en, 1839, M. Doche, excellent chef d'orchestre et compositeur élégant, fort apprécié parmi les musiciens de son époque.
Elle chantait le couplet avec beaucoup de goût. Elle possédait le secret des mines éveillées, des bouderies mutines, des câlineries savantes, des enveloppements sensuels.
EUGÉNIE DOCHE
EUGÉNIE DOCHE (suite)
Eugénie Doche se vit, aussitôt qu'elle parut, entourée des hommages assidus et peu respectueux de ce que le Paris d'alors avait classé dans sa catégorie des « Lions ». Elle devint la Lionne de la ménagerie parisienne. Elle eut une cour, des adorateurs,, auxquels elle abandonna l'honneur de son complaisant chef d'orchestre de mari.
Dans les journaux, on décrivit ses mobihers, son train de chevaux, d'équipages, en un mot l'excentricité de son luxe. La femme tua en elle la comédienne.
Elle se sépara de son mari, qui s'en alla tristement succomber en Russie à une attaque de choléra.
Mais son affirmation talentueuse ne se manifesta véritablement qu'en 1852, lorsqu'elle créa Marguerite Gautier. Dans cet admirable rôle, tout la servit, l'élégance de ses manières, la liberté de sa vie, la réputation de son luxe, sa beauté naturelle. Du jour au lendemain, Eugénie Doche, d'actrice agréable fut sacrée grande comédienne. Elle fit encore de remarquables créations à ce théâtre; mais elle fut portée par La Dame aux Camélias.
Plus tard, elle parut à la Porte-Saint-Martin, dans Scozzone de Benvenuto Cellini; à l'Odéon, dans Les Parasites. Beaucoup plus tard, l'âge étant naturellement venu, elle créa le rôle de la Comtesse de Lignières, dans Les Deux Orphelines, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Elle avait reçu une éducation des plus distinguées, était excellente musicienne, et savait apprécier les œuvres d'esprit et ceux qui les composaient.
Elle mourut, le 12 juillet 1900, toujours aimée de ceux-là qui jusqu'au dernier moment l'entourèrent de leur sollicitude et de leur respectueux amour. Elle avait soixante-dix-sept ans, étant née en 1823.
EUGÉNIE DOCHE
FEGHTER
Charles- Albert Fechter,\e créateur d'Armand Diwal de la Dame aux Camélias, îut un des plus brillants, parmi les « jeunes premiers » de cette époque théâtrale où régnaient, dans ce même emploi, les Lafontaine, Dressant, Berton père, Laferrière, Delaunay, Brindeau et autres grands beaux amoureux dramatiques.
Il était né à Londres, le 2 3 octobre 1823, de parents français; il apprit donc en même temps à parler les deux langues. Ses parents étant revenus à Paris, le jeune Fechter fut destiné à être sculpteur. C'était le désir de ses parents. Mais les pères proposent, et la vocation dispose. Charles-Albert entra au Conservatoire et fit, en fort peu de temps, assez de progrès pour qu'il lui fût permis de débuter à la Comédie -Française, le 14 mai 1845, dans Un Ménage Parisien. S'y fit-il très remarquer ? assurément non. Aucun journal de l'époque ne parle de ce début, fort peu annoncé et demeuré fort obscur. Il demeura cependant une année entière dans la maison de Molière, jouant des bouts de rôles, à ce théâtre, dont ce devrait être le devoir de pressentir, de deviner le talent, parles qualités et les promesses d'avenir que peut offrir un débutant.
Est-ce donc à dire que Fechter ne promettait alors rien de précis? Il avait vingt-deux ans, un adorable physique, portait admirablement la toilette, disait de façon juste, sans monotonie, possédait de la chaleur, jouait convaincu. La preuve en est, que l'année suivante, las de végéter dans ses « pannes )i, il quitta la noble Comédie et s'en fut débuter au Théâtre Royal de Berlin,
FECHTER (suite.)
OÙ, du premier coup, il fut adopté par le public très difficile et très connaisseur de ce théâtre de premier ordre.
Ce fut là qu'il connut Mlle Eléonore Rabut, artiste de talent, qui plus tard, à leur retour à Paris, en 1847, devint madame Fechter. Elle quitta, jeune, le théâtre.
FECHTER
A Paris, le comédien chercha un théâtre qui le comprît, et joua successivement au Vaudeville, à l'Ambigu, aux Variétés même où il créa, en 1849, Oscar XXVIII , dans La Révolte de Crétinbach, une pièce d'actualité, qui fut une chute.
Alexandre Dumas engagea alors Fechter à son beau Théâtre-His-
FECHTER {suite)
torique et le fit débuter parle rôle de Yacoub dans Charles VII chez ses grands vassaux. Il y fut superbe; et créa ensuite sur celte grande scène Catilina et Les Mystères de Londres.
On commençait, dans le public, à apprécier ce grand beau garçon, au talent aimable et plein de distinction, à l'aspect séduisant.
La direction de l'Ambigu l'engagea et le fit créer de superbes ■ rôles dans Le Pardon Duval qui mit en aveuglante Jumière ceux de Bretagne, Louis XVI et Marie- Antoinette , Les Quatre fils Aymon, Phœbus,de Notre-Dame de Paris. M. Hostein, directeur en nom du Théâtre- Historique, le reprit pour créer Pauline, ou La Chasse aux tigres, et Les Frères corses, toutes pièces d'Alexandre Dumas.
En 1850, Marc Fournier l'engagea à la Porte-Saint-Martin, et lui fit jouer très brillamment Claudie de George Sand, Le Diable^ de Lambert Thiboust et Oranger.
En 1852, le théâtre du Vaudeville le reconquit, et le fit débuter dansZe Coucher d'une étoile. On demande un Gouverneur ,Hortense de Cernay. Enfin, lui arriva cette admirable création à' Armand Duval qui mit en aveuglante lumière ceux qui la jouaient, et consacra Dumas fils, digne descendant de son très illustre père. Puis, vint le rôle non moins brillant de Raphaël dans Les Filles de Marbre, de Théodore Barrière et Thiboust.
Ces Filles de Marbre, qui n'étaient qu'une réponse aux hardiesses de La Daine aux Camélias, classèrent Fechter, Féhx et Mlle Fargueil au rang des étoiles théâtrales de première grandeur.
Leur succès fut peut-être plus grand que celui Aq La Dame aux Camélias; mais la pièce bâtie, avec des mots d'un esprit très moderne — le moderne de l'époque — et essentiellement « Parisien » ne tarda pas à s'effriter; et quand nos actuels rehsent ou voient jouer aujourd'hui ce colossal succès d'antan, ils s'en demandent la raison, sans pouvoir se l'expliquer.
Fechter fut en 1856 engagé à la Porte-Saint-Martin, et y joua de merveilleuse façon Sang-mêlé, Le Fils de la Nuit, et Espérance de La Belle Gabriel le.
En 1857, il entra à l'Odéon, comme directeur associé. C'est là que, jouant Tartufe, il voulut en moderniser la mise en scène; ce dont on le blâma fortement. Il y joua encore dans Le Rocher de Sisyphe et dans La Jeunesse.
— 3io —
FECHTER
Rôle d'Armand Duval dans La. Dame aux Camélias.
— Ji I —
FECHTER {suite.)
Il partit pour Londres, prit la direction du Lyceum, — on était en 1868, — et s'y ruina. Alors, il s'en alla jouer en Amérique, tout le répertoire de Shakespeare.
Le talent de Fechter était de naturel, de bon goût, de distinc-
FECHTER
tion exquise, de passion, d'emportements superbes, mais toujours raisonnes. Il avait l'accent un peu traînard du Parisien; mais cela s'oubliait dès la seconde phrase que l'on entendait et l'on demeurait sous l'irrésistible charme de ce brillant comédien. Il est'mort à New-York, le 5 août 1879. — 3l2 —