‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 84 sur 100 · AUGUSTINE BROHAN · texte numérisé non relu

AUGUSTINE BROHAN

Elles furent trois Brohan, qui illustrèrent ce nom ; la mère, Suzanne et ses deux filles, Augustine, dont nous avons à nous occuper ici, et sa cadette, Madeleine.

La première du nom. Madame Mère, Suzanne, était la verve et la gaîté personnifiées; la seconde, Augustine, sut être l'esprit et la profondeur dans le talent; la dernière, Madeleine, devint la beauté, la grâce et le charme.

Au gustitie- Joséphine- Félicité Brohan vit le jour, pour la première fois, le 2 décembre 1824. Par ordre supérieur, elle entra au Conservatoire, dans la classe de Samson, dès l'âge de dix ans. Elle avait voulu tout d'abord être religieuse, et quand, en 1840, elle remporta son premier prix, le premier usage qu'en fit Augustine fut de s'aller enfermer dans un couvent de la rue du Bac.

Réclamée par sa mère, malgré une résistance obstinée de la jeune lauréate, elle débuta, le 19 mai 1841, à la Comédie-Française, par Dorine de Tartufe. Une Dorine de dix-sept ans, nourrice à'Orgon ! Son succès fut très accentué et, deux ans après, le Comité la proclamait Sociétaire.

Eugène Laugier a écrit sur elle : « Rire aimable, doux, argentin, rire communicatif, qui vous entraîne, c'est la comédie en personne, spirituelle, avenante et pleine d'attraits. Regard vif et mutin, geste rapide, elle est agaçante, provocante et délurée. »

Elle savait rire, comme sa mère. On cite encore le délicieux rire des Brohan.

Fille d'esprit et de talent, Augustine ne se contenta pas de ses succès de comédienne, elle écrivit quelques proverbes élégants, plus prétentieux qu'amusants : Compter sans son hôte. Quitte ou double. Les Métamorphoses de Vamour, Il faut toujours en venir là, Qui femme a guerre a.

Sous le pseudonyme de Suzanne, elle fit paraître des chroniques dans le Figaro de Villemessant.

Elle fut professeur au Conservatoire.

Devenue presque aveugle, elle prit sa retraite de la Comédie, le 1" janvier 1868.

Son triomphe fut incontestablement Suzanne, du Mariage de Figaro.

Elle avait épousé M. Edmond-David de Ghaest, et mourut à Paris, le 15 février 189v3.

Son esprit mordant, mais trop acidulé par l'afféterie et la recherche de l'elTet, lui avait fait beaucoup d'ennemis; son grand talent et sa fin malheureuse la firent beaucoup pardonner. On finit par la plaindre sans l'aimer.

AUGUSTINE BROHAX.

ADOLPHE DUPUIS

Fils dune sociétaire de la Comédie-Française, Mlle Rose Dupuis, Adolphe Dupuis est né à Paris le 15 août 1824.

Comme la plupart des comédiens ou comédi3nn,-'S, Rose Dupuis ne voulut pas que son fils exerçât la même profession qu'elle; elle avait connu les déboires, les difficultés d'arrivisme, de cet art,, qui cache ses épines sous de trop belles roses; elle le fit entrer,, à la sortie du collège, chez un architecte, puis chez un banquier; mais, question d'atavisme, le garçon Dupuis ne rêvait que jouer la comédie, paraître sur un théâtre, revêtir de brillants costumes et ceindre une formidable rap'ère. Ce que voyant, Mlle Rose Dupuis eut le bon sens de ne plus contrarier des idées aussi arrêtées et consentit à ce que le futur Olivier de Jahn entrât au Conservatoire, dans la classe de Samson. Il avait alors dix-huit ans. Fut-il un parfait élève ? Samson lui-même, alors que le jeune homme était parvenu à atteindre le premier rang, a déclaré que non. Il ne demeura que deux ans dans cette école d'art dramatique; et, grâce à de puissantes influences mises en jeu par sa mère, parvint à débuter, en 1845, sur la scène de la grande Comédie, ^ax Les Femmes savantes, Le Jeune mari, Le Menteur et Le Barbier de Séville.

Dans tous ces rôles, il ne sut montrer que des quaUtés détruites par beaucoup d'inexpérience. Désespéré de cet échec, Adolphe Dupuis accepta un engagement au Théâtre Royal de Berlin, y demeura trois ans, pendant lesquels il soigna sa diction légèrement bredouilleuse, et se fortifia dans l'emploi des « jeunes premiers rôles » et des amoureux.

De retour à Paris, en 1849, il tenta de nouveau l'assaut de la scène du Théâtre-Français, n'y fut pas plus heureux que lors de sa première apparition, passa successivement par les Variétés, le Théâtre-Historique, et vint enfin aboutir au théâtre du Gymnase, où Montigny le de\ina, le forma, le grandit et l'imposa, lui faisant jouer tous les emplois, amoureux et « pères nobles », comiques et « premiers rôles ».

C'est ainsi qu'il le fit remarquer dans Michonin, de Mercadet ; Gonzalès, du Chapeau d'un horloger; Maximilien, de Diane de Lys, en 1853 ; le duc de Montmeijran, du Gendre de M. Poirier; Christian, du Camp des Bourgeoises; Noël Plantier, du Pressoir;

ADOLPHE DUPUIS {suite)

Blnnchet de L'École des agneaux; Pascariol, des Vacances de Pandolphe; le Prince d'Hénin, dans Je dîne chez ma mère; les Cœur» d'or; Philiberte ; le Mariage de Victorine, et autres moiadrespièc??, pour arriver, en 1855, à cette remarquable création d'O/ji'ier de Jalin. dans le chef-d'œuvre d'Alexandre Dumas fils, Le Demi- monde.

ADOLPHE DUPUIS

Puis vinrent Un beau mariage, d'Emile Augier et Poussier, en 1857; cette même année le montra dans le rôle de Charzay, de La Question d' argent ; en 1858, ce furent U Avocat du Diable, et L'Autographe; en 1859, Cendrillon et Le Père prodigue.

Montigny, qui fut le grand inventeur delà mise en scène moderne, — 3 1 9 —

ADOLPHE DUPUIS (suite)l

n'avait jamais été qu'un très médiocre comédien. Il sut être un ■émérite professeur. Ce fut lui, absolument lui, qui fit Adolphe Dupuis, comme il avait fait Geoffroy, Lesueur, Landrol et Rose Chéri.

En 1860, Dupuis voulut être augmenté. Montigny ne put jamais se résoudre à dépasser le chiffre fixé clans son budget; il laissa partir l'ingrat plutôt que de lui accorder un franc de plus, en lui disant : « Monsieur Dupuis, vous me quittez, vous êtes fini ».

Le mot ne devait pas se réaliser; car Adolphe, après un court passage au Vaudeville, qui sembla vouloir justifier la méchante prédiction de son modeleur, partit en Russie, avec un engagement de 40.000 francs par an, et pendant seize ans obtint, sur le théâtre Michel, di Saint-Pétersbourg, les plus grands succès. Il devint même lecteur et professeur des enfants du Tzar.

En 1878, de retour en France, il fut engagé au Vaudeville et montra que son fructueux travail de Saint-Pétersbourg avait mûri et posé son talent. Après des reprises de Montjoie, du Père prodigue, et autres pièces de son répertoire russe, il créa magnifiquement, en 1880, Le Nabab de Daudet; puis Un voyage d'agrément; en 1881, Odette de Sardou; en 1883, Clara Soleil, et Le Nom, d'Emile Bergerat; en 1886, Le Conseil judiciaire, de Bisson et Moineaux ; en 1887, ie Père, de M. de Glouvet; puis Numa Roumestan de Daudet. Dans tous ces rôles, il sut se montrer de premier ordre.

Adolphe Dupuis eut une faiblesse. Il voulut jouer Tartufe, et parut dans ce rôle colossal sur la scène de l'Odéon. Ce fut un effondrement.

Ennuyé, découragé, affaibh, il se retira à Nemour? avec Cholet, Oeffroy et Bressant. Là, il fut atteint de la manie de la persécution ; et après des mois de prostration, pénibles pour ceux qui l'entouraient, il mourut le 24 octobre 1891, laissant la réputation d'un honnête et excellent homme, ayant su se faire de nombreux amis, sans se créer un seul ennemi.

Quelle ineffable rareté!...

ADOLPHE DUPUIS

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