‹ La Panthéon des comédiens de Molière à Coquelin aînéChapitre 86 sur 100 · DELAUNAY · texte numérisé non relu

DELAUNAY

d'autres? Sans compter le haut répertoire de Molière, de Beaumarchais, de Regnard et de Victor Hugo.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur, comme « Sociétaire de la Comédie-Française », — il fut le premier comédien inscrit sous: cette seule étiquette, — il quitta le théâtre le 1" avril 1886, après trente-huit années de magnifiques et exceptionnels services, se confinant alors en son titre de professeur au Conservatoire.

Il s'était retiré à Versailles, dans sa johe maison de la rue des Missionnaires, dont il avait fait un petit musée d'art et de souvenirs. Quand il mourut, ce fut un long crêpe qui s'étendit sur le théâtre en entier.

On eiàt pu inscrire sur sa tombe : « Ci-gît un très grand honnêle homme, un impeccable artiste, irremplaçable dans son monde. »

LAFONTAINE

Le nombre de comédiens, qui ont fait leurs premières études dans le but de la prêtrise, est considérable. Louis- Marie-Henri Thomas, dit Lafontaine, est de ceux-là. Mais, tout en traduisant saint Augustin, il traduisait aussi Térence; et l'auteur de La Cité de Dieu laissait beaucoup moins de traces dans son esprit que l'auteur du Bourreau de soi-même. Si bien qu'un jour, le jeune Henri Thomas jeta le froc, qu'il ne portait pas encore, aux orties qui n'existaient pas sur sa route, quitta Bordeaux où il était né, le 29 novembre 1826, et s'embarqua comme pilotin sur un troismâts en partance pour l'île Bourbon. Il avait quinze ans. Dégoûté bientôt de la mer et des jeûnes de toutes sortes qu'elle commande, de retour à Bordeaux, il entra comme commis dans la soierie.

A seize ans, sous le nom de Charles Roeck, il joua le rôle de 5uridan, au petit théâtre de Gilottin. C'est après cet essai réussi, qu'il partit pour Paris, bourré des vers de Corneille, de Racine et de Molière, qu'il avait étudiés même et surtout en mer.

Mais, pour jouer la comédie, il faut manger; et manger est difficile quand on ne possède aucune ressource; qu'on est brouillé avec les parents qui vous restent; qu'on est fier et qu'on ne veut pas s'humilier devant eux, en avouant qu'on a eu tort de lâcher la soutane pour endosser la défroque de Mascarille ou la livrée de Ruy Blas.

Alors, que fait dans ce grand Paris Henri Thomas, qui ne s'appelle pas encore Lafontaine ?... H se crée répétiteur de latin, dans une petite pension, de laquelle on ne tarde pas à le renvoyer pour inexactitude. Et le voilà qui se remet à « crever la faim «. Il faut manger! Il entre dans un café et demande à servir les consommateurs; on lui confie un tablier, une serviette et il sert des chopes — les bocks n'étaient pas encore connus en France. — Cela dura trois jours. Il renverse tout un plateau de chopes sur la tête d'un consommateur, et le voilà de nouveau sur le pavé !

Il faut manger!... Il passe devant une maison en construction et demande à des maçons de les servir. Sa voix est tellement émue en exposant sa misère que les maçons attendris l'embauchent. Il gâche du mortier. Mais il le gâche assez mal, pour que l'entrepreneur survenant le renvoie de son chantier, au bout de deux jours.

Il faut manger!... Il gagne les boulevards extérieurs, entre dans un restaurant, chante, en se serrant le ventre et presque pleurant. Il tend la main et ramasse quelqi:3s sous. Le lendemam, il recommence. Un sergent de ville survient, lui demande son autorisation, il n'en a pas. Il lui est interdit de chanter.

Il faut manger!... Un régiment de hussards passe, il le suit au hasard. Le régiment campe au Champ de Mars. Il s'offre pour étriller les chevaux, pendant que les hussards se reposeront. Il gagne ainsi sept francs. Un capitaine ému lui a donné cent sous.

Il faut manger!... Il achète des bonnets de coton, du fil et des aiguilles et il va vendre tout cela dans la banlieue de Paris. Au

LAFONTAINE

Rôle de Jules de Grandin dans Brutus lâche César.

LAFONTAINE {suite)

Raincy, le curé chez lequel il vient offrir sa marchandise, le fait dîner avec lui. Il repart: Il gagne Meaux, La Ferté-sous-Jouare.

Il faut manger !... ce qu'il n'a pu faire depuis deux jours, ses bonnets étant vendus et sans aucun bénéfice. Il tend la main!... Le voyant défaillant, presque mourant, des âmes charitables lui îontune petite quête. Il ramasse quarante-deux sous. Il en donne vingt et un à un vieillard aveugle, conduit par une petite fdle de cinq ans, qui lui demande l'aumône.

Il retourne en son beau pays de Gironde. Il récite ses vers à Libourne. A Bordeaux, il change de nom, se fait appeler Lafontaine et parvient à jouer quelques rôles sur le petit théâtre delà Bastide. Muni d'un peu d'argent, il revient à Paris, encore à pied, — il aime marcher, — et va frapper chez les frères Seveste, qui le font débuter sur leur théâtre des Batignolles dans L'Éclat de rire. Il passe à la Porte-Saint-Martin, engagé par le directeur, M. Tilly, qui fait faillite. Il retourne à Montmartre.

Enfm, Montigny l'engage à son Gymnase. C'est ici que commence la belle carrière artistique de ce remarquable comédien. Le rôh de Jules, dans Brutus lâche César, le met en lumière. Il joue avec de grands succès François dans La Femme qui trompe son mari; Raymond, dans Philiberte ; Pierre dans Le Pressoir, où, suivant une expression de l'époque, « il met Bressant dans sa poche »; Le Mariage de Victorine. Il se montre admirable dans Le Colonel, du Fils de Famille, et le Comte de Diane de Lys; puis vient Flaminio. de Georges Sand. En 1857, il est engagé au Vaudeville, où il crée, de superbe façon, Le Roman d'un jeune homme pauvre, La Pénélope Normande, Dalila, La Seconde Jeunesse. En 1 860, il retourne au Gymnase et se montre dans Les Pattes de mouche. Le Gentilhomme pauvre, La Perle noire, Les Ganaches, Le Démon du jeu. Il épouse alors sa très talentueuse camarade, Mlle Victoria, une adorable ingénue de son théâtre.

Il est imposé « par ordre impérial n, pour débuter à la Comédie- Française. Messieurs les Sociétaires lui font grise mine. Ses débuts sont peu brillants. Cependant, en 1865, il crée de façon njagistrale le rôle à!' Alvarez, dans Le Supplice d'une femme.

En 1872, il va à l'Odéon reprendre le rôle de Ruy Blas. En 1873, il passe à la Gaîté, et y crée magnifiquement Le Gascon. En 1875, il retourne à l'Odéon jouer le Mazarin de La Jeunesse de Louis XIV. Il revient à la Gaîté, paraître dans la belle pièce de Sardou, La Haine; retourne à l'Odéon, représenter Joseph Balsamo ; repasse au Gymnase, créer de forte manière La Comtesse Sarah et L'Abbé Constantin; puis, après diverses excursions en Angleterre, en Belgique, quitte définitivement le théâtre et se retire à Versailles, en la fidèle compagnie de son admirable femme, Victoria Lafontaine.

Il fut le dernier grand acteur romantique, et mourut le 23 février

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Rôle du Capitaine d'Apreville dans La Pénélope Normande.

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