CONSTANT COQUELIN
Celui qui a écrit la première ligne de ce livre n'a pu en lire la dernière. Il est mort, foudroyé, en pleine gloire, comme il avait vécu. Il est mort le 27 janvier 1909, à soixante-huit ans et quatre jours, à 8 heures 20 minutes du matin, dans les bras de ses deux fidèles Ghabert et Gillet. Il est mort en combattant; un hémistiche de
Chantecler aux lèvres, de ce Chantecler auquel, depuis cinq années, il avait suspendu sa vie.
« Ce n'est qu'un acteur de moins », a dit un triste et méchant écrivain ; mais cet acteur était le plus grand et le plus complet des acteurs de son époque.
Coquelin fut un incomparable Figaro, un inimitable MascariUe^ un sublime Cyrano, un épique Gringoire! Ces rôles seront inévitablement repris après lui ; mais aucun des grands acteurs qui les reprendront n'y apportera cette force de conception, cette envolée de superbe, cette âpre conviction, cette sublime maestria, cette voix unique que la nature lui avait départie, ce débordement de lyrisme, cette verve inlassable et intarissable qu'il apportait dans toutes ses compositions « actoriennes ».
Talma fut le plus grand tragédien de son temps : Coquelin restera le plus grand comédien du sien. Le Théâtre était sa vie. Il accueillait amicalement les petits, dans l'espoir d'y voir apparaître un grand.
Il aimait le beau. Il fonçait tête baissée dans l'irréel, avec l'espoir de le rendre réalisable. Et souvent il y réussissait, accoutumé à la victoire, qui ne l'étonnait plus, tant il était habitué à vaincre. Voilà le comédien.
COQUELIN dans Cyrano.
CONSTANT COQUELIN à trente ans.
CONSTANT COQUELIN (suite)
Quand il conçut la noble, la belle idée de fonder sa maison de retraite, pour abriter la vieillesse et la misère des comédiens pauvres,, il se heurta à un hérissement de points d'interrogation :
— Où prendrez-vous les trois millions nécessaires à l'accomphssement de cette œiivre colossale?
— Je les trouverai, répondit-il, simplement.
— Pendant le temps que vous mettrez à les trouver, vous serez nécessairement contraint de négliger les intérêts de l'Association des Artistes, dont vous avez accepté la présidence.
— Non!... les deux affaires marcheront de pair, répondit-il.
Six mois après, il arrivait au Comité de cette Société et lui disait : « Voilà deux millions, avec les intérêts desquels vous ne laisserez plus attendre jusqu'à 60 ans les pauvres cigales qui, ayant chanté tout l'été, se trouvent, quand vient l'hiver de la vie, dépourvues du plus petit morceau de mousse ou de vermisseau. » Et les pensions defemmes furent créées à la limite de 55 ans.
Un an plus tard, les fondations de la grande maison de retraite sortaient de terre, et la première pierre était posée par le grand orateur Waldeck-Rousseau.
Voilà l'homme privé.
Il fut l'ami de Gambetta. La calomnie se plaît à raconter que legrand tribun, devenu Président de la Chambre des Députés, aurait prié Coquelin de suspendre, en public, leur amical tutoiement.
Ce fut précisément le contraire qui eut lieu.
Coquelin dit un jour à Gambetta : « Maintenant que te voilà second roi de France, je cesserai de te tutoyer devant le monde.
— Alors, lui répondit Gambetta, tu veux me faire passer pour un imbécile?
— Comment?
— Dame! mes pires ennemis ne manqueront pas de hurler : « Quel animal orgueilleux que ce Gambetta!... il a défendu à Coquelin de le tutoyer publiquement. »
C'est Coquelin qui m'a conté le fait; et Ranc, qui assistait à l'entretien, me l'a certifié. Or, Ranc n'a jamais menti.
Mais Bazile avait à se venger de Figaro ; il sut retourner les paroles.
Quand, en 1860, Coquelin était élève du Conservatoire, il allait avec d'autres élèves, ses camarades, donner, le dimanche, des représentations à Étampes, à Saint-Germain et autres environs de Paris.
Dans Le Bourgeois Gentilhomme.
CON+STANT COQUELIN (suile)
Goquelin corsait le spectacïe en chantant des chansonnettes. Or, qui l'accompagnait, au piano, dans ces tentatives lyriques?... Massenet! N'est-il pas original, le rapprochement de ces deux noms, si menus alors, devenus si grands par la suite ?
En 1867, l'auteur de cette
pauvre note biographique déjeunait chez Théodore de Banville, en la compagnie de Goquelin et d'Albert Glatigny.
Goquelin, qui répétait à la Gomédie-Française, partit le premier. Et Banville nous dit, tout en feuilletant la brochure de son Gringoire ,• « Les ressources de cette admirable voix et de ce prestigieux talent sont telles que je lui dirais : Il faut vous faire applaudir là !
— et Banville piquait au hasard, de la pointe de son couteau à papier, un endroit quelconque de la brochure, — qu'il s'y ferait applaudir. »
J'avais noté l'i-ndroit. Le l(Mideniaiii, je le dis à Goquelin, qui me répondit : «Il ne faut pas faire mentir le grand poète ; la prochaine fois que l'on affirhora Grmgoire, amencz-lo, sans en avoir l'air, assister à la représentation. » Trois jours après, Gringoire rayonnait sur l'affiche de la Comédie- Française. J'y entraînai Banville. Goquelin nous avait aperçus. Quelques lignes avant le passage marqué au hasard par le doux poète des Odes fimamhulesques, — passage qui ne prêtait rien moins qu'à l'applaudissement, — le déjà très grand comédien se mit à
LE CHEF Û€S CAt>£Tb .
Charge de Coqiielin par le tùnor Caruso.