‹ La papauté au Moyen ÂgeChapitre 101 sur 227 · Ep. XVI · texte numérisé non relu

Ep. XVI

Après avoir relevé les indicalions que pouvait foui^nir un premier aperçu des lettres d'Innocent Ilf, il convient d'examiner de près les nombreuses affaires qui en étaient l'objet, en commençant cet examen par celles qui ont trait au gouvernement intérieur de l'Eglise et qui occupent, dans cette vaste correspondance, la place de beaucoup la plus considérable. Ce côté des lettres d'Innocent III a été jusqu'ici imparfaitement étudié. De même que pour Grégoire YIl, les écrivains ont de préférence porté leur attention sur les rapports de ce pape avec la société laïque. Le seul ouvrage de quelque étendue qui ait été consacré à l'histoire des relations d'Innocent III avec l'Eglise est un livre d'Hurter, dont la publication remonte déjà aune date éloignée, livre intitulé : D^ l'état de l' Èr/lise au xiii'' siècle et particulièrement au temps cV Innocent III. Les trois volumes

1. Trad. par Cohen, 3 vol. iii-S». Paris, 1843. Fleury, qui, dans son Histoire ecclésiastique, consacre tout un volume à Innocent III, a eu surtout en vue les rapports de ce pape avec les pouvoirs sécu-

qui le composent, pleins de reciierches palieiites et do détails intéressants, ne se recommandent, il est vrai, par aucune vue d'ensemble. Aucune comparaison n'est établie entre l'époque d'Innocent 111 et les époques antérieures; et, comme l'action personnelle de ce pontife est également laissée dans l'ombre, on éprouve une égale difficulté à démêler, dans ce long exposé de la situation de l'Eglise, ce qui appartient à Innocent 111 et ce qui regarde son époque. Rapproché d'un livre récent que nous avons eu déjà l'occasion de mentionner, et dont l'un des défauts est, au contraire, d'avoir trop sacrifié les détails aux considérations générales, cet ouvrage d'Ilurterpeut encore aujourd'hui n'être pas inutile. Nous voulons parler du livre intitulé le Pape et le Concile, où le nom d'Innocent 111 tient une place encore plus importante que celui de Grégoire Yll. Suppléant, sur plusieurs points, aux lacunes de fun et de l'autre ouvrage, nous allons essayer, à l'aide des documents, de nous rendre un compte sommaire de l'état de l'Eglise au temps d'Innocent 111.

Si diverses en leur objet que semblent, au premier abord, les lettres d'Innocent 111 sur les affaires

liei's, et n'offre qu'un très faible secours pour l'histoire de l'Kglise à cette époque. Un livre postérieur à celui d'Hurter, et dû à M. l'abbé Jorry (Histoire d'Innocent Ul, in-12, Paris, 1853), ne donne pas plus de lumières sur ce sujet, et n'est, au fond, qu'un abrégé d'un autre ouvrage d'Hurter que nous mentionnons ci-après, V Histoire cVInnocent HI et de ses contemporains.

de l'Eglise, il est possible de les répartir en un petit nombre de catégories. Débats en cour de Rome, élections, concessions ou confirmations de privilèges, législation, discipline, concessions de bénéfices, tels sont les titres principaux sous lesquels elles peuvent être classées. En recherchant dans quelles conditions ces lettres étaient ordinairement délivrées, on retrouvera cette administration compliquée dont le régime de la chancellerie pontificale nous a olTert un exemple. Les lettres litigieuses, de beaucoup les plus nombreuses, méritent, entre toutes, une mention particulière. L'un des points les plus intéressants et en même temps les moins connus qu'elles servent à mettre en lumière est la méthode suivie par le Saint-Siège dans les procès soumis à son jugement. Il était très rare qu'après un seul débat le pape rendit sa sentence. Les parties en litige, introduites en présence du pontife dans une salle dite auditorium \ plaidaient une première fois leur cause. A la suite de ces premières plaidoiries, le pape confiait l'instruction de l'affaire à un ii\ià.\iQ\iv [audit or) , choisi habituellement parmi

\. Dans la correspondance d'Innocent III, Vauditorium est très nettement distingué du consistorium. Le lieu désigné de ce dernier nom était puljlic ; l'adjectif publicum ou l'advejbe publiée accompagne presque toujours le mot consistorium, tandis qu'aucun qualificatif de ce genre n'est joint au mot auditorium. On peut conclure de là que les plaidoiries n'avaient ])as lieu publiquement. Les actes solennels, tels que la réception des envoyés des rois, les prestations de serments, etc., se faisaient dans le consistorium. Voy. Ep. L 504 ; II, 63, 224 ; YIII, 104, 202 ; IX, 206.

les cardinaux*. Cet auditeur entendait à nouveau les parties, puis adressait un rapport au pape, qui, se fondant sur les conclusions du rapport, prononçait la sentence.

On se tromperait néanmoins, si l'on pensait que la conduite des procès se fît toujours avec cette simplicité. Le plus souvent, après avoir débattu leurs prétentions en présence du pontife, les parties étaient renvoyées par lui dans leurs localités respectives, avec des lettres qui mandaient à tel abbé ou évoque de ces localités d'approfondir l'affaire. Celui-ci entendait les intéressés, appelait des témoins, s'entourait de toutes les informations nécessaires, après quoi il adressait à Rome un exposé de la cause avec pièces à l'appui, le tout scellé de son sceau ; en même temps il enjoignait aux parties de retourner auprès du Saint-Siège à une date qu'il leur fixait. Le jour venu , et après de nouvelles explications fournies par les intéressés, le pape formulait sa décision, ou encore, ce qui arrivait assez fréquemment, confiait de nouveau l'examen de l'affaire à un auditeur, sur le rapport duquel il rendait enfin un jugement définitif. Quand l'affaire était grave ou embarrassée, l'instruction en était confiée à deux auditeurs à la fois. Il arrivait même qu'à la suite d'un premier rapport un autre rapport était demandé à un second audi-

i. Innocent III avait lui-même rempli les fonctions d' auditeur sous les pontificats précédents. Ep. l, 317, 541.

leur, puis à un troisième. Certaines causes étaient ainsi instruites jusqu'à cinq reprises différentes, et devenaient l'objet d'autant de rapports'. Dansées procès, des pièces (instrumenta) étaient ordinairement produites par les intéressés, auxquels on recommandait expressément de n'apporter que des originaux [originalia). L'authenticité de ces documents étant presque toujours contestée par celle des parties dont ils aiiaiblissaient la cause, on examinait les pièces. De là ces discussions que nous avons signalées ci-dessus, et dont l'exposé offre des ressources si précieuses pour l'histoire de la diplomatique à cette époque'. Ajoutons que, dans le prononcé du jugement, le pape use presque toujours delà formule : de communi fratrum nostrorum consilio decerninius. C'est, en effet, entouré de ses cardinaux et sur leur avis, parfois après une longue délibération avec eux, qu'il rend sa sentence. C'était également assisté de ses cardinaux qu'il écoutait les plaidoiries, de même qu'il se faisait lire devant eux, au moins le plus souvent, les lettres qu^il recevait. Dans certaines causes importantes, il invitait les prélats de passage à Rome à joindre leur avis à

1. Voy. dans le Pape et le Concile, p. 239, l'eiTeur commise par Dôllinger en ce qui regarde le nombre et l'importance des auditeurs.

2. Les procès avaient lieu quelquefois sur la dénonciation écrite {libellus accusationis) de l'une des deux parties. Les lettres d'Innocent III nous ont conservé un curieux modèle des formules employées dans cette occasion. Voy. notamment Ep. XVI, 139.

celui des cardinaux, el quelquefois (confiait à ces prélats les fonctions d'auditeurs. Ainsi lit-il dans les longs débats relatifs à l'église de Dol, qui prétendait, depuis des siècles, au titre de métropole.

On voit à quelle sorte de soins ces débats en cour de Rome, alors des plus fréquents, obligeaient le pape et ses cardinaux. Les lettres délivrées à la suite de ces procès, lettres d'où nous tirons ces détails, n'étaient pas elles-mêmes l'une des moindres occupations des officiers de la chancellerie ; car elles contenaient, avec le prononcé de la sentence, non seulement le résumé des incidents qui avaient amené les débats, mais l'exposé des débats dans leurs phases successives '. C'était d'ordinaire à l'occasion de certains faits de juridiction, parfois pour des intérêts exclusivement temporels, que s'élevaient ces différends, dans lesquels s'engageaient trop souvent l'abbé contre l'évêque, l'évêque contre son métropolitain, ou celui-là contre son propre clergé. Les élections donnaient aussi lieu à des conflits^, et, à ce titre, une partie des lettres qui se rattachent à cet objet rentre dans la classe de celles que nous venons d'examiner. Tl suffisait, pour qu'il y eût procès, que l'élection fut attaquée par quelqu'une des personnes qui avaient le droit d'y concourir par

1. Ces letti'es étant en nombre considérable, nous nous contenterons de renvoyer le lecteur à quelques-unes. Voy. Ep. I, JG4, 283, 29o. 299, 301, 304, 317, 377, 405, 432, 451, 504. 5il. 545, 546; II, 82, 95, 105, 148, 214; VI, 109, 237; VII, 3i; IX, 210; XI, 146, 167.

158 LA PAPAUTE AU iMOYEX AGE.

leurs suffrages. Au reste, contestée ou non, une élection était toujours, à Rome, soumise à une enquête. Innocent III se montre surtout attentif à l'élection des évêques. On examinait deux choses : le fait de Félection et la capacité de F élu [factum electionis et meritum electi) . En vue de cet examen, l'élu devait se rendre auprès du Saint-Siège, ou, en cas d'empêchement, envoyer un mandataire chargé de soutenir ses intérêts; de leur côté, les électeurs se faisaient représenter par des délégués [procuratores). Pour peu que les explications fournies de l'une ou de l'autre part ne parussent pas satisfaisantes, l'enquête était faite sur place par des commissaires que désignait le Saint-Siège, et qui adressaient ensuite à Rome un rapport muni de leurs sceaux. Sur les conclusions du rapport, le pape, d'accord avec les cardinaux, confirmait ou cassait l'élection. La lettre dans laquelle il formulait sa décision contenait tout au long l'exposé de l'enquête; il est superflu d'ajouter que, si l'élection avait été contestée, la lettre contenait en outre l'exposé des débats *.

Les lettres de concession ou de confirmation de privilèges, — dont le nombre égale, à peu de chose près, celui des lettres litigieuses, — paraissent avoir été délivrées plus simplement et sur la seule demande des personnes ou des établissements qui

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