Ep. VIII
2. <c Audito quod universos crucesignatos... a voto peregrinationis et onere crucis absolveras, contra te non potuimus non moveri. » Ep. VIII, 126 (Lettre à Pierre, cardinal-légat).
La guerre des Albigeois ofîre une preuve directe du changement qui s'opérait alors dans les croyances. Cette guerre, si terribles qu'en aient été les péripéties, n'est en somme qu'un incident d'un fait considérable dont l'origine était antérieure à l'avènement d'Innocent III. On sait que, dès le milieu du xn'' siècle, l'hérésie avait jeté dç profondes racines dans le midi de la France, et que, gagnant l'Espagne, la Sicile, l'Italie, la Hongrie, elle avait poussé ses ramifications jusqu'en Flandre, en Allemagne et en Arlgleterre ^ Nous n'avons pas à faire ici l'exposé des doctrines qui constituaient cette hérésie ; il nous suffira de dire que ces doctrines, comme les dénominations qui servaient à en désigner les adeptes, étaient diverses, sans qu'aucune d'elles offrît en soi rien de bien déterminé. Mais cette variété, cette incertitude même sont caractéristiques. C'étaient de part et d'autre, moins des principes arrêtés que des aspirations vers des principes nouveaux. Très différente des hérésies des premiers siècles, qui s'attaquaient à un point particulier du dogme, l'hérésie du xui*' siècle, dans ses tendances incohérentes et mal définies, touchait tout à la fois aux doctrines, aux usages et à la constitution de l'Eglise.
De l'aveu d'Innocent III, les hérétiques offraient
1. Ep. I, 81, 509; II, 1, 99, 170. — Schmidt, Histoire des Albigeois, Pari?, in-8o, 1848, t. I, p. 99.
dans leur conduite des exemples de vertus qui. par leur contraste avec les mœurs trop souvent relâchées du clergé orthodoxe, contribuaient à émouvoir en leur faveur Fâme des populations ^ Ils avaient, en outre, un goût des Ecritures [desiderium Scriptitra- 7nim) qui témoignait, pour les matières religieuses, d'une véritable ferveur. A ne parler que des faits qui se passaient en France, ils avaient traduit en langue vulgaire les Evangiles, les Epîtres de Paul, les Psaumes, le Livre de Job et d'autres fragments des livres saints, afin de s'en mieux pénétrer. Rendues ainsi plus accessibles aux intelligences, les Ecritures étaient étudiées, commentées dans des assemblées, auxquelles les femmes elles-mêmes assistaient". Ils avaient enfui, à l'exemple du clergé cathoHque, leurs communautés, leurs diocèses, leurs ministres. Ce n'étaient pas seulement des laïques, — bourgeois, nobles et princes, — qui entraient dans ces nouveautés ; le pape constatait avec regret que des clercs et des évêques même tombaient dans ces erreurs ou les favorisaient. Ces dehors d'austérité, ce goût des choses divines, cette interprétation libre des Ecritures, ces Eglises particulières qui, sous des appellations variables, tendaient à s'élever en regard de l'Eglise orthodoxe, enfin, le nombre considérable et toujours croissant des adeptes, indi-