Summa, 2, 2, 9, 10, art. 8; 9, 11, art
rj^^lise iï la fin (lu xiii* siècle. De ce pouvoir énorme de la papauté, qui, eu substituant partout sa volonté despotique au droit des églises locales, avait brisé en debors d'elle tout ressort et toute indépendance, que devait-il résulter? C'est que la main une fois mise sur la papauté parles souverains séculiers l'était par cela même sur l'Eglise tout entière, et que la défaite de Tune entraînait nécessairement celle de l'autre. Ainsi arriva-t-il dans la lutte de Pbilippe le Bel avec Boniface YlII. Plies par le Saint-Siège à une entière obéissance et avilis par leur servitude même, les évêques demeurèrent silencieux devant les atteintes que porta Philippe le Bel à l'autorité du pontife, et les moines de Cîteaux, qui soutenaient Boniface, furent en droit de leur appliquer le mot d'Isaïe : Canes miiti non valentes latrare *. On pouvait même conjecturer que, loin de se porter à la défense du Saint-Siège, ils inclineraient vers les puissances temporelles, pour peu que la force leur parut être de ce côté. On les voit en effet, à l'origine même des débats, s'attirer de la part de Boniface cette qualification sévère : Plus timentes majestatem temporalem offendere quam œternam ^ Pendant toute la durée de ces mémorables débats, leur attitude fut la même, et c'était vainement que le pape, s'efforçant de secouer leur torpeur et de les tirer de leur abais-
1. Lettre des moines de Cîteaux à Boniface en 1296. Kervyn, p. 16. ai Bulle Qlericis luicos.
sèment, leur écrivait : « Sortez de vous-mêmes et élevez-vous avec nous à une âme plus haute [nobiscum asceiidatis ad cor altiim) '. » Mais tel est l'efTet démoralisant du pouvoir absolu que les moines mendiants eux-mêmes, comblés de faveurs par le Saint- Siège, ne montrèrent pas moins de faiblesse que les évêques, et qu'aux premières menaces de la royauté ils abandonnèrent le pontife.
Quant à cet état d'anarchie et de dépravation où était tombée la société ecclésiastique, il eut des conséquences non moins préjudiciables aux intérêts de la cour de Rome, parle total discrédit qu'il jeta sur FEglise et sur la papauté. Les évêques eux-mêmes, si abaissés qu'ils fussent, se sentaient offensés de l'espèce de mépris que leur témoignaient les laïques ^ Sans ce discrédit, Philippe le Bel n'aurait pas eu la hardiesse de s'attaquer au Saint-Siège, et, n'eût été l'audace, la force lui aurait manqué. Lui-même le comprenait, car la mention de la plupart des désordres que nous avons signalés se trouve jointe à ses accusations contre Boniface YIII, et c'est en paraissant réprouver ces désordres qu'il put s'attribuer le rôle de défenseur de la foi [pucjil fidei). Afin de
1. Lettre de Bonitace au clergé de France en 1302. tlayn. IV, p. 327.
2. (c Jam abhorrent laïci et prorsus effugiunt consortia clericorum. » Diipuy, p. 70. — Durand de Mende, parlant des désordres de la curie, disait que ces désordres attiraient sur l'Eglise un mépris universel : « tota Ecclesia vilipendatur et quasi contemtui habeatur. »
mieux réussir en ses attaques, il fit peser adroitement sur son adversaire la responsabilité d'une situation qui n'était pas imputable uniquement à ce pontife, mais à ses prédécesseurs, à l'Eglise, et, on peut ajouter, à la société entière'; car, si l'Eglise était avilie, la société civile, à la juger par les hommes qui la dirigeaient, l'était encore davantage. La hardiesse que, dans cette querelle, montra Philippe le Bel, lui était d'autant plus facile, que, plusieurs fois déjà, les souverains séculiers avaient tenté de se soustraire à la tutelle de Rome. Sans parler de Philippe-Auguste et de Philippe de Souabe ^ on connaît la lutte entreprise par Frédéric II contre la papauté. S'appuyant sur les idées de réforme qui dès lors commençaient d'agiter les esprits, ce prince n'avait pas seulement essayé de déposséder le Saint- Siège de son autorité temporelle ; il avait voulu absorber l'Eglise dans l'Etat, et, à l'exemple des souverains grecs et musulmans, réunir en sa personne l'une et l'autre puissance ^ Saint Louis lui-même, malgré sa grande piété, avait continué cette lutte en une certaine mesure et bravé, dans sa résistance au
1. Ce procédé de Philippe le Bel se révèle particulièrement dans un mémoire qu'il fit remettre à Benoît XI contre Boniface (Dupuy, p. 209-210), où tous les articles sont ainsi présentés: « Autrefois les papes étaient pieux, chastes, austères, etc. Iste autem Bonifacius non sic. »