‹ La papauté et les zouaves pontificaux [microforme]Chapitre 16 sur 34 · LE 20 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 20 SEPTEMBRE

Montalembert écrivait au lendemain de l'invasion des Romagnes, en 1870 :

“ La pièce s’est jouée en trois actes : la diffamation, l’usurpation, la votation ; Chaque acte a eu ses acteurs : les écrivains, les fantassins, les électeurs : c’est un procédé désormais connu.

“On dénonce un souverain. Son gouvernement est imparfait, intolérable ;.ses sujets sont mécontents opprimés, exaspérés. Il ne se souticnt plus que par les armes étrangères, il manque de force morale, de force matérielle, il est perdu. Voilà le souverain diffamé, et si la dénonciation tombe de haut, tous les matins deux mille journalistes en répètent à deux millions de lecteurs l'écho retentissant.

“ Tout d’un coup on affirme que ce souverain si faible est menaçant, qu’il songe À attaquer, qu'il rs quelques soldats ; il faisait pitié, il fait peur...

Pi ï

sine er.

DA ET à La

Prenons nos précautions, violons ses frontières ! C'est’ le second acte : on envahit le territoire.

“ Puis, maître du pays, on consulte les sujets. Etes-vous heureux ?—Non. Voulez-vous le devenir ? —Oui.—Le malheur, c’est Pie IX ; le bonheur, ce sera Victor-Emmanuel. Vive Victor-Emmanuel !

La pièce est jouée, la toile tombe ; on s’endc-t Romain, on se réveille Piémontais, mais toujours contribuable, et, de plus, conscrit.”

C’est la même comédie qui se joua en 1870. Le comte Ponza dit San-Martino se chargea de jouer le premier acte en portant au Pape la lettre qu’on va lire, c'est un monument d’hypocrisie :

“Très Saint-Père,

‘“ Avec une affection de fils, avec une foi de catholique, avec une loyauté de roi, avec un sentiment d’Italien, je m'adresse encore, comme j’eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.

“ Un orage plein de périls menace l'Europe. A la faveur de la guerre qui désole le centre du continent, le parti de la révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d’audace et prépare, spécialement en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, les derniers coups contre la monarchie et la Papauté.

“ Je sais, Trè Saint-Père, que la grandeur de Votre âme ne !v cèderait jamais à la grandeur des événements, mais moi, roi catholique et roi italien, et, comme te}, gardien et garant, par la disposition de la divine Providence et par la volonté de la nation, des destinées de tous les Italiens, je sens le devoir de prendre, en face de l’Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la responsabilité du Saint-Siège.

“Or, Très Saint-Père, l'état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté et la présence parmi elles de troupes étrangères venues de lieux divers avec des intentions diverses, sont un foyer d’agitation et de périls évidents pour tous. Le hasard ou l’effervescence des passions peut conduire à des violences et à une effusion de sang qu’il est de mon devoir et du Vôtre, Très Saint-Père, d'éviter et d’empêcher.

“ Je vois l’inéluctable nécessité, pour la sécurité de l'Italie et du Saint-Siège, que mes troupes, déjà préposées à la garde des frontières, s’avancent et occupent les positions qui seront indispensables à la sécurité de Votre Sainteté et au maintien de l’ordre.

“ Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte d’hos-

tilité dans cette mesure de précaution. Mon gou-

vernement et mes forces se restreindroht absolument

à une action conservatrice et tutélaire des droits facilement conciliables des populations romaines avec linviolabilité du Souverain-Pontife, et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du Saint-Siège.

“ Si Votre Sainteté, comme je n’en doute pas, et comme son caractère sacré et la bonté de son âme me donnent le droit de l’espérer, est inspirée d’un désir égal au mien d'éviter tout conflit et d'échapper au péril d’une violence, Elle pourra prendre ‘avec. le comte Ponza di San-Martino, qui lui remettra cette lettre et qui est muni des instructions opportunes par mor. s#uvernement, les accords qui ‘paraîtront mieux devoir conduire au but désiré.

“Que Votre Sainteté me permette d’espérer encore que le moment actuel, aussi solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et la Papauté, rendra efficace l'esprit de bienveillance qui n’a jamais su g'éteindre dans votre cœur, envers cette terre qui est aussi Votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié avec une persévérance infatigable à traduire enactes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations

italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux et indépendant de toute souveraineté humaine.

“ Votre Sainteté, en délivrant Rome de troupes étrangères, en l’enlevant au péril continuel d'être le champ de bataille des esprits excessifs, aura accompli une œuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise, et montré à l’Europe épouvantée par les horreurs de lu guerre, comment on peut gagner de grandes batailles et remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.

“ Je prie Votre Sainteté de vouloir bien m'accorder sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre Sainteté lexpression des sentiments de mon profond respect.

Florence, 8 septembre 1870.

“ De Votre Sainteté, “ Le très humble, très obéissant et.très dévoué fils, “ Vicror EMMANUEL.”

La diffamation est consommée par un roi; mais elle est repoussée avec indignation par un autre’ roi. Pie IX répondit à Ponza, après avoir pris, connaissance de ces impudents mensonges et de ces prétendues expressions de dévouement à l'Eglise : ‘ A quoi bon cet effort d’hypocrisie inutile? Ne valaitil pas mieux me dire tout simplement qu’on voulait me dépouïller de mon royaume ?”

LS

Ponza ayant commenté la lettre de Victor-Emmanuel dans un sens favorable, le Pape lui répliqua : ‘“ Maïs enfin, vous parlez toujours des aspirations des Romains ! Eh bien! vous pouvez voir de vos propres yeux combien ils sont tranquilles.” Le comte Ponza se trouvait done en présence d’un démenti formel.

Lousque Pie IX congédia le ‘“ commissaire général des Etats romains,” il lui dit : “ je puis bien céder à la violence, mais adhérer à l'injustice. … jamais !”

Le comte Ponza di San-Martino était arrivé à Rome le 9 septembre ; il s'en éloignait le 11, avec la lettre suivante, que Pie IX adressait à Vietor- Emmanuel, le roi galant-homme.

“ Au roi Victor-Emmanuel, “ Sire, “ Le comte Ponza di San-Martino m'a remis une

lettre que Votre Majesté m’a adressée ; mais elle n’est pas digne d’un fils affectueux qui se fait gloire

de professer la foi catholique et se pique d’une royale loyauté, Je n'entre pas dans les détails de la lettre elle-même, pour ne pas renouveler la douleur que sa première lecture m’a causée. Je bénis Dieu, qui a permis à Votre Majesté de combler d’amer-

tume la dernière partie de ma vie. Du reste, je ne puis admettre certaines demandes, ni me conformer à certains principes contenus dans cette lettre. J'invoque Dieu de nouveau, et je remets entre ses mains ma cause qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder de nombreuses grâces à Votre Majesté, de la délivrer des périls et de lui dispenser des miséricordes dont Elle a besoin.

“ Du Vatican, le 11 septembre 1870, ‘Pro PP.IX”

C’est ainsi que parle le roi diffamé, et c'est ainsi que se termine le premier acte de la pièce, Passons maintenant au second, c’est-à-dire à l’usurpation.

Le même jour que le comte Ponza di San-Martino, quittait Rome, les troupes piémontaises franchissaient la frontière romaine ets’emparaient de Bagnoren et de Montefiascone, que les zouaves avaient évacuées quelques instants auparavant. L'invasion était commencée, et cela sans raison aucune ct sans aucune déclaration de guerre. Ce n’est pas le mot invasion qu'il faudrait employer, mais bien l’expression de vol de territoire. Victor-Einmanuel représente ici le lion de la fable : “ Je m’appelle lion, se dit-il ; par conséquent je prends le royaume du Pape.

Et le nouveau Judas envoie le lieutenant-

général Raffael Cadorna exécuter ses ordres iniques.

Cadorna entre alors dans les Etats de l'Eglise avec cinq divisions et une réserve, formant trois corps d'armée. Les forces piémontaises se répartissent comme suit : quatre-vingts bataillons d’infanterie, dix-sept bataillons de bersaglieri ; cent quatorze pièces, cinq compagnies de train et une compagnie de pontonniers. L’effectif de l’armée s'élevait à 81,478 hommes.

Cadorna, ayant trois divisions sous son commandement, s'avançait du côté des Légations et de la Sabine. Eixio, à sa droite, avec la 2ème division, , menagait les frontières du côté de la Toscané, et Angioletti, à la gauche, quittait le royaume de Naples avec le 3ème corps d'armée. Avant même de prévenir le Pape, l’armée piémontaise avait pris ses positions sur la frontière ; car, le 7 septembre, Bixio avait son quartier général à Orvieto ; Cadorna, à Rietti ; Mazé de la Roche, à Terni ; Ferrero, à Narni ; et Angioletti, à Cassino. ‘

Pendant que ces différents corps d'armée s’avançaient sur Rome, une flotte de douze navires de guerre, commandée par le contre-amiral Del Caretto, se dirigeait vers le port de Civita-Vecchia. ë

Telle était la position de l’armée piémontaise au comméncement de l'invasion. Rome était donc cernée de toutes parts. ;

Maintenant, quels moyens ou quelles forces Pie IX avait-il à sa disposition pour défendre son territoire de cinquante lieues de longueur sur quinze de largeur en moyenne ? Treize mille six cent quatrevingt-quatre hommes de troupes—chiffre officiel, — et encore disséminés dans les cinq provinces romaines savoir : Velletri, Frosinone, Viterbe, Civita-Vece chia et Comarca, Plusieurs bataillons se trouvaient à Rome dans le moment pour protéger notre Saint- Père. Défendre cinq provinces, avec une poignée de soldats, contre trois corps" l’armée, c'eût été une folie et un sacrifice inutile de vies, Aussi, le général Kanzler, pro-ministre des armes, donna:t.il l’ordre d’abandonner les provinces à l'approche de l'ennemi et de converger vers Rome, tout en laissant aux commandants la latitude de faire une « honorable résistance.” Cet ordre fut ponctuellement exécuté; comme nous le verrons dans le cours de ce récit.

La retraite des zouaves de la province de Viterbe, sous la direction du lieutenant-colonel de Charette, a été un des exploits les plus glorieux et les plus hardis accomplis par notre régiment. Nous en ferons donc une narration aussi fidèle que possible, en nous appuyant sur le témoignage de nos camarades de la 6ème compagnie du 4ème bataillon à laquelle nous avons eu le bonheur d’appartenir, ct sur celui du

comte de Beaufort, témoin oculaire du vol commis par Victor-Emmanuel. :

Bixio, l’ancien lieutenant de Garibaldi, s’empare d’abord de Bagnorea, le 11 septembre, comme nous l'avons dit précédemment. Cette ville n’était défendue que par vingt zouaves commandés par le lieutenant de Kervyn. Ce dernier, averti à trois heures par un courrier de Capraccia que l'ennemi s’avance, prend alors le parti de se replier sur Montefiascone ; mais, trompé par un faux! rapport, il retarde son départ et, surpris par” les Piémontais, il est fait prisonnier avec son détachement. On les promena ensuite à travers l'Italie, dit M. de Beaufort, en butte aux mauvais traitements de leurs vainqueurs et aux insultes d’une lâche populace.

Les Italiens marchent tout de suite sur Montefias-

cone qu'ils croient surprendre : mais le commandant

de Saisy ayant reçu, la veille, l’ordre de retraiter sur Viterbe avec ses deux compagnies de zouaves, ‘ au dernier moment et sans engager d'action,” quitte cette ville à dix heures du soir alors que l’armée piémontaise pénètre dans Montefiascone par une porte opposée, et arrive à Viterbe, la même nuit, sans avoir été inquiété dans sa retraite. Du reste, M. de Saisy avait pris ses mesures pour protéger sa petite colonne en la flanquant de tirailleurs. L'arrivée de ces deux

compagnies de zouaves à Viterbe fut saluée par les cris de : “ Vive Pie IX!”

Bixio passe la nuit à Montefiascone. Le lendemain matin, il lève le camp, et,*pour couper la retraite à de Charette et à ses zouaves qui se trouvaient alors à Viterbe, au lieu de marcher sur cette dernière ville, il prend un chemin à droite et se dirige sur Civita-Vecchia par-la route de Toscanella et de Corneto, en laissant un bataillon derrière lui, afin de cerner la petite armée pontificale commandée par notre brave lieutenant-colonel.

Le baron de Charette, qui avait été mis au courant de la démarche du comte Ponza di San-Martino,

avait averti tous les avant-postes de se tenir prêts à se replier en cas d’attaque ; et tous les détachements avaient obéi à ses ordres. Les deux mille hommes échelonnés dans la province de Viterbe, étaient donc alors réunis sous le commandement du héros de

Mentana. Mais quel parti prendre dans cette situation périlleuse ? Combattre ou retraiter, pas d’autre issue. M. de Charette, après avoir mûrement réfléchi, se décide à la retraite. Pour exécuter cette manœuvre audacieuse, de Charette n’avait plus le choix des routes. Cadorna devait nécessairement bloquer la voie la plus directe : celle de Ronciglione et de Monterosi. Il ne restait donc que celle de Civita-

Vecchia par Vetralla ; c'était parcourir la base d’un triangle dont Rome occupait le sommet. Mais il fallait bien passer par là pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi et priver ainsi Rome de l’élite de ses troupes.

Ce parti pris, de Charette se prépare à la retraite. Mais, pour ne pas paraître fuir Cevant l’armée piémontaise et lui laisser le champ libre, il prend la résolution de se fortifier à Viterbe ét d’y attendre Bixio. Le 12, à sept heures'du matin, les barricades et les autres travaux de fortification sont terminés. En un mot, la ville est mise en état de défense. De Charette, placé dans l'observatoire établi aû sommet de la tour de la caserne, examine les mouvements de l'ennemi, qui était campé sur les hauteurs de Montefiascone et à Bagnorea, située à droite de Montefiascone et à six milles environ de Viterbe. Vers dix heures et demie, le brave commandant des zouaves voit une colonne piémontaise lever le camp et se diriger vers Toscanella et Carcanello dans le but évident de couper la route de Corneto, et une autre colonne se porter sur Viterbe. En même temps, des paysans arrivent à Viterbe et préviennent de Charette que deux colonnes du corps de Cadorna s’avancent du côté d’Orte et de Soriano. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que les zouaves

aperçoivent distinctement l'ennemi sur la route de Ronciglione.

Il n’y avait plus à retarder le départ sans être complètement investi. De Charette assemble alors son conseil de guerre, et il est résolu d’évacuer Viterbe immédiatement. Des ordres sont donnés aux officiers, et les troupes pontificales abandonnent Viterbe ets retirent au casino Polidori, à un mille et demi * de cette ville. Les habitants saluent leur départ par

les cris de : “ Corraggio, Zuavi! Courage, zouaves ! Corraggio, figli! Courage, enfants ! ” Encore un démenti à la lettre de Victor- Emmanuel. Toute la petite troupe pontificale se trouvait réunie au casino Polidori, à l'exception de quelques vedettes et de douze hommes de garde au poste de la Place qui avaient été faits prisonniers, parce que l’ordre de la retraite avait été mal compris.

Le lieutenant-colonel de Charette donne le commandemeñt de marcher de l'avant. Les troupes ponticales prennent la route de Vetralla où elles arrivent à six heures du soir. Deux heures avant d’atteindre

| cette petite ville, des cavaliers piémontais ont rejoint la troupe du Pape ; mais ils sont obligés de rebrous-

ser chemin en voyant l'attitude fière et menagçante des zouaves.

Le 13 septembre, à 6 heures du matin, la petite

troupe pontifieale sort de Vetralla et se dirige, par une chaleur suffocante, sur la -petite ville de Monte- Romano, où elle fait son entrée à dix heures, au milieu des vivats de la population. De Charette accorde quelques heures de repos à ses soldats avant de commencer la célèbre retraite de Viterbe proprement dite. Les hommes tombent de fatigue ; une soif dévorante les brûle ; et pourtant ils sont encore pleins de courage. De temps à autre, on les entend crier : “ Vive Pie IX ! ” Après avoir récupéré leurs forces, les zouaves se mettent en marche pour se rendre à Civita-Vecchia ; mais la route qui conduit de Monte-Romano à Corneto, par où ils doivent passer, est déjà occupée par les Piémontais, Comment de Charette s’y prit-il pour sortir de cette impasse ? Pour répondre à cette question, nous laissons la parole à M. de Beaufort :

“ Essayer de forcer le passage eût été téméraire, .vu l’infériorité numérique des troupes romaines, et la forte position de Bixio à Corneto. Si l’on était obligé de combattre pour s'ouvrir la route, mieux valait-il le faire le plus près possible de Civita- ‘Vecchia, où l’on trouverait des soutiens et un asile ; il fallait donc gagner Civita-Vecchia le plus tôt possible ; pour cela, on n’avait qu’une route longue, difficile, passant près des montagnes escarpées,

inconnues, et c'était pendant la nuit qu’on devait la suivre. .…

“ Le temps presse cependant. La troupe s'étant un peu reposée, M. de Charette adresse quelques mots à ses soldats, et, sans même avoir le temps d'achever le repas commencé, par une accablante chaleur et au cri de “ Vive Pie IX, ” on commence, vers trois heures et demie, cette retraite de douze heures qui ne devait finir qu’à Civita-Vecchia, et qui serait admirée comme elle le mérite, si, exécutée en autre temps, elle eût trouvé un historien digne d’elle.

“ A quelque distance de Monte-Romano, il fallait quitter la grande route pour se jeter à gauche dans la traverse. Le chemin que l'on prit, mauvais dès l'abord, était cependant praticable. Au bout de quelques milles, il cesse complètement ; c’est à gué, et de l’eau jusqu’au dessus du genou, qu’on passe le petit fleuve du Mignone ; puis, on se trouve en pleine montagne, dans des sentiers bons seulement

. pour des bêtes de somme, C’est pourtant le seul chemin possible pour la colonne ; il faut y faire passer l’artillerie ; et avec le jour qui baisse, augmentent les difficultés. Tantôt descendant au fond des ravins escarpés, tantôt gravissant des pentes abruptes, tantôt par de brusques détours contournant

be PCM

des saillies de rochers, gênés par l'inégalité même d’un sol raboteux, hérissé de pierres aux arrêtes vives, on triomphe de tous les obstacles. On avance là même où la marche semble impossible ; quand les deux canons et la mitrailleuse ne peuvent passer, on leur attache des cordes et on les hisse à force de bras. Deux fois ainsi, l’on doit monter séparément les caissons et les pièces ; ailleurs, il faut aux six chevaux d’attelage joindre une vingtaine de soldâts. Pour les bagages, il en est de même, et parfois on doit les transporter et enlever en quelque sorte les chariots. Un ou deux se brisent, qu’on ab..\donne ; les autres passent, ainsi que les canons, grûce aux efforts soutenus de la troupe.

“ Les hommes tombent de fatigue, mais aucun ne se plaint, et le courage leur donne une force nouvelle, maintenue par le bon esprit de tous et l’énergie que savent inspirer le lieutenant-colonel de Charette et ie lieutenant d'artillerie Maldura.

“ On avait encore à courir un autre risque : une fois, dans la nuit, on aperçut du sommet d’une hauteur les feux de nombreux bivouacs ennemis entre

. Corneto et Civita-Vecchia. Ils étaient encore éloignés ; . mais la route s’en approchait. A force d’efforts, on avait, en continuant cette marche nocturne, gagné Allumiera et rejoint la route allant de Bracciano à

Civita-Vecchia, mais bientôt on vit qu’en Ja suivant on tombait au milieu des Italiens : on était même si près d'eux qu'il n’était Pas certain qu’on pût éviter leur rencontre. On fait une halte un instant : de Charette donne à voix basse ses instructions aux officiers pour le cas d’une attaque, et échange avec eux une poignée de main d'adieu ; puis, quittant de nouveau la route frayée que suivent seuls les bagages et leur garde, on se jette à travers les champs, trainant encore les canons sur un sol parsemé de rochers jetés en désordre, et marchant ainsi en ligne droite et le plus vite dans la direction de -Civita-Vecchia.

Tant d'efforts furent récompensés, et l'ennemi ne s'aperçut pas de la proximité des zouaves pontificaux. Bixio se promettait bien cependant de leur couper le passage. Il avait occupé par ses troupes la route de Corneto à Monte-Romano, et le pont du Mignone, où il les attendait au passage. Ce qu’il n’avait pas prévu, c'est que des chemins impraticables les déro= baient à son atteinte.

“ Vers deux heures du matin, la petite troupe romuine entendit un bruit lointain ; C'était celui de la mer, on approchait de Civita-Vecchia. Tout n’était pas sauvé encore, et des fusées que l’on vit alors s'élever au-dessus de la ville, dans le ciel encore

sombre, et dont le sens était connu, donnèrent bien

quelques inquiétudes ; mais celles-ci ne furent pas confirmées. La marche se poursuivit heureusement : à trois heures, l'avant-garde atteignit les portes de la ville, et le reste de la colonne arriva à trois heures et demie dans Civita-Vecchia ; elle était en sûreté...

“ Pendant que les troupes de la prevince de Viterbe effectuaient avec tant de bonheur une retraite si périlleuse, le général Bixio, que nous avons laissé à Corneto avec sa division, y attendait toujours la colonne pontificale. Il y demeura jusqu’au soir du 14, Ce jour-là, cependant, il avait poussé sa cavalerie et les bersaglieri jusqu’en vue de Civita-Vecchia, et ayant enfin appris que ceux qu’il attendait lui avaient échappé, il ne songea plus qu'à s'emparer de Civita-Vecchia. La flotte italienne, étant venue dans la journée sous Corneto, au Porto-Clementino, Bixio alla, vers deux heures et demie, à bord du vaisseauamiral “ Roma, ” se concerter avec l’amiral Caretto

pour le siége de la place, et, se portant lui-même en

avant, le 15, il établissait son quartier-général à Torre-Orlando, devant Civita-Vecchia.

“ Vers le même temps, (au moment où Bixio eut un entr-tien avec le contre-amiral Del Caretto) le lieuten»...-colonel de Charette partait avec ses troupes. Letrain qu’il prit était le train ordinaire de Civita-Vecchia à Rome. Entre la première de ces

deux villes et une station voisine, il y eut un instant de sérieuse crainte. Le chemin de fer cotoyait de très près le rivage et l’on vit à une faible portée de terre une frégate ennemie embossée, et qui semblait prête à prendre en écharne le train à son passage, Le danger était réel et grand ; mais on n’en eut que la crainte ; la présence de voyageurs civils dans le convoi et la certitude de tirer sur eux en même temps que sur les troupes arrôtèrent-elles la frégate italienne ? Celle-ci ignorait-elle que nos soldats étaient dans le train, crut-elle qu’ils allaient suivre dans un train spécial, ou bien n’eut-elle pas d'ordres ? Quoi qu'il en soit, le convoi poursuivit sa marche et fut bientôt hors d'atteinte ; on arriva ainsi jusqu'aux portes de Rome. Au pont du Tibre, le train s'arrêta; le triste souvenir de la caserne Serristori et de tentatives analogues faisaient craindre que des mains criminelles n’eussent essayé de miner le pont pour ‘ le faire sauter au moment du passage des troupes. Celles-ci desc. ndirent du train, qui poursuivit sans elles, et, suivant la rive droite, elles entrèrent dans Rome par la porte Porthèse. L’anxiété sur leur sort n’était pas moindre à Rome qu'à Civita-Vecchia ; la joie de les revoir y fut égale. Le pro-ministre des armes les attendait lui-même à la porte avec sa famille ; et ce fut au milieu des vivats et des accla-

mations poussées par les troupes rangées près des murailles et par le peuple répandu dans les rues, que nos soldats de Viterbe firent leur entrée dans la capitale, où bientôt ils durent se rendre aux postes de combat qu’on leur avait assignés.”

Les jours suivants furent consacrés aux préparatifs de défense. Presque toute l’armée pontificale avait pu retraiter sur Rome : quelques détachements isolés, mais peu nombreux, avaient été faits prisonniers.

Les soldats pontificaux étaient rangés en bataille, autour de Rome, en dedans et près des murs.

Le 20 septembre, l’année piémontaise enveloppait la Ville Eternelle dans un cercle de feu. Le général Cadorna avait placé les XIe et XIIe divisions et la réserve au nord-est de la ville, en face des Portes Pia et Salaria ; Ferrero se trouvait à l’est, près de la porte Majeure ; Angioletti devait attaquer le sud vers la porte Latine, et Brixio était chargé de la partie qui fait face au Transtévère.

A cinq heures et dix minutes, le premier coup de canon est tiré par l’ennemi, et un boulet vient frapper le mur à droite de la Porte Pia. C’est le signal de l'attaque. Bientôt la fusillade devient générale. Les Italiens sont moisonnés par la mort, tandis que les pontificaux n’éprouvent que des pertes insignifiantes. Malgré l’active et courageuse défense des assiégés,

l'armée ennemie pratique une brèche dans le mur qui avoisine la Porte Pin. Les Piémontais essaient par trois fois de pénétrer dans Rome par cette brêche ; mais, à chaque attaque, les bersaglieri, les meilleurs soldats des troupes assiégeantes, sont repoussts par les zouaves, qui font des charges à la baïonnette des plus brillantes, Le général Kanzler envoie un rapport au Saint-Père sur ce qui se passe à la Porte Pia. Le Pape, pour éviter une plus grande effusion de sang, arbore le drapeau blanc à dix heures et dix minutes. L'armée pontificale obéit au successeur de Pierre : elle cesse le combat et se dirige vers la cité Léonine. Rome capitule et tombe au pouvoir du Piémont,

Nous ne vous parlerons pas des scènes dégoûtuntes et indignes d’un peuple civilisé, qui eurent lieu après la capitulation. Les Italiens ont manqué alors à toutes les lois de l'honneur et se sont conduits comme les barbares des premiers siècles de l'Eglise.

Nos pertes, dans cette journée tout-à-fait glorieuse pour les soldats du Pape, s’élevèrent à seize tués et cinquante-huit blessés ; celles de l'ennemi dépassèrent mille, tués ou blessés. Un écrivain allemand a dit: “ La perte de l'ennemi devant Rome, le 20, monte environ à deux mille hommes tués ou blessés, Je sais ce que je dis et pourquoi je le dis; je sais aussi combien le Piémont a donné dans ses journaux

des pertes mensongèrement petites ; mon calcul s'appuie sur le dire des soldats ennemis.”

Reportons-nous de quelques heures en arrière et voyons ce que faisait Pie IX pendant que les Piémontais bombardaient Rome.

Après avoir dit sa messe à sept heures et demie et être rest 5 en prières jusque vers neuf heures, le Pape passa dans sa bibliothèque particulière, où étaient réunis les membres du corps diplomatique au nombre de dix-sept. Pie IX dit quelques mots aux ambassadeurs, mais sa voix est entrecoupée de sanglots. Voici quelques-unes de ses touchantes paroles :

“ J'ai écrit au roi ; je ne sais s’il a reçu ma lettre ; je l'avais envoyée cependant sous l'adresse de son ministre des affaires étrangères. Je pense qu’elle lui sera parvenue, mais je n’en sais rien.

“ Bixio, le fameux Bixio, est là avec l’armée italienne. Aujourd’hui, il est général. Bixio, du

temps où il était républicain, avait formé le projet

de jeter dans le Tibre, quand il entrerait dans Rome, le Pape et.les cardinaux... 11 est là, à la porte San-Panerazio ; ce côté-là est le plus exposé Ilya des maisons qui souffriront, entre autres celle de Torlonia. Les souvenirs du Tasse courent beaucoup de risques avec les libérateurs de l’Italie ; mais ces gens-là s’en enquiètent peu...”

“ Hier, j'ai été à la maison où fut condamné Jésus- Christ ; j'ai monté la Scala-Santa, et c'était avec beaucoup de peine, et j'avais un soutien ; enfin, j'y suis parvenu. (est cet escalier qu’il a monté pour être condamné. En le montant, je me disais : peutêtre demain, moi aussi, je serai condamné par les catholiques d'Italie, filii matris mea Pugnaverunt contra me. Il me faut beaucoup de force, et Dieu me la donne ! Deo Gratias !

“ Les é:ves du séminaire américain m’ont demandé de prendre les armes, mais je les ai remerciés, et je leur ai dit de se joindre à ceux qui soignent les blessés.

“* Voici maintenant que Rome est enveloppée et que l’on commence à manquer de beaucoup de choses. .

“ Hier, en revenant de la Scala-Santa, j'ai vu tous les drapeaux que l’on a mis dans Rome pour se protéger. Ilyen x des anglais, des américains, des allemands, même des tures. Le prince Doria en a mis un anglais, je ne sais pourquoi.

“ Quand je suis revenu de Gaîte, ajouta tristement le Pontife, j'ai vu aussi sur mon passage beaucoup de drapeaux qui avaient été mis en mon honneur. Aujourd’hui, c’est différent ; ce n’est pas pour moi qu’on les a mis.

“ Ce n’est pas la fleur de la société qni accompagne les Italiens quand ils attaquent le Père des catholiques ; c'est une miniature de ce que faisaient les jeunes Romains qui se rendirent au camp de César quand il passa le Rubicon. Le Rubicon est passé.. Fiat voluntas tua in cœlo et in terra...

Après avoir fait arborer le drapeau de la paix, Sa Sainteté dit aux ambassadeurs : ;

“ Je viens de donner l’ordre de capituler. On ne pourrait plus se défendre sans répandre beaucoup de sang, ce que je ne veux pas. Je ne vous parle pas de moi ; ce n’est pas pour moi que je pleure, mais sur ces pauvres enfants qui sont venus me défendre comme leur Père. Vous vous occuperez chacun de ceux de votre pays. Il y en a de toutes les nations. . Pensez aussi, je vous prie, aux Anglais et aux Canadiens, dont personne ne représente les intérêts ici...

“ Je vous les recommande, je vous les recommande tous, pour que vous les préserviez des mauvais traitements dont d’autres eurent tant à souffrir, il y a quelques années (en 1860.)

“ Je délie mes soldats du serment de fidélité qu'ils ont fait, afin de leur laisser leur liberté.”

Le Pontife-Roi congédia ensuite les membres du corps diplomatique ; il pleurait comme un enfant.

La capitulation fut signée le 20, et le lendemain,

21, le général Kanzler annonça le licenciement de l’armée pontificale, dans les termes suivants :

“ Officiers, sous-officiers et soldats !

“ Le moment fatal est venu où nous devons nous séparer et abandonner par la force ce service du Saint- Siége qui, plus que tout au monde, nous tient tant à cœur !

“Rome est tombée ! mais, grâce à votre courage, à votre fidélité, à votre admirable union, elle est tombée avec honneur !

‘“ Quelques-uns d’entre vous se plaindront sans doute de ce que la défense n’ait pas été plus prolongée ; mais une lettre de Sa Sainteté éclaircira tout. Ce témoignage de l’auguste Pontife sera la consolation de tous et la plus belle récompense que nous puissions obtenir dans les circonstances actuelles. Je dois également vous faire connaître que, séparée, par la violence, de son armée, Sa Sainteté a daigné vous délier de tous vos serments militaires.

“ Adieu, mes chers compagnons d’armes ! N’oubliez pas votre chef, qui conservera de vous tous un grand et impérissable souvenir.

‘“ Rome, le 21 septembre 1870.

“ Kanzler. ”

Le colonel Allet adresse aussi quelques paroles

d’adieu à ses chers zouaves.

Et l'heure de la séparation est arrivée.

Il se passe alors une scène que les soldats du Pape n'oublieront jamais. Tous les défenseurs de la Papauté auraient désiré voir encore une fois leur Père bienaimé, et cette faveur allait leur être refusée, —puisque

. l'ordre de se mettre en marche était déjà donné— lorsque tout-à-coup une fenêtre du Vatican s'ouvre. Et l’on voit apparaître dans l’embrasure, le véritable roi de Rome. Levant le bras yers le ciel, Pie IX commence la bénédiction solennelle : ” Benedicto Dei Omnipotentis. Le cri de “ Vive Pie IX” s'échappe de toutes les poitrines. Les zouaves sont ivres de joie et de bonheur : les uns lancent leurs képis en l'air: les autres présentent les armes.

Des balcons des résidences qui entourent la place Saint-Pierre, des milliers de personnes répètent : “ Vive notre Saint-Père ! Vive le Pape ! Vive Pie IX, notre roi!” C’en est trop pour le cœur du Souverain-Pontife. Succombant à l'émotion qui les suffoque, il tombe évanoui dans les bras de ceux qui l’environnent. La fenêtre se ferme, et les soldats

pontificaux prennent la route de leur pays respectif, en versant d’abondantes larmes sur le sort de l’auguste prisonnier du Vatican.

Les Français furent recueillis à bord de la frégate française, l’Orénoque, en station à Civita-Vecchia.

Le commandant Briot les reçut avec les plus grands égards. .

“ Le 25 septembre, qui était un dimanche, écrit le capitaine Jacquemont, après la messe célébrée par leur aumônier sur le pont de la frégate, les zouaves se rassemblèrent autour de leur colonel. Le capitaine de Fumel déploya le drapeau du régiment, qu’il avait emporté en le cachant dans les plis de sa ceinture, et après avoir salué une dernière fois ce glorieux drapeau, troué des balles de Mentana, les zouaves se le partagèrent. Chacun voulut en emporter un fragment et garder sur son cœur cette relique, talisman de la foi, du courage et de l'honneur, Selon l'expression du commandant d’Albiousse, c’étaient pour la plupart d’entre eux les dépouilles opimes de leurs campagnes. Ensuite, les zouaves passèrent du bord de l’Orénoque sur un paquebot des Messageries, l’Illissus, qui était venu les chercher, et ils quittèrent aussitôt le port de Civita-Vecchia.

Le second acte du drame étant terminé, la toile tombe.

Le troisième acte fut joué le 2 octobre : c’est la votation ou le plébiscite. Affiches mensongères, menaces, bulletins forgés ; tout a été employé par les partisans de la Révolution pour accomplir cette scène de bouffonnerie, obtenir un vote unanime—

les catholiques avaient reçu du Pape l'instruction de ne pas voter—et faire comprendre aux autres nations que “ Victor-Emmanuel était aimé par tout le peuple romain.”

Le drame était donc fini. Pie IX, le roi légitime, est dépouillé de sa couronne, et Victor-Emmanuel, le roi spoliateur, s’installe à Rome, au Palais du Quirinal appartenant au Pape.

Page 1